« Ce n’est pas possible, Vernon ! s’insurgea Serena Di Sante. Vous n’avez quand même pas osé…

— Eh si… » reconnut Gabriel en même temps qu’il avouait sa résignation en élevant mollement les bras, comme si son impuissance valait pour pénitence.

Un silence embarrassé s’établit, heureusement masqué par la pluie qui tambourinait sur le rouf du Salty Dog. Posé sur le guéridon en face d’elle, le mug de thé servi à la jeune femme, à peine entamé, très vite délaissé, achevait de refroidir. En vis-à-vis, chevillé dans son fauteuil club, le Nashville Duke se sentait plutôt à l’étroit dans ses boots. Avait-il si bien fait que cela d’apprendre à Serena que c’était l’arpège à l’envers qui l’avait précipité dans les limbes ? Engoncé dans ses doutes, gêné par ce brutal malaise entre eux, il attendait la permission de reprendre son récit, tout en se félicitant de n’en avoir pas révélé davantage, notamment qu’il avait résolu toute l’affaire durant son somme prolongé.

« Votre plan n’était donc pas de les soumettre au chantage dans le but de les neutraliser ? reprit Serena, décontenancée.

— Les circonstances m’ont imposé d’y renoncer. Dès l’instant où Guarneri m’en a subtilisé l’idée, je me suis mis à douter de la validité d’une pareille stratégie. Je l’ai soudain jugée aléatoire, inutilement risquée, ne présentant aucune garantie de succès, bref, tout à fait vaine.

— Il est vrai que je vois mal comment vous auriez pu la mener à bien. Vous étiez seul, face à des adversaires en nombre, sans partenaire pour vous aider. Il vous était impossible de vous couper en quatre pour filer toute cette engeance et filmer les agissements de chacun. »

Gabriel repoussa l’argument. Il avait défini par avance les différentes éventualités. Si un seul clan s’était présenté, il ne se serait occupé que de son chef, que ce fût Guarneri ou Rossi. Dès l’arpège libéré, il avait prévu de laisser les comparses se disperser à leur guise dans leurs errances et de ne suivre que leur patron. Une fois celui-ci réduit aux termes de son chantage, les autres se seraient soumis à l’ordre de cessez-le-feu.

Si d’aventure, seconde possibilité, les deux groupes intervenaient le même soir au studio, comme cela avait été le cas, il avait planifié d’étourdir de même ces messieurs, avant de s’accrocher personnellement aux basques de Rossi. Il aurait profité au préalable de l’apathie de Guarneri pour glisser sous le revers de sa veste un minuscule bloc micro-caméra passé dans sa boutonnière. L’équipement était si léger que ce dernier, emporté par son doppelgänger, ne se serait aperçu de rien. Gabriel aurait récupéré l’appareil à son retour, lors des dernières minutes d’hébétude, et précisé aux deux larrons qu’il avait déjà expédié au loin les fichiers compromettants. Il aurait ainsi fait d’une pierre deux coups.

« Au lieu de cela, vous avez préféré les estourbir pour de bon. Votre maman ne vous a jamais dit qu’il était très vilain de faire bourreau soi-même ?

— Ce n’est quand même pas vous qui allez vous plaindre de voir punis ceux qui ont causé la mort de votre frère et celle de ses amis ?

— Vous auriez pu en charger les autorités. Remettre à votre ami Mahindana les preuves de leurs agissements, au moins ceux de cette nuit-là.

— Preuves non recevables par la justice, je crois, puisque les enregistrements auraient été obtenus par un citoyen ordinaire, dépourvu de mandat ou de commission d’un juge. Les avocats de ces messieurs n’auraient eu aucune peine à annuler les chefs d’accusation. Et, sérieusement, vous m’imaginez en train d’affirmer à des policiers que j’ai utilisé une mélodie aux vertus hypnotiques pour piéger ces gaillards ?

— Vous n’avez alors éprouvé aucun scrupule à les plonger dans le coma ?

— Sur le moment, je n’ai pas vraiment eu le loisir d’organiser un débat entre ego et moi-même pour ménager ma conscience. Dans mon incapacité de deviner comment tourneraient les choses, j’avais préparé deux enregistrements, l’un de l’arpeggio sous sa forme initiale, l’autre en mode inversé. Quand j’ai vu Guarneri maître du destin de Rossi, les images des meurtres qu’ils avaient perpétrés l’un et l’autre sont revenues se bousculer dans ma tête. Ces individus me sont apparus si nocifs, si entichés de leur vendetta, que j’ai préféré les réduire à l’impuissance plutôt que les saouler de bonnes paroles. Vous trouvez ma décision si injustifiée que cela ?

— Je ne dirai pas ça, concéda Serena. Mais je ne vous croyais pas capable de réagir ainsi. Je ne vous pensais pas si rude. Il y a de quoi s’en effrayer, non ?

— Désolé, vous ne parviendrez pas à me recoudre au fil de remords.

— Aucun regret, vraiment ?

— Un seul : celui de n’avoir pas eu le temps de bien détester ce Rossi avant de m’en prendre à lui. Et puis, que je sache, je ne les ai pas tués. Ce coma n’a rien d’irréversible. Il est possible de les en tirer dès que nous le voudrons. Lors de mon départ de Charing Cross, j’ai fait emporter par Andy l’ordinateur dont vous vous êtes servie pour m’éveiller. Je sais à peu près où se situe la variation de l’arpège qui permet de sortir de cette léthargie. Il sera toujours temps d’en faire usage, si nous le jugeons nécessaire. Cela nous laisse un délai confortable pour éventuellement concevoir une meilleure façon de les punir.

— Quelque chose me dit que ce n’est pas demain que vous les tirerez du lit. Et que s’est-il passé ensuite, une fois que vous les avez terrassés avec votre arpège en marche arrière ? »

Faire imer mystère avec clairière

Pour toute réponse, Gabriel s’empara d’une tablette en attente sur le guéridon, la mit en marche et la tendit à la jeune femme, la priant de consulter l’article de journal affiché à l’écran. Sous un titre accrocheur qui osait faire rimer mystère avec clairière, on y rapportait qu’un véhicule accidenté avait été découvert dans Bracknell Forest, avec deux victimes à l’intérieur. Sur le moment, il avait été impossible d’identifier ces hommes : la plaque d’immatriculation de la Jaguar qu’ils occupaient était fausse, on n’avait trouvé ni sur eux ni dans les vide-poches de documents susceptibles de savoir qui ils étaient. Circonstance plus insolite encore : le passager portait des menottes aux poignets, une seconde paire aux chevilles, une troisième solidarisant l’ensemble. En dépit d’un choc d’une intensité relativement faible, les deux individus étaient plongés l’un comme l’autre dans un coma profond. On les avait transportés à l’hôpital d’Aylesbury, où les équipes médicales avaient été incapables de les ramener à la conscience.

Gabriel invita Serena à glisser vers l’entrefilet suivant. On y racontait que trois jours plus tard, des proches s’étaient présentés pour s’enquérir de l’état de santé des léthargiques. On avait appris à cette occasion que ceux-ci étaient des ressortissants italiens. Sous des patronymes de fantaisie fort éloignés de Guarneri ou Rossi, ces messieurs avaient été transférés dans un état stationnaire vers des cliniques transalpines qui allaient les prendre en charge. Faute d’indication contraire, tout portait à croire qu’aucun lien n’avait été établi entre ces individus et le studio de Southgate Abbey, situé pourtant à une petite dizaine de kilomètres du lieu de la sortie de route. Guarneri ayant dû passer réservation sous une autre de ses identités, rien ne signalait sa présence sur place. Quant aux responsables du SAS, ils n’avaient visiblement pas fait le rapprochement non plus.

« Si leurs affidés attendent qu’ils se réveillent pour reprendre la faida, nous sommes tranquilles pour un moment, ironisa Gabriel. Ils ne doivent rien comprendre à ce qu’il s’est passé. Dans le doute, si j’étais à leur place, je m’abstiendrais.

— Mais comment vous y êtes-vous pris au juste pour mettre en scène cet accident ? »

Le Camden cow-boy ne rechigna pas à l’expliquer : le compte-rendu faisait honneur à son ingéniosité. Il avait commencé par enfiler une paire de gants dérobée à la panoplie de la femme d’entretien du SAS. Il avait ensuite traîné les deux corps dans le véhicule de Guarneri, garé comme il était normal sur le parking des clients du studio. C’était la Jaguar verte qui les avait suivis le jour de sa sortie d’hôpital.

Il enfourna sa cargaison à l’intérieur, puis, après en avoir démonté les roues, plaça dans le coffre un des VTT que le studio mettait à la disposition de ses clients s’ils désiraient aller s’aérer en sous-bois. Gabriel gagna un secteur de Bracknell Forest qu’il avait déjà traversé en se rendant au monastère. La route, en forte déclivité, y virait brusquement parmi les arbres. Parvenu sur place, il installa les frères ennemis à l’avant, Guarneri au volant, Rossi toujours garrotté à son côté, puis libéra la Jaguar qui dévala la pente avant de s’écraser dans un bouquet de châtaigniers.

Dans l’esprit de Gabriel, les complices de ces messires, sitôt revenus de leurs déambulations, seraient en droit de penser que le premier avait emmené le second loin de l’abbaye afin de l’accoutrer à son aise pour l’enfer. Une malencontreuse faute de conduite, peut-être causée par une rebuffade du prisonnier, avait empêché le dénouement prévu.

Une fois sa mise en scène achevée, Gabriel remit le VTT en état de rouler et regagna le studio de son plus fringant coup de pédale. Dès son retour, il prit la précaution d’effacer les enregistrements de vidéosurveillance de la soirée, avant de répéter éventuellement l’opération en fonction des événements ultérieurs.

« Et vous êtes resté là à attendre, les doigts de pied en éventail ? Les comparses partis en goguette devaient revenir sur place, suivis au pan de chemise par les hommes de main de Guarneri : autant de personnes guère commodes susceptibles de vous demander des comptes…

— Je l’espérais bien, et je ne risquais pas grand-chose. Rappelez-vous la précaution prise par Guarneri pour me tirer d’embarras, le cas échéant : la paire d’écouteurs dont il m’avait coiffé. »

Quand Gabriel avait constaté sur les écrans le retour échelonné des associés de Rossi, ainsi que celui de leurs chiens de garde, provisoirement demeurés à l’extérieur, sans doute par excès de prudence, il s’était placé à la console, avait recoiffé son casque et simulé l’état cotonneux qui préludait à la dissipation des effets de l’arpeggio. Les premiers arrivés le trouvèrent donc encore à moitié dans ses brumes, aussi fictives fussent-elles, et crurent qu’il avait comme eux subi la fascination de l’arpège. Ils se rappelèrent l’avoir vu casqué, alors que Guarneri était tête nue. De quoi conclure que ce dernier, à l’abri dans la cabine, avait contraint Gabriel à se soumettre à la mélodie via ses écouteurs.

Gabriel s’était montré bon acteur : son engourdissement, feint à merveille pour avoir déjà été éprouvé lors de la nuit de l’Ice Age, avait convaincu les séides de Logavel. Ceux-ci admirent ne pouvoir apprendre de sa part où étaient passés Guarneri et leur patron puisqu’il avait perdu autant qu’eux le sens des réalités.

Ce fut à ce moment qu’intervinrent les partenaires d’ombre de signor Rafaele. Le musicologue s’efforça de ne pas adopter un air trop goguenard en les voyant débouler. Ils entraînèrent leurs dupes au dehors, abandonnant sans soupçons Gabriel à son réveil difficile, persuadés qu’il n’y avait rien à tirer de lui. Ce dernier, par une porte entrebâillée, espionna la conversation animée qui s’ensuivit dans le cloître, et les entendit exposer à leurs dupes les exigences de leur chantage. Il connaissait la chanson, pour l’avoir composée, et ceux-ci l’entonnaient fort bien. Les hommes de Rossi réalisèrent rapidement qu’ils étaient coincés et jugèrent préférable de ne pas s’attarder à chicaner. Où que Guarneri ait emmené leur patron, ils retrouveraient probablement celui-ci trop tard, s’ils le retrouvaient jamais… Tous quittèrent Southgate Abbey peu après, les uns assurés de leur victoire, convaincus qu’au même moment Guarneri charcutait proprement Rossi, les autres résolus à accepter leur impuissance.

En émeraude majeure

« Ils ne sont pas plus avancés à présent qu’ils ont récupéré leurs chefs respectifs, à l’état de brutes au bois dormant, conclut le Nashville Duke, pas peu fier malgré tout de la manière dont il s’était tiré du pétrin. J’espère que cette trêve forcée se prolongera durablement, et que plus jamais l’arpeggio oscuro ne répandra ses notes sournoises.

— Qu’allez-vous faire en ce cas de la lyre et des carnets de Guarneri ?

— Il ne servirait à rien de les détruire puisqu’il en existe d’autres exemplaires. Je pourrais les conserver en souvenirs, mais la tentation serait forte de m’en servir encore. J’envisage plutôt de les confier à quelqu’un qui en fera le meilleur usage possible, c’est-à-dire aucun.

— Et qui donc ?

— Mais vous, chère Serena. Je suis persuadé que les mauvaises pensées qui vous attachent à ces objets vous dissuaderont d’en user. Et puis, somme toute, ils vous reviennent de droit, en héritage de votre frère. Sonia ne m’a-t-elle pas autorisé à conserver les carnets et en faire ce que bon me semblerait ? Je doute qu’elle s’intéresse jamais à ces reliques C’est une femme qui porte toujours ses regards vers l’avant, je le sens.

— Et ce projet proclamé haut et fort d’enregistrer l’album manquant ?

— Je publierai un communiqué annonçant que j’ai préféré renoncer après avoir réalisé à quel point Dark Theatre était irremplaçable.

— Tout est donc réglé, selon vous ?

— Aussi longtemps que ces messieurs dormiront. Nous ne sommes que deux à savoir comment les éveiller, et je doute que vous ou moi soyons désireux de les libérer. Je me trompe ? »

Serena ne répondit pas. Elle se contenta de lui lancer un regard équivoque. Connivence, remords, dépit, satisfaction rentrée : tant de sentiments contradictoires s’y fondaient. Elle saisit son mug de thé froid, constata qu’il était devenu imbuvable, le reposa sur la table basse et se leva avec l’intention manifeste de prendre congé. Elle ne souhaitait guère prolonger l’entretien, certainement parce que dans une totale incertitude quant à l’attitude à adopter.

Alors qu’elle saisissait son manteau, une idée soudaine l’arrêta. Elle plongea la main dans l’une des poches extérieures du vêtement, en tira un sachet de papier et le tendit à Gabriel.

« J’allais oublier, s’excusa-t-elle. Je suis passée chez mon restaurateur de bijoux. Votre bolo tie était prêt. Vous allez pouvoir le replacer à votre pauvre col orphelin. »

Le Nashville Duke, touché de tant de sollicitude, manifesta une sincère reconnaissance. Il sortit ensuite son cher fétiche de la pochette, l’exhibant avec fierté. Il faillit cependant le lâcher de saisissement au premier coup d’œil qu’il lui jeta. La gemme avait changé de couleur. Peu lui importa la nuance : il remarqua seulement qu’elle avait tout perdu de sa noirceur familière.

Gabriel resta pétrifié, incapable de détacher son regard de la pierre. Tout se mit à chavirer autour de lui. Un monstrueux soupçon lui noua le gosier. Depuis son éveil, il était convaincu d’avoir réintégré sa seule existence réelle. Il avait retrouvé son monde tel qu’il l’avait toujours connu. Aucune modification, pas la moindre discordance. Et voilà que brusquement l’un de ses biens les plus intimes lui était devenu étranger. Une perspective effarante s’ouvrit devant lui, une vertigineuse béance. Se pouvait-il qu’il n’ait pas réintégré sa destinée d’origine, qu’il ait dérivé vers une autre de ses vies possibles, qu’il se trouve une fois de plus sur une strate différente de la trame ?

Serena nota son trouble, ne s’attendant pas à semblable réaction :

« Eh, pas de panique, Vernon. J’ai omis de vous préciser que lors de votre chute, la gemme noire s’est fissurée à l’impact. Elle recelait je ne sais quel défaut que mon artisan a qualifié d’un terrible nom savant qui voulait sans doute bêtement signifier crapaud. Cette imperfection s’est accrue sous le choc, au point que la pierre a continué à se fendiller, pour s’effriter tout à fait. C’était irréparable. J’ai pris sur moi de la faire remplacer. J’espère que cela ne vous contrarie pas. »

Gabriel s’aperçut seulement à cet instant que la nouvelle pierre était exactement du même vert éclatant que les iris de Serena, une sorte de réplique en émeraude majeure. Il dévisagea la jeune femme pour s’en assurer. La gemme et ses yeux scintillaient en effet du même feu. Comment interpréter ce choix ?

« Non, cela ne me contrarie pas, répondit-il d’une voix encombrée. Je vous remercie de cette attention. Mais pourquoi cette couleur en particulier ?

— Oh, juste pour vous suggérer qu’une autre vie est toujours possible. »

Thus we reach the end,
The beginning and the end.
(Orchestral Manoeuvres In The Dark)

Et maintenant ?

Nous voici donc parvenus à la fin de L’Arpeggio Oscuro. N’hésitez pas à nous communiquer vos impressions, à faire savoir si une édition sous forme de livre complèterait le plaisir de suivre ce roman-feuilleton qu’ont apparemment partagé avec vous des milliers d’internautes. Et si, comme nous, vous n’avez pas envie de quitter si tôt Vernon Gabriel, Hervé Picart vous invite à découvrir dès à présent une nouvelle enquête musicale du Nashville Duke, Le faiseur d’éclipses.

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Ce qu’il convient de savoir…

Par l’annonce fallacieuse de l’enregistrement de l’album que Dark Theatre n’avait pu réaliser quinze ans plus tôt, Vernon Gabriel espérait piéger au Southgate Abbey Studio ceux qu’oppose la vendetta née de l’arpeggio. Guarneri lui ayant coupé l’herbe sous le pied en lui chipant sa stratégie, le Nashville Duke tente de renverser la situation en usant, cela va de soi, de l’arpège inversé.

Petit lexique à l’usage des anglicistes hésitants

- Thus we reach the end : nous atteignons ainsi la fin
- The beginning and the end : le début et la fin