Dès qu’il eut poussé la porte, Adrian sentit que quelque chose avait changé dans la maison. Un effluve inaccoutumé. Une densité inédite de l’air. L’espace même de la demeure paraissait occupé d’une manière différente.

Il s’arrêta net et tendit le bras en arrière pour retenir Sonia. Il lui semblait deviner la trace impalpable d’une présence étrangère. Il en était soudain intimement persuadé : quelqu’un était venu à l’Ermitage tandis qu’ils dînaient paisiblement tous deux à Wonersh, dans l’ambiance cosy du Grantley Arms. Quelqu’un qui peut-être se trouvait encore là, tapi dans un recoin de l’ancien presbytère, retenant son souffle.

« Qu’y a-t-il ? demanda Sonia d’une voix tout à coup altérée.

— Nous avons eu de la visite pendant que nous étions au pub. » chuchota en réponse Adrian, baissant le ton pour inviter sa compagne à se montrer prudente.

Il lui signifia sans un mot de plus de le suivre de près et avança de quelques pas dans le living room enténébré. Il hésita : devait-il allumer ou pas ? Le ciel étoilé de cette nuit de novembre, claire et froide, tenait l’intérieur de l’Ermitage dans une pénombre assez légère pour y voir un peu. Adrian préféra cependant appuyer sur le premier interrupteur à portée de main, estimant qu’une illumination brutale mettrait en fuite un éventuel maraudeur.

Rien dans la pièce brusquement éclairée ne révéla une quelconque intrusion. Aucun désordre apparent dans cet intérieur familier, pas de tiroir béant ni de bibelots renversés. Adrian percevait pourtant une invisible vapeur d’insolite flottant par-dessus son précieux mobilier élisabéthain.

C’était là l’ultime survivance des prédilections shakespeariennes de sa jeunesse. Il avait patiemment écumé les antiquaires de la région afin de réunir autour de lui ces meubles alourdis d’un faste désuet, avec leurs larges pilastres, leurs balustres aux renflements pansus. Ce qu’il aimait surtout chez eux, c’était leur ornementation grimaçante, leur profusion de figures grotesques et disproportionnées. Toutes ces intimes monstruosités qu’il aimait jadis faire saillir de sa musique. La pierre nue des vieux murs de la bâtisse renforçait la prestigieuse austérité de l’ensemble : la table octogonale, le dressoir massif, les sévères fauteuils incrustés. Mais ce décor coutumier paraissait ce soir-là privé de sa pesante sérénité, au point qu’Adrian s’en sentait presque exclu, comme étranger déjà.

À pas retenus, éclairant sur son passage, il gagna la petite salle à manger contiguë sans rien remarquer de notable, puis passa dans le bureau attenant. À peine fut-il entré, sa gorge se serra, son estomac se noua.

« Ah, qui a mis ça là ? »

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Inquiète de l’accent affolé de cette exclamation, Sonia se précipita pour rejoindre son Adrian dans la pièce vouée aux tourments de la comptabilité. Elle repéra immédiatement ce qui l’avait plongé dans un pareil émoi.

Placée bien en évidence sur la table de travail, fichée dans un élégant bougeoir en argent, une fine chandelle blanche laissait danser sa flamme.

« Je t’assure que ce n’est pas moi qui ai posé ça là ! se défendit-elle aussitôt. »

Sonia ne connaissait que trop la violente aversion pour les bougies dont souffrait Adrian. Jamais elle ne se serait risquée à en allumer une. Cette phobie était née peu à peu, quelques années après la dissolution du groupe, sans qu’aucune circonstance particulière n’expliquât son émergence. Adrian ne pouvait plus supporter la vue d’une chandelle, qu’elle fût éteinte ou pas. Il s’était donc mis à fuir les veillées de Noël et ces restaurants romantiques où les amoureux soupaient à la flamme, ainsi que les cierges agressifs des cérémonies religieuses – un comble pour un homme qui avait élu domicile dans un ancien oratoire … Sonia avait même dû renoncer à son habitude de se prélasser dans sa baignoire entourée de bougies apaisantes.

Et voilà qu’un visiteur aussi mystérieux que malveillant venait d’en enflammer une. Une évidente provocation, qui émanait nécessairement d’un proche bien informé de la répulsion d’Adrian. Si quelqu’un s’était donc introduit chez eux, c’était pour s’y livrer, non à un débarras illicite, mais à une plaisanterie d’un goût douteux.

« Qui a pu faire ça ? » se demanda Sonia à haute voix, cherchant déjà à abattre ses soupçons sur le plus parfait imbécile de leurs connaissances. Adrian, lui, le souffle court, incapable de prononcer une parole, restait figé devant cette chandelle malvenue dont la flammèche offensante se déhanchait sous ses yeux. Il n’esquissa pas le moindre geste pour la moucher, comme s’il redoutait de déclencher un cataclysme. Il demeura ainsi paralysé un bon moment, puis parut, sinon se ressaisir, du moins s’animer à nouveau. Il leva les bras au ciel dans un mouvement lourd d’accablement et se mit à bougonner :

« J’en étais sûr ! Ça devait arriver…

— Quoi donc ? le pressa Sonia. Tu sais qui a fait ça ? »

Elle n’obtint pas de réponse. Adrian se mit à tourner la tête en tous sens, comme s’il cherchait dans la maison d’autres anomalies. Un début de panique paraissait à présent remplacer en lui la stupeur provoquée par la découverte de la bougie. Il commença à inspecter une à une les pièces qui s’alignaient de plain-pied, avec une nervosité croissante, tout en marmonnant sans cesse la même phrase :

« Just a candle flickering softly… Just a candle flickering softly… »

Sonia reconnut aussitôt la citation. Ce vers concluait avec une obsédante insistance chaque refrain de Blind Windows, un des morceaux les plus fameux de Dark Theatre. Comme dans la chanson, une chandelle vacillait en effet doucement chez eux ce soir-là, une chandelle qui n’avait rien à faire là.

Adrian ne tarda pas à découvrir une autre bougie laissée à son intention par leur invisible visiteur. Sa cire s’épanchait tranquillement près de la fenêtre en ogive de l’office, répandant dans l’air un arôme liturgique qui n’avait rien de déplacé sous les plafonds voûtés de l’Ermitage.

« Je savais que ce serait celle-là ! ronchonna Adrian en se laissant hypnotiser par les oscillations langoureuses de la flamme. Je l’ai toujours su… Just a candle flickering softly…

— Celle-là quoi ? » l’interrogea à nouveau Sonia, qui l’avait rejoint dans la cuisine en l’entendant grogner de souffrance. Son compagnon se retourna, posa sur elle un regard absent dans lequel elle lut une totale impuissance à lui répondre. Il pourchassait d’autres idées, probablement très sombres. L’heure n’était pas aux explications.

Poursuivant ses recherches, Adrian se lança dans le couloir resserré qui menait aux chambres. Une nouvelle surprise désagréable l’attendait dans la pièce où trônait le monumental lit conjugal. Sonia l’y rejoignit dès qu’elle l’entendit pousser un autre râle.

Adrian, médusé, se tenait devant la commode, face au miroir sur laquelle il reposait. Un objet avait été ajouté au fatras qui encombrait habituellement le plateau de marbre : photos de proches, souvenirs de voyages, gris-gris et talismans, parures éparpillées. Et donc quelque chose en plus : une petite statue représentant une divinité antique, Artémis ou Aphrodite peut-être, orientée vers la glace, et récemment décapitée. La tête de la déesse avait roulé à ses pieds. Voilà qui composait un tableau plutôt surréaliste : cette belle étêtée en train de se mirer, face au reflet hébété d’Adrian, pétrifié devant elle. Magritte aurait pu peindre une scène pareille.

Jamais les Davison n’avaient placé là ce bibelot. Jamais ils ne l’avaient vu.

« A beheaded statuette looking at me… » murmura Adrian.

Une autre citation de Blind Windows, Sonia la reconnut aussitôt. À quoi rimait cette mise en scène ? Pourquoi quelqu’un se serait-il introduit chez eux afin d’y essaimer des allusions à cette chanson ? Fallait-il y voir l’œuvre d’un fan dérangé, un vieil idolâtre de Dark Theatre égaré à vie dans l’univers ésotérique du défunt groupe d’Adrian ?

Une référence du même acabit avait été laissée à leur intention sur le couvre-lit. Un exemplaire d’un tabloïd de triste réputation rageusement déchiqueté. Sa vue fit chantonner à Adrian un nouveau passage du même morceau :

« Newspaper all torn up, Sun shred, Evening ripped away. »

Le doute n’était plus permis: leur incompréhensible visiteur était venu le confronter à son passé désavoué.

« Je savais que ce serait celle-là… radota Adrian. Qu’elle m’était réservée… »

Sonia s’abstint d’insister pour obtenir la signification de cette étrange antienne. Elle devinait que son mari conserverait pour lui son mystère. Elle nota en revanche l’imprévisible métamorphose qui s’opérait à ce moment sous ses yeux. Adrian Davison était en train de redevenir Adrian Di Sante.

Son compagnon avait pourtant quasiment tout perdu du glorieux guitar hero qu’il avait été. Quoiqu’il fût plus juste de dire qu’il s’était systématiquement appliqué à s’en dépouiller. Il avait empâté, arrondi son menton en rasant la barbiche satanique qui l’affûtait, troqué ses obligatoires tenues de cuir noir contre des vêtements plus rustiques, reconversion professionnelle oblige. Sa triomphale crinière s’était réduite à un modeste catogan déjà fileté de cheveux gris. Il ne restait vraiment plus grand-chose du svelte matador électrique de la légende.

Sonia n’avait rien pu faire pour s’opposer au renoncement d’Adrian. Il lui avait fallu rompre de toute urgence avec ce qu’avait été jusque-là sa vie, la musique, le succès, et absolument changer de destinée afin d’exister encore. Elle avait attribué cette fuite à un accès d’extrême lassitude, mais savait parfaitement que son prince noir avait abdiqué pour de plus puissants motifs – même si elle continuait à en ignorer tout, treize ans après.

Toutefois, ce soir-là, les sombres prunelles brunes d’Adrian avaient retrouvé le voile ténébreux des heures héroïques de Dark Theatre. L’appréhension avait rendu à ses joues crispées par l’émotion l’impressionnante lividité qu’il affichait jadis. Il avait partiellement réincarné l’ange fluide et inquiet des années magistrales.

Tout cela parce qu’un mystérieux farceur s’était glissé chez eux sous la lune pour y semer quelques symboles de temps révolus.

« Il doit y avoir autre chose. »

Sur ces mots, Adrian se lança dans une nouvelle exploration de l’Ermitage, avec dans ses gestes les signes d’une extrême fébrilité.

« Il y en a une quelque part, forcément, ajouta-t-il. »

Sonia eut la faiblesse de ne pas demander de quoi il parlait ainsi, et préféra s’asseoir sur son lit, s’abandonner à sa perplexité. Tandis qu’elle palpait machinalement les bribes de journal déchiré, engourdie par trop de questions sans réponses, elle l’entendit s’éloigner en grommelant.

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Adrian ne détecta aucune autre référence à Blind Windows dans les pièces du presbytère qu’il parcourut à nouveau. Il se livra en même temps à une vérification supplémentaire : il s’arrêta devant chaque fenêtre, longuement, et lança au dehors un regard interrogateur. Il n’aperçut au-delà des vitraux transparents que la froide lumière de la lune répandue sur les perspectives soignées du jardin monacal. Les étoiles, serties dans la nuit avec une dureté minérale, scintillaient d’une assurance presque blessante.

« Il y en a une, répéta-t-il. J’en suis certain. »

Poursuivant ses investigations, il se glissa dans l’étroit et froid corridor qui menait à la chapelle. Dès qu’il eut allumé, une marée rouge le submergea.

Les coquelicots qu’il cultivait en prévision du Remembrance Sunday avaient éclos la veille avec un bel ensemble. Des flots de corolles d’un vermillon pimpant s’étalaient à présent devant lui. Les poppies étaient prêts à être déposés au bas des mémoriaux, à honorer en couronnes ou en gerbes les tommies tombés au champ d’horreur, à enflammer les boutonnières des vétérans émus, ou faisant tout pour le paraître. La livraison aux fleuristes impatients était imminente : ils les noueraient en bouquets véritables de bien meilleure allure que les poppies de papier distribués par la Royal British Legion. Chaque année, Adrian éprouvait le même saisissement à la vue de cette nuée de pétales érubescents. Il trouvait aussi qu’on eût dû dédier d’aussi légères corolles à un moins pesant usage.

Avoir transformé cet oratoire en serre avait décidément été une idée formidable. D’autant que cela restituait à l’endroit son étymologique valeur de séminaire… Les précédents occupants de l’Ermitage lui avaient bien sûr facilité la tâche. Ceux-ci appartenaient à une congrégation baptisée The Enlightened Truth. De doux idéalistes, trop inoffensifs pour être taxés de secte. Ils avaient racheté cette chapelle désaffectée afin d’y prier à l’écart. Pour mieux capter la lumière de vérité qu’ils espéraient du Ciel, ces rêveurs entêtés avaient désossé l’antique toiture et l’avaient remplacée par une verrière pointée vers les nuages, sans obtenir pour autant la révélation susceptible de prolonger leur foi : ils s’étaient piteusement débandés, à la fin des Eighties, davantage pour échapper à leurs créanciers que pour quérir ailleurs des rayons salvateurs.

Quand Adrian, fuyant la fureur des riffs, reconverti à l’insu de tous en paisible horticulteur paysagiste, avait découvert cet ermitage abandonné, il avait tout de suite mesuré le profit qu’il tirerait de cette nef inondée de soleil. Même les premiers frimas de novembre n’avaient su nuire à l’éclosion de ses escadrons de coquelicots funéraires.

Ce soir pourtant, il n’était guère d’humeur à béer de bonheur devant la perspective de cette floraison rouge. Il y voyait tout au plus une nuaison de sang. Le souffle raccourci, il effectua à pas inquiets son tour de propriétaire, observant un à un les vitraux transparents qui jalonnaient de part et d’autre les murailles épaisses de la nef. Il régnait sous la verrière une chaleur humide, opposant un contraste oppressant à la fraîcheur extérieure qui embuait les vitrages. Adrian, pourtant habitué à cette atmosphère de sous-bois équatorial, s’en trouva lui-même incommodé, tant l’angoisse l’étouffait.

Il eut beau examiner chaque baie, il n’y releva pas l’anomalie qu’il cherchait. Il avisa alors le passage étriqué où se dessinaient dans l’ombre les premières marches de l’escalier du clocher. Il s’engagea dans le carré étroit du campanile de pierre et l’escalada lentement. Les degrés de bois geignaient un à un sous ses pas. Il parvint ainsi à la plateforme supérieure, là où quatre ouvertures cintrées, béant à tous les vents, permettaient jadis aux cloches de répandre leur angélus sur le comté. Ces vastes lucarnes avaient été vitrées depuis la disparition du carillon.

Une nouvelle bougie allumée l’y attendait.

Et ce qu’il redoutait aussi. Adrian regarda autour de lui dans toutes les directions : il n’aperçut cette fois ni la lune en flottaison au ciel, ni les étoiles cristallisées autour d’elle. Impossible aussi de deviner les contours obscurcis des bois environnants ni ceux des bocages au loin. C’était une noirceur absolue, d’une effrayante opacité, qui l’entourait. On ne pouvait rien voir au-delà de ces vitres mortes.

Étourdi de tant de cécité, vacillant sur lui-même, l’air hagard, Adrian se mit à chantonner d’une voix sourde, encombrée de terreur :

« Nothing to see outside.

Neither view nor issue.

There are only blind windows

In the mansion of my sorrows.

And just a candle flickering softly… »

Il l’avait compris: le rideau allait maintenant s’abattre sur le mythe à jamais avorté de Dark Theatre.

Dans l’épisode suivant…

Vernon Gabriel, le Camden cow-boy, n’aurait pu deviner que son sort était désormais lié aux événements singuliers survenus ce soir-là à l’Ermitage de Chinthurst Hill. Vous apprendrez en même temps que lui comment il va se trouver impliqué au cœur d’un véritable drame en lisant prochainement le second épisode de L’Arpeggio Oscuro : La station de l’ange

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Ce qu’il convient de savoir…

C’est une fin de soirée aussi insolite qu’angoissante qui attend Adrian Davison, paisible paysagiste du Surrey, du moins supposé tel, lorsqu’il regagne l’ermitage isolé où il s’est établi pour oublier un passé trop pesant.

Pour en savoir plus

- Les coquelicots du Souvenir

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- just a candle flickering softly : juste une bougie clignotant doucement
- blind windows : fenêtres aveugles
- a beheaded statuette looking at me : une statue décapitée qui me regarde
- newspaper all torn up, Sun shred, Evening ripped away : un journal déchiqueté, le Soleil lacéré, le Soir arraché
- eighties : années 80
- guitar hero : héros de la guitare
- Remembrance Sunday : dimanche du Souvenir
- poppy : coquelicot
- tommies : nom donné aux fantassins britanniques
- the Enlightened Truth : l’Illuminée Vérité
- nothing to see outside : rien à voir au dehors
- neither view nor issue : ni vue ni issue
- there are only blind windows : il n’y a que des fenêtres aveugles
- in the mansion of my sorrows : dans le castel de mes chagrins

Galerie d’images

- Lit élisabéthain