« Et maintenant ? demanda Serena, le souffle court. Nous repartons en arrière ? »

Vernon Gabriel réfléchit quelques instants puis opta pour une solution moins piteuse à ses yeux :

« Quitte à me perdre, je préfère me ridiculiser en avançant. »

L’ombre d’un gnome amputé d’un bras, au crâne disproportionné, glissa à ce moment sur le flanc d’un wagon furtivement éclairé. Le spectacle continuait, à leurs dépens à présent.

Ils s’engagèrent dans la seule voie un peu dégagée qui s’amorçait devant eux, entre deux wagons calcinés. Pour la forme, Gabriel appela de nouveau Vivian Vandevelde. Seuls lui répondirent, dans l’air immobile du hangar, les bruissements et chuintements étouffés qui les accompagnaient depuis leur entrée dans le dédale. Whisperer in darkness : Dark Theatre avait justement emprunté ce titre à Lovecraft pour l’un de ses morceaux les plus angoissants. Se forçant à négliger le caractère oppressant de ces chuchotis incessants, ils poursuivirent leur progression sans pouvoir deviner où cela les mènerait.

« Mieux vaut prendre quelques précautions, proposa Gabriel. J’ignore quels pièges recèle un endroit pareil. Quelqu’un de mal intentionné, juché sur un de ces wagons, nous balancerait volontiers sur le crâne de quoi nous estourbir. Nous allons avancer au plus près des débris : autant nous exposer un minimum tant que nous ne savons pas ce que nous réserve l’adorable Mrs Vandevelde. »

Ce fut donc en longeant tôles et poutrelles qu’ils pénétrèrent plus avant dans la Halle aux Ombres. L’obscurité amassée au-dessus d’eux, la fugacité des lueurs chargées de porter les apparitions, l’extrême tortuosité du trajet, tout contribuait à les priver de repères. L’imminence supposée d’une agression ne freinait que davantage leur progression. Ils ne cessaient tant bien que mal de consulter le cadran de leur montre pour mesurer la durée du parcours, faute d’en estimer la longueur. Cet entrepôt n’était pas infini, ils devaient tôt ou tard atteindre une des parois, ce qui leur permettrait ensuite de regagner la porte d’entrée en la longeant.

Vernon Gabriel, qui marchait en tête, se figea tout à coup.

« Vous avez entendu ? interrogea-t-il Serena.

— Quoi donc ? s’enroua celle-ci en tendant en vain l’oreille.

— Écoutez, ça recommence… chuchota Gabriel. »

Un vague bruit, aigre au tympan, plutôt métallique, venait effectivement de résonner au loin, se distinguant à peine des rumeurs confuses qui hantaient le hangar.

« Cela semble provenir de par là. »

Gabriel se remit en marche dans la direction présumée, se faufilant par une brèche ouverte dans une antique rame d’autorail. Le même son s’égrena quelques secondes plus tard, un peu plus précis, leur confirmant l’emplacement probable de sa source. Ils sortirent du wagon, firent quelques pas encore, et perçurent de nouveau le mince signal sonore qui perçait les ténèbres, cette fois moins loin devant eux.

« Du clavecin ! s’exclama Gabriel. C’est un arpège de clavecin. Si bémol mineur.

— Dites donc, vous possédez une sacrée oreille pour quelqu’un qui ne joue que de ses orteils, l’épingla Serena.

— Je ne suis pas musicien, mais je sais écouter… J’ai l’impression qu’il faut utiliser cette balise musicale pour nous orienter. Cela doit faire partie des règles du jeu tordu auquel nous soumet cette fichue Vivian. Essayons de nous y fier, faute de meilleur repère. »

L'ombre d'un pendu y flottait mollement

Ils reprirent leur étrange exploration à travers les débris des trains martyrs. Le leitmotiv de clavecin s’élevait régulièrement dans l’obscurité pour assurer qu’ils suivaient le bon chemin. Le passage d’une nouvelle ombre stoppa un moment Gabriel : un Christ bedonnant, ployé sous son fardeau, portait une croix singulière dont les branches horizontales se terminaient par des poings fermés. Chaque majeur en était pointé, en signe de provocation. Le simulacre disparut rapidement, mais laissa au Nashville Duke un embarras durable. Non que le symbole, plutôt douteux, froissât ses convictions : il savait en revanche d’où provenait cette image sans respect.

Au fur et à mesure qu’ils suivaient les circonvolutions de la Halle aux Ombres, la courte phrase de clavecin gagna en précision, leur apportant l’espoir d’une issue prochaine. Effectivement, au bout de quelques minutes, le fatras environnant se déblaya devant eux, ouvrant une sorte de clairière dans la décharge. Une singulière architecture constituée de grues démembrées, de sémaphores amputés, de poteaux indicateurs et de feux de signalisation se dressait en son milieu, formant une sorte de croisée d’ogives post-nucléaire.

Vivian Vandevelde se tenait sous cette voûte de ruines, paraissant les attendre, un sourire étroit étirant à peine ses maigres lèvres.

« Regardez ça. » réagit Gabriel en attirant l’attention de sa compagne sur la paroi blanche d’un conteneur attenant.

L’ombre d’un pendu y flottait mollement, attachée à un gibet métallique. Or nulle part sous la nef difforme ne pantelait le corps correspondant. Un mirage holographique de plus, le plus réussi de tous, assurément.

Gabriel ne repéra nulle part le clavecin qui les avait guidés. L’ultime scène de Steve Vandevelde avait été depuis longtemps sans doute vidée de ses claviers. Un orchestre réduit à la hantise.

Ils se dirigèrent vers Vivian, bien décidés à exiger des comptes. Celle-ci prit les devants :

« Pardonnez-moi ce mauvais tour. Mais il fallait que je vous abandonne à ce dédale pour que vous en profitiez vraiment. Ma présence à vos côtés aurait tout gâché. Le guide empêche la peur, non ? »

Sa sèche silhouette de sorcière n’aurait pourtant pas déparé le show, estima Gabriel à part lui. Comme il escomptait toutefois recueillir des informations plus précises sur le décès de Steve Vandevelde, il préféra ne pas se montrer désobligeant et s’en tint à des considérations anodines :

« Vous nous avez fichu une jolie frousse, j’avoue. Tout cela fonctionne aussi bien qu’il y a quinze ans, pas de doute.

— C’est que j’ai veillé à son entretien. Cet endroit est devenu mon gagne-pain, voyez-vous. Vous ne pouvez imaginer le nombre de personnes disposées à vider leur tirelire pour s’offrir une belle frayeur.

— Je serai pour ma part plus regardant à la dépense… » rechigna Gabriel, désireux de montrer que l’intermède n’avait pas été totalement de son goût.

Une lueur de malice éclaira furtivement les prunelles sombres de Vivian : elle paraissait se réjouir de son désagrément. Elle précisa ensuite que c’était pour ménager les effets que les environs avaient été tenus dans un abandon délibéré .Ainsi que Steve le souhaitait, il convenait de mettre les visiteurs en condition. Elle avait aussi évité de gâter l’ambiance par des panneaux tapageurs : il ne fallait surtout pas réduire le Hall of Shades à une banale attraction de foire. Les gens réservaient sur Internet et l’itinéraire qui menait à Crowbridge ne leur était communiqué qu’à la dernière minute. Tout pour entretenir l’illusion d’une aventure.

« Les groupes sont évidemment proscrits, ajouta-t-elle, ils feraient tourner l’équipée à la farce, rien que pour se rassurer et fanfaronner. Ce sont parfois des couples, mais plus généralement des personnes seules qui souhaitent connaître sans partage le sentiment d’égarement – et pétocher sans honte.

— Et tout cela est tel que Steve l’a conçu ?

— Entièrement.

— En êtes-vous si sûre ? insista Gabriel.

— Que voulez-vous dire ?

— Que cet endroit aurait outrepassé ses plans. Qu’il se serait développé de lui-même, comme s’il avait acquis une existence autonome. »

Vivian le dévisagea, sidérée. Serena sourit d’un air entendu, pour se donner une contenance : elle ne voyait pas plus que leur hôtesse où son gaillard voulait en venir.

« Je ne vois pas comment vous avez pu deviner, réagit enfin Mrs Vandevelde. Seul Steve m’avait parlé de ça, et je m’étais bien gardée d’entrer dans son jeu en acceptant de le croire.

— Mais de quoi donc avait-il parlé ? » intervint Serena, frémissante de curiosité, et peu encline à demeurer sur la touche.

Vivian, en préambule, prit soin de présenter comme un excès d’artiste ce qu’elle avait à leur raconter. Cela s’était passé quelques mois après la séparation de Dark Theatre, alors que son époux désœuvré, dans tous les sens du terme, cherchait à tromper son ennui et assécher son dépit en achevant de mettre au point sa fantasmagorie. Il revint un jour du hangar avec une mine de déterré et prétendit que ses ombres avaient pris vie, qu’elles s’étaient affranchies de son contrôle, qu’elles s’étaient même multipliées. Il était persuadé n’avoir jamais programmé certaines d’entre elles, qui pourtant désormais apparaissaient bel et bien dans la Halle.

Serena comprit aussitôt de quoi il retournait. Vernon Gabriel avait dû remarquer des intruses parmi les projections, probablement des références à un morceau précis de Dark Theatre. Ce chameau s’était bien abstenu de lui en faire part.

Il avait dessiné par avance la silhouette de sa mort

« Et Steve s’est suicidé peu après, c’est cela ? »

Serena apprécia la tactique du Nashville Duke : sans avoir l’air d’y toucher, celui-ci menait insidieusement son interrogatoire, comme on pousse ses pièces aux échecs.

« Vous pensez qu’il avait perdu la tête, n’est-ce pas ? s’insurgea Vivian. La dépression d’abord, le délire ensuite, la corde pour finir ?

— Je crois plutôt qu’il a été la victime d’un processus analogue à celui qui a conduit le frère de Serena à tomber du haut de son clocher.

— Quel processus ?

— Je vous l’expliquerai dans quelques minutes. J’aimerais qu’auparavant vous me racontiez dans quelles circonstances précises s’est suicidé Steve. »

Comprenant que le compte-rendu des faits permettrait à son visiteur de mieux lui exposer ensuite ce qu’il avait en tête, Vivian s’obligea à reprendre le fil de la journée fatale.

Comme à son habitude, Steve avait disparu dans le hangar pour poursuivre la mise au point de son générateur d’hallucinations. Le couple avait des invités à dîner ce soir-là. Ne voyant pas revenir son époux, Vivian proposa à ses convives d’aller tirer leur hôte indigne de sa tanière. Le dispositif était en mode de fonctionnement. Comme aujourd’hui, elle fit à ses amis les honneurs du labyrinthe. Une mauvaise surprise les attendait en fin de parcours : ils découvrirent le concepteur de ce cauchemar pendu à l’une des poutrelles de la nef centrale.

La police locale fut appelée aussitôt. Les bobbies insistèrent pour que tout fût maintenu en l’état, y compris l’éclairage spectral. Les enquêteurs devaient se livrer à leurs prospections dans un respect absolu des conditions du drame. Une fois que l’on eût achevé les constatations d’usage, l’on entreprit de décrocher le cadavre. Ce fut à ce moment que le plus incroyable se produisit. Alors que le corps reposait au sol, délivré de son nœud, son ombre sur le conteneur, elle, demeurait inchangée : elle continuait à leur opposer l’image du pendu.

L’on comprit bien vite qu’il s’agissait d’une projection. Mais l’on réalisa aussi que Vandevelde s’était livré à une ahurissante mise en scène de son suicide. Il s’était exécuté de telle sorte que l’ombre de son corps une fois livré au gibet entrât en exacte coïncidence avec les contours du simulacre lumineux. Il avait dessiné par avance la silhouette de sa mort.

Tout cela supposait de sa part un soin morbide apporté à son exécution, des préparatifs aberrants de précision. Le caractère dépressif de l’intéressé, la séparation récente du groupe, la découverte de sa maladie suffirent aux autorités pour imputer ce décès programmé à un accès de froide démence.

Serena reporta son regard sur la figure qui se dessinait sur le conteneur et esquissa une moue dubitative :

« Franchement, je ne vois pas de quelle façon il s’y serait pris. Comment un homme seul irait-il se décalquer ainsi ?

— Oh, ces messieurs dames de la police ont manifesté une rare perspicacité pour le comprendre, la renseigna Vivian. Il suffisait selon eux que Steve se suspende par les aisselles, photographie l’ombre ainsi portée puis reproduise le cliché aux dimensions voulues.

— Une démonstration aussi magistrale qu’erronée, intervint Vernon Gabriel. Ainsi que le suggère Serena, quelqu’un a secondé Steve. S’il ne l’a pas tout simplement exécuté. Je crois qu’il est temps, dit-il en s’adressant à la sœur de Di Sante, de raconter à madame comment Adrian se serait lui aussi prétendument suicidé. »

Serena se prêta à sa demande et relata à une Vivian de plus en plus sidérée la soirée dramatique qui s’était déroulée, peu avant le 11 Novembre, à l’ermitage de Chinthurst Hill. Une fois le compte-rendu achevé, Gabriel reprit la parole, soulignant les indiscutables similitudes entre les deux décès :

« Votre mari n’avait nullement perdu l’esprit en affirmant que sa fantasmagorie s’était multipliée. Mais elle ne l’avait pas fait spontanément. Quelqu’un était venu apporter plusieurs retouches à sa façon. Je peux même vous désigner les ombres qui ont été ajoutées : celle du pendu, bien sûr, celle du Christ irrévérencieux qui trinqueballe un crucifix aux doigts moqueurs, et deux autres que j’ai notées tandis que nous errions dans ce dédale, un croissant de lune bizarrement ébréché, et une sorte de croquemort en haut-de-forme qui pousse une brouette devant lui.

The Deep And The Dark ! » s’exclama Serena, identifiant les emprunts à la suite éponyme qui occupait l’essentiel du cinquième album de Dark Theatre.

« Eh oui. Il est évident que quelqu’un s’est introduit dans le Hall of Shades pour perturber l’esprit défaillant de Steve et le pousser à s’éviter des jours grisonnants. Je doute toutefois qu’il se soit contenté de conduire votre mari au suicide. Les circonstances me donnent plutôt à penser qu’il s’est chargé de la sale besogne. Comme je crois qu’il a poussé Adrian du haut du clocher. Vous constatez que tout se recoupe. Il ne fait plus de doute qu’un esprit mal intentionné s’est ingénié à éliminer un à un les Dee Tees. Un artiste, à sa façon, qui s’est cru obligé de mettre en scène chaque exécution conformément à certains de leurs morceaux. Sens du décorum ou motivations personnelles, je ne saurais dire.

— Mais qui ? Et pourquoi ? marmonna Vivian Vandevelde, encore incrédule.

— Je n’en ai pas la moindre idée, abdiqua le Nashville Duke. Et vous, mesdames ? Somme toute, vous êtes mieux placées que moi pour deviner qui en aurait voulu à ce point à ces garçons. Si je peux toutefois avancer une opinion, je pense que tout se rattache à cette séparation impromptue et aux péripéties survenues à Stockholm. Et je sais qui sera à même de m’expliquer enfin ce qui s’est passé en Suède. Un témoin privilégié, le seul en mesure de nous éclairer. »

Dans l’épisode suivant

Quel est donc ce témoin indispensable que Vernon Gabriel va devoir solliciter ? Et c’est peu dire que celui-ci a de déroutantes révélations à lui faire. Vous l’apprendrez dès le onzième épisode de L’Arpeggio Oscuro : La voix d’Izmir.

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Ce qu’il convient de savoir…

Le musicologue Vernon Gabriel, accompagné de Serena Di Sante, sœur du défunt leader de Dark Theatre, se retrouve piégé dans un improbable théâtre d’ombres ferroviaire. La veuve de Steve Vandevelde serait-elle la responsable des décès en série subis par les membres du groupe à la suite de sa séparation mystérieuse ?

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- whisperer in darkness : celui qui chuchotait dans les ténèbres
- bobbies : policiers anglais en uniforme
- the deep and the dark : le profond et le sombre