Gabriel avait quitté l’Angel Music Shop plus tôt que de coutume. Il avait hâte de s’isoler chez lui, dans la quiétude de son navire à quai, pour tirer enfin les choses au clair. Si toutefois il y parvenait… Il avait désormais acquis une somme conséquente d’informations éparses, aussi déroutantes les unes que les autres, qui réclamaient de sa part l’effort d’une première synthèse.

C’était un de ces soirs pressés, fréquents en décembre, où l’obscurité s’abat sur Londres dès seize heures, comme pour précipiter le tea time. Une pluie aussi vigoureuse qu’insistante avait accompagné la brutale dégringolade de la lumière. On l’entendait clapoter copieusement à la surface du Regent’s Canal. Gabriel n’avait allumé qu’une seule lampe à bord du Salty Dog, afin de mieux focaliser son attention sur ses notes. Il avait fini par mettre par écrit les renseignements qu’il avait recueillis depuis le début de ses investigations, dans l’espoir de les rendre plus probants. Les ténèbres dans lesquelles était plongé le rouf donnaient une image assez exacte de la situation : il regrettait que sa belle intelligence, pour l’heure réduite à un faible quinquet, peinât tant à résorber les ombres entourant la fin insolite de Dark Theatre.

Pour ne pas se sentir trop isolé dans ses réflexions, Gabriel s’était mis en musique de fond un des premiers disques de Tangerine Dream, planant à souhait. Il lui fallait un fond sonore dépourvu de guitares, car la présence de celles-ci aurait immanquablement détourné son attention. Il se serait laissé aller à en analyser les sonorités, à savourer le phrasé des instrumentistes, à disséquer leur technique. Mieux valaient les infinis étirements électroniques de Phaedra pour tapisser discrètement l’arrière-fond de ses pensées. Les nappes de synthés répandues par Edgar Froese et ses comparses berlinois ne parvenaient d’ailleurs pas à couvrir les mille craquements de vie de son bateau, ni le friselis de l’averse sur le canal obscur.

Le Nashville Duke relut rapidement les notes consacrées aux décès de Di Sante, Sledziewski et Vandevelde, afin de s’en imprégner au mieux, et se rendre ainsi réceptif aux plus subtiles analogies. Puis il consulta avec moins de hâte ce qu’il avait consigné à propos de la disparition suivante, celle du bassiste Dave Krieger, survenue six mois environ après l’apparent suicide de Steve Vandevelde au Hall of Shades.

Il n’avait pas été aisé de recueillir les informations qu’il souhaitait à propos de ce gaillard. Krieger était un loup solitaire, un asocial résolu qui décourageait quiconque de le rejoindre dans son intimité. Ce n’était pas sans raison qu’il s’inscrivait dans la grande tradition des bassistes taciturnes, les Bill Wyman, les John Entwistle, ces éternels bougons à jamais verrouillés en clé de fa qui ne trouvaient leurs graves délices qu’à bourdonner en tapinois.

Le Prussien du groupe aimait faire le vide autour de lui : il avait rompu tout lien avec sa famille, fuyait comme la gale le milieu musical et les amitiés de party, accompagnait Dark Theatre plus qu’il ne s’y impliquait, et refusait de fréquenter une dame au-delà d’une nuit. L’ours dans toute sa muette splendeur.

Vernon Gabriel avait par conséquent éprouvé les pires difficultés à rencontrer quelqu’un qui l’eût connu assez pour parler de lui. Il avait fini par découvrir que ce poivrot de Krieger ne s’était fait qu’un ami, le seul à qui il consentait à se confier un peu : c’était naturellement le patron du pub où le bassiste tenait ses quartiers quand il séjournait à Londres. Le Nashville Duke avait dû se rendre au fin fond de West Ham et explorer longuement le quartier avant de repérer l’enseigne aussi emplumée qu’assonante du Swan & Swallow. Une volière plus que populaire, davantage formica qu’acajou, où aimaient à glapir en chœur les fans du football club local. Reg Oswald, le tenancier, un grand rouquin fort en gueule et en bras, s’enorgueillissait d’ailleurs de compter parmi ses hôtes d’honneur Steve Harris en personne, le bassiste et leader d’Iron Maiden, bien plus volubile que Krieger, celui-là. En dépit de résultats fluctuants, Harris s’entêtait à supporter l’équipe reine de cette banlieue farouche, fière de ses paradoxes : chacun sait que West Ham, en dépit de son nom, se situe à l’Est de Londres. Quel plaisir de narguer Westminster…

L'agonie rêvée du pochard

Maître Oswald répondit volontiers aux questions de Gabriel sans pour autant lâcher ses pompes à bière ni oublier de remplir force pintes de Boddingtons Bitter. Il lui dressa un portrait sans surprise de Krieger : un garçon recroquevillé sur lui-même, inquiet de se rendre vulnérable en se confiant aux autres ; à jamais absorbé par une vie de tournées, celles qu’il s’offrait dans tous les bars du monde pour noyer le stress éreintant que lui causaient celles qui le menaient de scène en scène, soir après soir. Un archétype de rocker, plus à plaindre qu’à blâmer, que Gabriel avait souvent évoqué dans ses livres.

Le souvenir de l’entretien, dans ce pub imprégné de pesantes senteurs de Porter, donna au Nashville Duke l’envie de boire quelque chose. Il sortit une Bishop’s Tipple de son chai à bières, remplit avec précaution son verre de barley wine et en dégusta le contenu suave à courtes goulées de connaisseur.

Quand était survenu le décès de Krieger, à la suite d’un coma éthylique, le tenancier du Swan & Swallow avait appris la nouvelle sans la moindre surprise. Selon lui, l’éponge humaine que son client était devenu s’attendait à rendre son jus de cette façon, un jour ou l’autre. La cuite dont on ne se réveille pas : l’agonie rêvée du pochard. « Comme dans la chanson… » avait ajouté le digne Reg Oswald en agitant ses sourcils roux. L’allusion avait aussitôt capté l’attention de Gabriel. De quelle chanson s’agissait-il ?

Selon le maître de pub, Krieger avait succombé comme le protagoniste d’un autre morceau fameux du troisième album de Dark Theatre : Last Hero in Valhalla. Le bonhomme avait même osé en fredonner le refrain : « Thinking and drinking and sinking / I’ll be the last hero in Valhalla. ». Il avait ensuite rappelé à ce sujet une étrange confidence de Krieger. Celui-ci lui en accordait de loin en loin, accoudé au comptoir, les yeux perdus dans les profondeurs cuivrées de son ale. À l’en croire se multipliaient chez lui depuis peu des objets rappelant cette chanson déprimante. Il ne se rappelait pourtant pas les avoir achetés, mais comment en être sûr quand comme lui on se retrouvait si souvent dans son lit sans savoir de quelle façon on y était revenu…

Gabriel n’avait nul besoin de connaître le détail de ces apparitions pour comprendre de quoi il retournait. Krieger avait lui aussi été victime de celui qui avait harcelé puis éliminé Sledziewski et Vandevelde avant lui. Mais rien de ce que lui avait relaté le tavernier rouquin n’éclaircissait les motifs de cette hostilité insolite.

Les pensées de Gabriel se mirent à flotter un moment, bercées par les vagues électroniques du Rêve Mandarine, la rumeur de la pluie au dehors, et les gémissements du Salty Dog dans la nuit. Elles errèrent jusqu’à l’Ermitage de Chinthurst Hill, escaladèrent son clocher borgne, redescendirent au ras des tombes, pour se fixer sur la silhouette de madone de Serena Di Sante. Gabriel avait parfaitement compris qu’il suscitait la curiosité de la jeune femme. Un intérêt qui le flattait, mais dont il tenait à se préserver. S’ouvrir davantage à celle-ci reviendrait à rendre accessible ce qu’il désirait à tout prix tenir hors d’atteinte de quiconque, fût-ce une belle Italienne à la crinière de feu. L’approcher davantage l’exposerait à devenir trop visible en retour, et il se refusait à ce qu’on regarde ainsi en lui. Elle ne risquait pas d’aimer ce qu’elle y découvrirait, et lui n’apprécierait pas du tout qu’elle le découvre.

Gabriel fit refluer en lui l’image de Serena, l’emportant avec une franche lampée de Bishop’s Tipple tiède.

Le rideau est tombé

Il écarta ensuite ses notes sur Krieger pour s’emparer de celles concernant Phil Deschanel, dont la mort avait clos la première série de décès, il y avait de cela treize ans, avant que l’élimination systématique ne reprît et s’achevât le mois dernier. Pour se renseigner sur la fin du chanteur du groupe, Gabriel avait approché celle qui était sa concubine à l’époque. Il s’était recommandé une fois encore de Sonia et Serena. La dame qui avait partagé presque une décennie de la vie de Deschanel, et notamment ses années de carrière avec Dark Theatre, ne répondait guère au profil type de la compagne de rocker. Helen Hayward était en effet une respectable universitaire, diplômée en psychiatrie, professant à Cambridge, une personne qu’on n’imaginait guère dans le sillage mouvementé d’un chanteur de heavy metal. Gabriel l’apprit en discutant avec elle dans l’élégant cabinet de Knightsbridge où elle exerçait à présent : il y avait eu entre eux, du propre aveu de l’intéressée, une navrante confusion des rôles.

Phil Deschanel était un garçon instable, d’une sensibilité d’écorché vif. Si cela magnifiait son chant en lui octroyant un feeling d’une rare qualité émotionnelle, il en résultait en retour une fragilité d’être qui avait exposé le ténor franco-britannique aux tentations de la drogue. C’était pour se guérir de ses faiblesses mentales et de ses dérives pharmaceutiques qu’il avait souhaité être pris en charge par un psychothérapeute. Le hasard le mena sur le divan d’Helen Hayward. Y eut-il un transfert mal géré entre l’analysé et son analyste ? Le fait est que leurs rapports s’intriquèrent au point que la psychiatre devint dame de cœur et femme de corps. Elle se reprochait évidemment l’overdose finale de Deschanel comme la conséquence d’une défaillance impardonnable de sa part, une issue tragique qui demeurait à ses yeux autant la preuve de sa faiblesse de caractère que celle d’une faute professionnelle.

Gabriel revoyait face à lui, se livrant à un mea culpa touchant, cette femme au port altier, d’une beauté à peine entamée par l’âge, un vrai physique de druidesse avec son regard d’un bleu immense et sa longue chevelure d’elfe. Elle se reprochait toujours de n’avoir rien pu empêcher, et même d’avoir par sa complaisance amoureuse privé son patient d’une protection psychique qui l’aurait certainement préservé de la mort.

C’était elle qui l’avait découvert à leur domicile de Chelsea, agonisant dans une vaste couverture rouge dans laquelle il s’était entortillé. Il était décédé de sa surdose d’héroïne pendant le transfert à l’hôpital. Elle n’oublierait évidemment jamais cette scène affreuse, et entendrait sans trêve résonner ses dernières paroles, quatre mots qu’il ne cessait de radoter, la bave aux lèvres, aux portes du coma : « Le rideau est tombé… »

Quatre mots qui avaient suffi à Gabriel pour identifier le morceau que son ennemi supposé lui avait dédié : Red Curtain, la suite mégalomane qui donnait son titre au deuxième album de Dark Theatre, resté son plus célèbre. Le rideau rouge en question, au-delà de la connotation scénique obligée pour le plus shakespearien des groupes, y symbolisait le voile purpurin censé interdire aux junkies tout retour au monde réel.

Par une série de questions apparemment décousues, le musicologue obtint ensuite la confirmation de ce qu’il supposait : l’intérieur de Phil et Helen s’était enrichi dans les derniers temps de tableaux et de sculptures de second ordre évoquant le décor théâtral du deuxième opus du groupe. La psychiatre supposait que son compagnon les avait achetés, ce que celui-ci, toujours entre deux dérives, avait mollement reconnu sans réaliser vraiment ce qu’elle lui demandait. Gabriel savait qu’il n’en était rien. Sur ce point, la machination dont avaient été victimes ces garçons était désormais établie. Le qui ? et le pourquoi ? marmonnés par Vivian Vandevelde à Crowbridge demeuraient néanmoins en suspens.

La pluie avait cessé au dehors. Seuls les oscillateurs de Tangerine Dream chuintaient désormais dans la nuit. Restait à présent à Gabriel à statuer sur la surprenante hypothèse émise par Helen Hayward au terme de leur entretien. Il s’était bien gardé d’évoquer en présence de celle-ci les similitudes qu’il avait notées entre les différentes disparitions. Il avait en cela adopté la réserve que lui dictait une prudence instinctive, mais avait aussi obéi à la réticence naturelle qu’il éprouvait face aux psys de tous poils : c’étaient pour lui des gens à qui il était plus qu’imprudent d’offrir des confidences. Il n’avait donc en rien éveillé la suspicion de son interlocutrice. Celle-ci lui fit part néanmoins de ses doutes quant au caractère prévisible de décès si rapprochés. Sans qu’elle disposât de quoi étayer ses soupçons, elle y voyait l’ombre d’une malveillance acharnée. Et cette ombre avait pour elle un nom : Adrian Di Sante.

Par pure diplomatie, Gabriel avait dissimulé son scepticisme sous un étonnement de bon aloi. Cette supposition lui avait tout de suite semblé aberrante. Mais n’en rien laisser paraître permettait de donner libre cours aux accusations d’Helen Hayward. Peut-être y aurait-il malgré tout quelque chose à en tirer.

À entendre l’ex-compagne de Deschanel, Di Sante aurait voulu faire payer à ses comparses la séparation de son cher groupe. Il s’identifiait tellement à l’entité Dark Theatre qu’il ne pouvait envisager sans frayeur d’assumer une nouvelle carrière en se passant de la caution d’un si prestigieux label. Pis, on lui avait tué son enfant, ni plus ni moins, la chair de sa chair, la pure émanation de son âme. On l’avait spolié de sa paternité, et donc de sa postérité. La psychiatre considérait que cela l’avait forcément aigri, au point qu’il veuille tirer vengeance de ses complices indignes. Pris de remords tardifs, il se serait suicidé après coup, treize ans plus tard, plutôt que d’avouer. S’il ne lui était rien arrivé de fâcheux durant cet intervalle de temps, c’était bien la preuve que personne, à part lui, n’en voulait aux Dee Tees. Sa retraite n’était que simulation.

Gabriel avait bien sûr regimbé face à cette conjecture inattendue, sans doute le fruit d’un ressentiment dont il ignorait le motif. Helen Hayward reconnaissait la première qu’aucune preuve ne justifiait ses présomptions. Elle s’appuyait juste sur son intuition. Mais n’était-elle pas une professionnelle dans ce domaine ? Son statut de psychiatre accréditait chez elle toute forme de prémonition. Renseignements pris, elle se demandait vraiment pourquoi Adrian Di Sante avait été le seul membre du groupe à assister aux obsèques de chacun de ses ex-compagnons, alors que les autres, si tant est qu’ils étaient encore en vie, s’étaient piteusement abstenus d’y paraître. Elle trouvait cet intérêt fort douteux, voire morbide. Pour le docteur Hayward, tout s’était passé comme si le leader du défunt groupe était venu en personne vérifier quelque chose, peut-être même le savourer.

Bien qu’il rechigne toujours à admettre cette hypothèse, aussi infondée que dérangeante, Vernon Gabriel, à son vif regret, disposait désormais pour sa part de quoi la consolider. Accompagner chaque élimination d’une série d’allusions aux anciens morceaux du groupe, n’était-ce pas une façon de précéder le châtiment d’un réquisitoire implicite : voyez ce que vous avez gâché ! Par votre faute, plus jamais ces magnifiques morceaux n’existeront ! Et si effectivement Di Sante avait fini par étouffer dans son repentir, cela expliquait pourquoi il s’était infligé un sort équivalent, dans le but de rendre la pénitence plus patente à ses yeux.

Gabriel ne pouvait décemment rejeter une explication qui, somme toute, tenait plutôt mieux la route que la Dodge Viper de Sledziewski…

Dans l’épisode suivant

L’avenir confirmera-t-il cette hypothèse imprévue ? Voilà de quoi troubler suffisamment Gabriel pour qu’il ne perçoive pas tout de suite la présence à son bord d’un passager clandestin. Qui plus est, le contenu oublié d’un coffre risque fort de lui ouvrir des perspectives inattendues. De quoi guetter avec impatience le prochain épisode : Les carnets lombards.

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Ce qu’il convient de savoir…

Les choses se mettent progressivement en place pour Vernon Gabriel, le marchand de guitares vintage de Camden Passage. Il en sait un peu plus sur les circonstances de la séparation de Dark Theatre à Stockholm en 1999. Et ce qu’il a appris des décès successifs de ses membres confirme qu’un épais mystère entoure la fin du groupe. Le temps est venu pour lui d’une première mise au point.

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- tea time : l’heure du thé
- tangerine dream : un rêve mandarine (citation de Lucy In The Sky With Diamonds des Beatles – LSD en initiales…)
- party : réception
- swan : le cygne
- swallow : l’hirondelle
- barley wine : littéralement vin d’orge, désigne en fait une bière anglaise à l’aspect vineux goûtée des connaisseurs
- thinking and drinking and sinking : peut être transcrit par gamberger et se goberger et se submerger
- I’ll be the last hero in Valhalla: je serai le dernier héros au Valhalla
- red curtain : le rideau rouge

Galerie d’images

- West Ham Stadium
- Knightsbridge