« Je n’ai pas trouvé la moindre trace sur Internet de ces délicats esthètes. De quoi redouter que leurs efforts de rénovation n’aient guère été couronnés de succès. Vous ne tarderez pas à comprendre qu’il y avait à ça une raison majeure. Heureusement, Guarneri n’est pas avare de détails sur les événements qu’il relate. Néanmoins, regretta Gabriel, s’il s’appesantit volontiers sur les traits de caractère de ses comparses, notre rédacteur – peut-être en raison de la nature intime de sa chronique – se dispense totalement de nous les décrire.

— Oh, je les imagine sans peine, le tranquillisa Serena. Des jeunes gens portant cheveux au vent afin d’afficher leur dédain des perruques poudrées de grand-père. Je les vois bien serrés dans des costumes fin de siècle dépouillés de dentelles pour mieux se démarquer des aristos maniérés, culotte et bas blancs bien sûr, et tricorne sur la tête. Avec dans les yeux le feu de Napoléon, du moins celui dont son impérial visage s’éclairait avant qu’il ne bedonne.

— On jurerait que vous y étiez…

— Mon second prénom est Joséphine, savez-vous ? Et ensuite ? Si vous en avez terminé avec les scènes d’exposition, j’apprécierais que votre intrigue décolle. »

Ainsi mis en demeure, Gabriel ne pouvait que se hâter de reprendre son récit.

Guarneri et ses quatre comparses, désireux de serrer au plus près les liens censés les unir désormais, soucieux également d’établir entre eux la collaboration la plus symbiotique, décident de s’installer ensemble dans un palazzo crémonais quelque peu délabré que Rezzonico, habitué à se montrer grand prince, leur achète sans sourciller. Un seul d’entre eux, Di Parma, est marié. Il est même déjà encombré d’une ample marmaille qu’on logera dans l’aile la plus reculée de la bâtisse, de peur que les piaillements de ses héritiers ne troublent les mélodieux exercices du Cénacle Précieux. Ces messieurs vont donc pouvoir vénérer la Muse à leur aise.

Pendant deux pleines années, ils s’attellent ainsi au grand œuvre. Si chacun apporte ce qu’il considère personnellement comme des innovations cruciales, tous acceptent néanmoins la confrontation des idées et le croisement des intuitions. Ils vivent dans un perpétuel bouillonnement, un jaillissement continu d’inspirations, parfois soulignées de quelques traits de génie. L’enthousiasme les entraîne à toujours exiger davantage d’eux-mêmes, à pousser au plus loin les recherches. Ils plongent notamment dans des traités d’harmonie oubliés afin d’en exhumer des trouvailles demeurées lettre morte. C’est ainsi que Guarneri, convaincu qu’il y a quelques filons perdus à exploiter du côté des musiques de l’Antiquité, se met à explorer les textes hellénistiques consacrés à la question. Un jour de 1799, alors qu’il parcourt la transcription latine de filandreux écrits orphiques, Antonio découvre une singulière anecdote. Il ne soupçonne pas encore à quel point l’histoire d’Onomacrite va bouleverser l’existence du Cénacle Précieux.

Dialoguer avec l'au-delà

Cet Onomacrite vivait à Athènes à la fin du VIe siècle avant notre ère. Poète de belle réputation, apprécié de Pisistrate, il s’était également investi dans la théosophie, au point d’adopter les théories enfumées de l’orphisme naissant et d’en devenir l’un des premiers propagateurs. Il imprégna ainsi ses iambes d’une foi communicative en l’immortalité de l’âme, chanta à mots choisis le cycle des réincarnations et donna à ses adorateurs le fol espoir d’une purification ultime.

Sa connaissance parfaite du mythe d’Orphée le conduisit un jour à tenter une singulière expérience. Il se rendit au cimetière du Céramique et gagna le tombeau de son père. Là, il déposa une lyre sur le marbre du monument. Lui-même tenait en mains un instrument identique. Il exécuta alors une série d’accords que certains rédacteurs de la légende décrivaient avec une improbable précision. Il s’agissait, disait-on, de ceux qu’Orphée aurait joués lors de sa descente aux Enfers, afin d’écarter les mânes de son chemin et avertir sa défunte épouse de son approche. Sans doute pure invention de la part de continuateurs effrontés, mais qui serait allé douter d’aussi convaincus disciples ?

L’idée d’Onomacrite était d’utiliser le vecteur sacré de la musique pour entrer en communication avec l’âme de son père. Le moindre Grec était alors persuadé que les meilleures harmonies étaient d’inspiration divine. Pourquoi dans ce cas ne pas recourir à ce langage privilégié pour dialoguer avec l’au-delà ? Quelques notes idéalement associées permettraient de se faire entendre bien mieux que cent prières marmonnées dans le piètre jargon des humains. Et quelle partition conviendrait davantage que celle dont Orphée lui-même avait usé sur l’autre rive du Styx ?

Le prodige attendu se produisit. À plusieurs reprises, la harpe du sépulcre se mit à vibrer en réponse à celle du poète athénien, répandant dans l’air des accords d’une harmonie inouïe jusque-là. C’était comme la réponse d’Eurydice à Orphée. Certes, Onomacrite demeura incapable de déchiffrer le message que lui faisait parvenir son père du fin fond de l’Hadès. L’essentiel n’était-il pas toutefois d’avoir noué l’impossible dialogue ?

Cet épisode que n’importe quel esprit rationnel aurait tenu pour pure fabulation produit sur Antonio Guarneri le plus stimulant des effets. Il se dit qu’il faudrait trouver un moyen de reconstituer ces accords souverains en concevant pour eux un instrument approprié. On en userait ensuite comme fondements d’une nouvelle science harmonique. La musique à venir, reposant sur de telles bases, possèderait nécessairement la puissance d’évocation, dans tous les sens du terme, dont rêve le moindre compositeur.

« Je me demande ce qui lui a fait perdre à ce point le sens de la mesure, ajouta Gabriel. Les gens de cette époque connaissaient parfaitement le phénomène de résonance sympathique. Glaréan l’avait décrit dès la Renaissance dans ses traités musicaux. La viole d’amour, très en vogue au XVIIIe siècle, recourait à ce système acoustique. Sur celle-ci, un jeu de cordes secondaires autonomes, placé sur un chevalet surbaissé, se mettait à résonner plus ou moins selon ce que jouait l’interprète sur les cordes principales situées au-dessus. Cela donnait plus de rondeur et plus de densité au son. Si Onomacrite d’Athènes ne pouvait imputer ce processus physique inconnu de son temps qu’à une origine métapsychique, Guarneri de Crémone savait nécessairement de quoi il retournait, lui. Il a pourtant laissé cavaler son imagination, se figurant que la résonance sympathique émanait en fait des strates les plus profondes de l’au-delà.

— Prenez garde, vous allez vous faire une bouche de cachalot à aligner tant de gros mots, persifla Serena. Mais continuez donc, j’en ai entendu d’autres. »

Encore ému de sa trouvaille, Guarneri s’empresse de rapporter à ses comparses du Cenacolo Peregrino l’histoire d’Onomacrite, s’ouvre à eux de son projet. Ceux-ci l’accueillent avec enthousiasme, se déclarant tout disposés à l’adopter. Voilà une quête propre à assouvir leur utopisme. Ils se mettent à l’ouvrage avec un bel ensemble, compulsent les documents dont ils disposent alors, cherchant partout la description des mythiques accords d’Orphée. Leurs investigations restent vaines. Les textes auxquels se réfère Onomacrite paraissent avoir disparu.

Massimo Testi suggère alors de procéder par tâtonnements et imagine pour cela l’instrument dont ils auraient besoin. L’idée lui vient d’une sorte de double lyre : deux harpes d’un nombre de cordes à définir montées l’une face à l’autre sur une même table de résonance. La distance entre les deux réseaux de cordes, bien supérieure à celle en usage sur la viola d’amore, permettrait d’éviter les résonances de pure proximité.

« Une double lyre ? sursauta Serena. Vous rappelez-vous la stèle que mon frère a gravée à sa propre intention, dans le cimetière de l’Ermitage ? Figurez-vous qu’en plus de son véritable nom, il y a représenté deux lyres en éventail.

— Cela ne m’étonne guère. Vous comprendrez bientôt pourquoi il s’est attaché à ce symbole. »

Il est convenu que chaque membre du Cénacle disposera d’un spécimen de cette lyre jumelle et essaiera toutes les combinaisons possibles d’accords qui lui viendront à l’esprit. S’ils s’attellent à cinq à cette tâche trop empirique pour ne pas être vaste, ils devraient en venir à bout dans des délais acceptables. Ce ne sera pour eux qu’une épreuve de patience. Et de méthode aussi : il n’est pas question de s’en remettre au hasard. Il faudra que chaque expérimentateur conçoive ses figures sonores de façon rationnelle, et qu’il mette par écrit le schéma de ses différentes propositions avant même de les essayer. Il n’y pas qu’en France qu’on voue un culte à la Raison.

« Ce que nous avons pris pour le brouillon d’un traité d’harmonie serait donc le cahier de notes que Guarneri a tenu durant l’expérience ? intervint Serena.

— D’où le caractère décousu de ces bribes de partitions, l’approuva Gabriel. »

Ce ne sont pas les luthiers qui manquent à Crémone. Se conformant au cahier des charges du Cénacle, un artisan habile réalise cinq exemplaires de la double lyre imaginée par Testi. Il s’étonne juste du nombre impressionnant de cordes dont il doit doter l’instrument : on surpasse de beaucoup le jeu de vingt qu’a compté au maximum la lyre antique. Il se trouve que Scarfiotti, ce virtuose boulimique a toujours jugé cruellement insuffisant le nombre de notes de son piano-forte. Il saisit là l’occasion de combler sa frustration. S’appuyant sur le caractère divin, et donc hors du commun, des accords orphiques plaqués par Onomacrite, il suggère que le groupe travaille en utilisant des quarts de ton. De cette manière, ils auront accès à des figures harmoniques inédites, quitte à risquer la dissonance.

« Une intuition magistrale faite en toute ignorance, apprécia Gabriel. La musique grecque antique utilisait justement ces micro-intervalles, les fameuses diésis de son système enharmonique.

— Je ne vous contredirai pas sur ce point, maître Cachalot… pouffa Serena.

Petite vertu grand profit

— À ce propos, poursuivit Gabriel sans se vexer, j’ai appris par Pete Ward, le producteur commis au septième album avorté, qu’Adrian avait étrenné à Stockholm une guitare spéciale à neuf cordes, sans fret, qui permettait précisément de couper les tons en quatre. Savez-vous ce qu’est devenu cet instrument ? »

Serena n’en avait pas la moindre idée. Elle n’avait même jamais entendu parler de cet engin expérimental.

« Pensez-vous que mon frère ait voulu reproduire sur une guitare les possibilités offertes par cette lyre ?

— Je ne pense même qu’à ça… Excusez cette digression. J’en reviens à Guarneri et ses amis. »

Chaque membre du Cénacle Précieux étant désormais doté de l’instrument adéquat, les recherches commencent. Certains procèdent de façon purement musicale, en échafaudant des accords inédits qu’ils expérimentent avec plus ou moins de bonheur pour leur oreille. D’autres, convaincus des rapports étroits liant la musique et l’arithmétique, matières unifiées dans les écoles de l’antiquité grecque, établissent des schémas sonores répondant aux lois cryptiques de la numérologie.

Guarneri, pour sa part, opte pour une autre équivalence. Comme il leur a fallu dénommer les notes nouvelles définies par le recours aux quarts de ton, ils ont abandonné le système franco-italien du do-ré-mi-dièse-bémol, pour adopter les lettres en usage en Allemagne et en Angleterre, épuisant ce faisant la quasi totalité de l’alphabet latin. Par voie de conséquence, Guarneri se persuade que les accords qu’il espère reconstituer peuvent ainsi former des libellés éloquents. Il organise donc ses recherches en se fondant sur des mots-clés, de la valeur forcément la plus symbolique à ses yeux.

« Ceux qui accompagnent ses ébauches de portées, et que j’avais naïvement pris pour des titres, souligna Serena. Cela me rappelle l’Abacab de Genesis… Et ces hautes spéculations ont-elles donné quelque chose ? »

Le Cénacle Précieux mène ses investigations sonores pendant deux années, ses membres montrant un acharnement exemplaire à conduire cette tâche pourtant ingrate. Rien n’est plus démoralisant que procéder de la sorte, par tâtonnements successifs, sans pouvoir s’agripper à la certitude de suivre la bonne direction.

En dépit de tant de ténacité et d’essais innombrables, les cinq esthètes n’obtiennent aucune réponse de leur double lyre. Les cordes de la partie jumelle demeurent obstinément muettes. Ils ne cèdent pas pour autant au découragement, car ils composent par ailleurs des pièces moins ambitieuses qu’ils exécutent dans les meilleurs salons de Crémone. Il n’y a pas là de quoi accéder à une réputation nationale, mais les compliments qu’on consent au quintette cajolent suffisamment ses egos. Comme la munificence de Rezzonico leur assure un train de vie conforme à leurs souhaits de bien-être, ils n’ont guère de motif de désespérer de leur quête, aussi hasardeuse soit-elle.

Le 7 novembre 1801 prend place comme une date mémorable dans la chronique de Guarneri. Non que se produise à Crémone un nouveau changement de gouvernance dans le grand va-et-vient auquel se livrent alors Français et Autrichiens. Les troupes consulaires paraissent à présent solidement installées. L’importance de ce jour réside ailleurs que dans le remue-ménage politique.

Ce matin-là, Guarneri regagne d’un pas rêveur le quartier de Sant’Agostino où se situe le palazzo du Cénacle, au retour d’une de ces nuits galantes qu’il passe régulièrement à l’extérieur. Il est devenu l’amant de la princesse Stampalia, une amie de sa mère, fraîche veuve de quarante ans à peine. Quoique d’une noblesse sans doute autoproclamée, cette belle aristocrate a joui aux yeux du jeune homme d’un prestige dû autant à son maintien de grande dame qu’au relâché de ses mœurs. S’en revenant donc de ses ébats nocturnes, Antonio vient à croiser la Sangalla, une signora de beaucoup plus basse extraction que sa présumée princesse, mais tout aussi peu avare de ses charmes. Il est arrivé à Guarneri comme à beaucoup d’autres godelureaux crémonais de fréquenter l’établissement tenu par cette maquerelle de haute nage. Il lui fallait bien acquérir l’expérience nécessaire à de meilleures idylles.

L’heure matinale, la rareté des passants font que la Sangalla et lui peuvent nouer conversation sans craindre le qu’en-dira-t-on. Celle qui a su si bien faire de petite vertu grand profit s’enquiert de la santé de son ancien client et regrette de ne plus le compter parmi les habitués de ses boudoirs. Guarneri s’excuse en prétendant avoir mieux à aimer sans avoir à payer. La tenancière de la maison de passe ne se formalise guère, ce n’est pas dans sa nature, mais sous-entend que tous au Cénacle ne méprisent pas à ce point ses services. Et là voilà qui nomme ce brave Rezzonico. Ce dernier, malgré l’heure avancée, est toujours chez elle au moment où elle parle, à éreinter ses donzelles. Emporté par un appétit apparemment sans limite, le Vénitien a passé la nuit à soumettre une belle fournée de demoiselles aux exigences de sa lubricité déchaînée.

Antonio peine à ajouter foi à cette indiscrétion. Vincenzo Rezzonico a toujours affiché un goût aussi prononcé qu’exclusif pour les garçons, potelés de préférence. Jamais il ne se serait aventuré sous les jupons d’une fille. Et voilà que la Sangalla le lui décrit comme le plus ardent des lansquenets en rut. Comment le Vénitien aurait-il en une nuit retourné sa casaque à ce point ? Voilà un revirement qui laisse Guarneri sans voix.

Fort logiquement, Rezzo est le dernier à paraître ce jour-là au palazzo. L’après-dînée est déjà fort avancée quand Antonio le rencontre au détour d’un couloir. Vincenzo lui apparaît les traits tirés, les yeux fripés, les chairs bouffies par un sommeil aussi court que décalé. Une mine qui atteste sans équivoque les racontars de la Sangalla. Antonio ne peut s’abstenir de quelques commentaires narquois. Il évoque à mots sournois une nuit de gaudriole, et souligne à quel point il est épuisant de s’initier si tard au jeu de dames.

Loin de se montrer surpris d’être si tôt découvert, Vincenzo Rezzonico ne manifeste que de l’incompréhension. Où veut en venir Antonio avec ses sous-entendus salaces ? Il prétend ne rien saisir des allusions de son estimé condisciple, mais convient avoir connu une nuit sans repos. Il ne regrette pourtant pas sa fatigue : après tant de mois gaspillés en vaines tentatives, sa lyre a enfin daigné lui répondre.

Dans l’épisode suivant

Que la lyre jumelle consente enfin à récompenser ses efforts n’ira pas sans bouleverser l’existence du Cénacle Précieux. La découverte faite par Rezzonico va même influencer dangereusement le comportement de ses membres. Toutes choses que vous découvrirez, chers lecteurs, avec le seizième épisode de L’Arpeggio Oscuro : Les mains sanglantes.

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Ce qu’il convient de savoir…

En 1797, à Crémone, le compositeur Antonio Guarneri a réuni un cénacle de musiciens aussi jeunes et idéalistes que lui, dans le dessein de révolutionner les principes harmoniques de son temps. Vernon Gabriel a assuré à Serena Di Sante que ces événements pourtant datés permettent d’expliquer les mystères entourant la séparation du groupe Dark Theatre ainsi que les disparitions successives de ses membres.