Antonio Guarneri ne tarde pas à émerger de la stupeur dans laquelle l’a plongé l’annonce inattendue de Rezzonico. Il envoie quérir par leur majordome les autres membres du Cénacle, l’on se réunit sans délai dans l’ancienne salle d’honneur du palazzo. Pas peu fier de l’importance nouvelle qu’on lui accorde, le Vénitien relate à ses comparses émoustillés les circonstances de sa découverte.

Cela fait déjà plusieurs semaines que ses recherches ont pris un tour nouveau. L’hypothèse de départ suivie par les cinq musiciens n’a tenu compte que des limites matérielles imposées par l’histoire d’Onomacrite. Comme l’Athénien tenait sa lyre d’une main, il ne pouvait jouer que des cinq doigts libres de l’autre. Le Cénacle a donc recherché des accords se composant au maximum d’un nombre équivalent de notes. Les combinaisons possibles n’en étaient pas moins considérables, d’où une concevable absence de résultat jusque-là. Face à ces échecs répétés, Rezzonico en est venu à penser qu’ils ont peut-être fait fausse route, que se restreindre à cinq notes ressort d’une hypothèse abusive. En effet, rien ne dit qu’au lieu de pincer d’un coup ses accords, Onomacrite n’a pas égrené des arpèges. Certes, cela ouvre démesurément le champ des possibilités. Mais n’est-ce pas là une voie à explorer, l’avoir négligée ayant conduit à l’impasse dans laquelle ils se trouvent ?

Rezzo est bien conscient de la médiocrité de ses talents musicaux. Il n’ignore en rien que sa largesse financière est la seule qualité que lui reconnaissent ses comparses. Les complexes qu’il en conçoit le poussent à ne rien révéler de son intuition, de peur qu’on ne le rabroue. Voilà donc quelques semaines qu’il mène ses recherches en secret. Sans résultat jusque la nuit dernière. La veille au soir lui est venue l’idée que l’arpège qu’il traque peut être de forme complexe, constitué pour une part de notes pincées séparément, et d’autres jouées simultanément, en particulier par des associations de quarts de ton. Il s’est livré à quelques essais dans ce sens, de façon purement aléatoire, et voilà que soudain la lyre lui a rendu en écho un accord d’une étrange harmonie.

Surpris de ce résultat inopiné, il reproduit l’arpège alambiqué que le hasard lui a dicté, mais que fort heureusement, fidèle aux exigences de méthode qui animent le Cénacle, il a consigné avant de l’expérimenter. À nouveau, la partie opposée de la double lyre répand ce son ensorcelant. Soucieux de ne rien négliger, il réitère sa combinaison de notes en en changeant une. Cette fois, l’instrument parallèle demeure muet. Il répète alors la première figure fortuitement conçue, et les cordes opposées se remettent à vibrer. Rezzonico en est persuadé : il a découvert un des accords d’Orphée.

Les quatre autres membres du Cenacolo Peregrino le congratulent aussitôt, expriment leur impatience d’entendre résonner l’arpège et son répons. Si leurs compliments sont sincères, car dictés par le soulagement que procure un résultat vivement espéré et trop longtemps différé, ils n’en pensent pas moins qu’une fois de plus Dieu accorde aux innocents les mains pleines. Guidé par sa naïveté plus que par son talent, voici que le moins doué d’entre eux exhume par pure chance le trésor que tous ont cherché de si savante façon. De quoi les désespérer d’être nés aussi brillants.

Ravi mais quelque peu amer néanmoins de la réussite de Vincenzo, Antonio Guarneri s’offre une nouvelle allusion à la nuit de bamboche passée chez la Sangalla : sa découverte valait bien une telle fiesta. Rezzonico manifeste à nouveau son incompréhension. À l’entendre, il a consacré la nuit à ses expériences puis, une fois savourée sa découverte, abruti de fatigue, il s’est endormi pour ne s’éveiller qu’en début d’après-midi. Ce n’est pas vraiment ce qu’on appelle faire la fête…

L’évidente bonne foi avec laquelle le Vénitien prétend ne pas avoir quitté le palazzo ébranle Guarneri. La Sangalla aurait-elle pris quelqu’un d’autre pour lui, ce qui expliquerait le comportement improbable pour Rezzo de celui avec qui elle l’a confondu ?

L’enthousiasme général finit par dissiper ses doutes. Il est décidé que le soir même après souper Rezzonico les conviera à la révélation de sa trouvaille.

Ses mains sont couvertes de sang

L’heure de la sonate venue, tous se rassemblent dans le salon où ils se divertissent régulièrement en interprétant leurs pièces favorites du répertoire de chambre. Rezzonico s’attable à sa double lyre tandis que Di Parma, Scarfiotti, Guarneri et Testi s’installent avec volupté dans leurs meilleurs fauteuils. Le moment s’annonce grandiose. Les gorges s’assèchent. Les mains se crispent.

Flatté d’une telle attention, Rezzonico exécute son arpège d’un geste théâtral. Quand la dernière note vient se suspendre à l’écho des précédentes, les cordes de la lyre sœur entrent en vibration, propageant dans l’air recueilli du salon un accord d’une beauté aussi franche qu’insolite, d’une tonalité proche de la dissonance sans pour autant offenser l’oreille. Cette polyphonie singulière se prolonge alors de façon inattendue, comme si elle refusait de venir à épuisement.

Cet allongement surprenant de la résonance plonge les assistants dans une forme de ravissement hypnotique. Tous demeurent sans voix, comme sous l’emprise d’un charme, entre hébétude et enchantement. La conjonction de cet arpège avec l’accord cousin paraît émettre une forme de puissant magnétisme qui tient l’auditeur sous un effet d’envoûtement.

Massimo Testi est le premier à émerger de cette torpeur suave. Il soulève les bras dans l’intention d’applaudir au miracle, quand il réalise soudain que ses mains sont couvertes de sang. Effrayé à la vue de ses paumes rougies, il pousse un cri d’horreur qui tire les autres musiciens de leur admiratif engourdissement. Ceux-ci se précipitent vers lui, s’inquiètent de sa santé. Testi exhibe ses mains écarlates où déjà l’inquiétant liquide caille entre ses phalanges. Il se croit blessé, ou victime d’une soudaine hémorragie. Ses compagnons ont beau l’examiner, ils ne relèvent sur lui aucune plaie. On lui tend un linge et un flacon d’alcool de prune afin qu’il se nettoie. Une fois ses mains propres, force est de constater qu’elles ne portent elles aussi pas la moindre trace de blessure.

D’où provient alors cette effusion ? Est-ce même du sang de Testi qu’il s’agit ? Chacun s’examine, nul ne relève sur soi la plus petite lésion. On en vient à se demander si ce soudain épanchement ne serait pas de nature miraculeuse, une sorte de prodige à la Saint Janvier, l’ouverture inexplicable d’invisibles stigmates christiques. Se pourrait-il que la puissance magique de l’accord produit par Rezzo en fût la cause ? Qu’entrebâiller ainsi la porte de l’au-delà ait engendré ce phénomène ?

Mais pourquoi l’ami Testi aurait-il été dans ce cas le seul à être affecté ? Serait-il en quelque manière plus réceptif que les autres ? Confronté à une péripétie qu’il leur faut bien accepter faute de l’expliquer, les cinq membres du Cénacle s’égarent de longues minutes en interrogations stériles. Ces beaux esprits rationnels se sentent soudain perdus, noyés dans un brouillard surnaturel, avec pour exacerber leur désarroi la crainte superstitieuse d’avoir franchi une limite interdite.

Avec l'insistance d'un soudard

Faute d’être capables d’émettre la moindre hypothèse acceptable, tous s’enferment dans un mutisme embarrassé. Et voilà que dans ce silence résigné retentissent au loin, montant du fin fond du palais, des coups sourds et répétés. Quelqu’un frappe avec une insistance de soudard à la lourde porte qui donne accès à la rue.

Une rumeur suspecte se répand alors sous les plafonds fissurés du palazzo, un tapage de troupe en marche, s’annonçant par un mélange de grognements hostiles et de cliquetis métalliques. On entend des pas précipités gravir le grand escalier. La porte du salon de musique s’ouvre brutalement, sous la poussée d’une escouade de gendarmes en proie à une agitation trop visible pour ne pas inquiéter. Si les uniformes sont français, ceux qui les portent parlent italien. Un lieutenant s’avance, dévisage un à un les membres du Cénacle sidérés par cette intrusion, puis, interpellant Testi sans aucun ménagement, il lui signifie son arrestation pour le meurtre de l’usurier Grazzi.

Les faits se sont produits il y a une heure à peine. Un témoin digne de foi a reconnu Massimo alors qu’il sortait précipitamment de l’échoppe du prêteur, une lame sanglante à la main. Voilà un flagrant délit qui appelle une immédiate mise aux arrêts.

Les amis de Testi réagissent sans tarder et contredisent les accusations portées par l’officier. Massimo n’a pu commettre l’assassinat qu’on lui impute puisqu’à l’heure des faits, il se trouvait avec eux dans ce salon. Tous vont en témoigner. L’assurance tranquille de ces gens déstabilise le lieutenant de gendarmerie : il se laisse gagner par l’autorité qui émane de ces messieurs élégants, des notables de toute évidence, personnes de forte influence, c’est probable, si l’on en juge à leur demeure. Quatre témoins de bonne foi et d’honnête réputation, c’est plus qu’il n’en faut pour rendre inutile un procès. L’officier commence à penser que le gaillard qui a dénoncé Testi n’a peut-être pas si bonne vue, et que les ténèbres de la soirée ont dû compromettre l’identification du présumé coupable.

Mieux vaut alors admettre sans s’attarder qu’il y a eu erreur sur la personne, et s’excuser pour le dérangement. La troupe se retire avec infiniment moins de fracas qu’elle n’est entrée.

En dépit de ce dénouement heureux qui ne souffre aucune contestation, force est de reconnaître cependant l’étrangeté de la coïncidence. Que les mains de Massimo se souillent de sang au moment précis où on lui attribue une agression sauvage, voilà qui a de quoi troubler. Certes, tous restent persuadés que Testi n’a pas commis le crime qu’on lui reproche, puisqu’il n’a pas quitté la pièce, ainsi que chacun peut l’attester. Il n’en reste pas moins que tout dans cette histoire ne s’explique pas.

Durant la conversation animée qui suit cet incompréhensible épisode, Antonio Guarneri paraît demeurer sur son quant-à-soi. Pourquoi tant de réserve ? Bien sûr, il a assuré comme les autres que Testi se trouvait avec eux au moment où l’on trucidait ce triste sire de Grazzi. Comment aurait-il affirmé le contraire ? C’était un fait incontestable. Comme il apprécie beaucoup Massimo, il n’est évidemment pas question de lui nuire. Il ne faut surtout pas semer le doute, la priorité étant de disculper totalement son compagnon. Guarneri reste également persuadé que Testi est incapable de commettre une telle abomination. Son innocence est un a priori sur lequel on ne doit pas revenir. Il a donc lavé Massimo de tout soupçon, aussi haut et fort que les autres. Quelque chose pourtant le dérange, une vague réticence qu’il est lui impossible de formuler assez clairement pour en faire état.

Tout tient en fait à une observation fortuite de sa part. Lorsque Rezzonico a débuté sa démonstration, le regard de Guarneri s’est porté sans intention sur l’horloge du salon. Le cadran indiquait neuf heures et quelques minutes. Or, quand chacun, brusquement tiré de son extase par les hurlements de Massimo, s’est empressé auprès du malheureux aux mains ensanglantées, Antonio a noté, sans s’en étonner suffisamment, que les aiguilles étaient sur le point de se superposer pour signaler minuit.

La suite des événements a empêché Guarneri de s’attarder sur cette anomalie. À présent qu’il a le loisir d’y réfléchir, il est contraint d’envisager que la délicieuse prostration qui a suivi l’exécution de l’arpège aurait duré non quelques minutes, mais près de trois heures. Pendant ce temps, chacun d’eux s’est trouvé plongé dans une extase musicale qui a gommé en lui toute conscience de son entourage et de la réalité ambiante. Or, si cet état s’est prolongé des heures sans qu’ils en réalisent l’intensité ni la durée, comment seraient-ils en mesure de témoigner qu’aucun d’eux n’a quitté le salon de musique ?

Si Guarneri rechigne toujours à considérer Massimo comme un coupable possible, ces singulières circonstances l’empêchent néanmoins d’assurer que Testi ne s’est pas absenté du palazzo. La présence du sang sur ses mains souillées se justifierait alors plus simplement que par un invraisemblable prodige.

Antonio préfère cependant se taire. Ses conjectures lui paraissent aussi nébuleuses que déplacées. Il souhaite s’accorder la liberté de repenser à tout cela à tête reposée.

L’impression laissée par cette soirée perturbée compromet considérablement l’atmosphère d’insouciante allégresse qui a régné jusque-là au sein du Cenacolo Peregrino. Un aussi extraordinaire cumul de mystères a déposé sur chacun comme un fardeau de perplexité. Somme toute, la découverte de l’arpège miraculeux grise moins son monde qu’on ne l’aurait espéré. Chacun s’isole désormais dans ses doutes au lieu de célébrer ce triomphe.

Un repli sur soi général qui permet à Guarneri de prolonger le cours de ses réflexions. À force de revenir sur le déroulement des événements, Antonio finit par établir un lien entre deux d’entre eux que tout distingue pourtant. D’un côté l’improbable abandon de sa pédérastie par Rezzonico, de l’autre le meurtre tout aussi abracadabrant qu’on prête à l’infortuné Testi. Dans les deux cas, ses amis auraient cessé d’être eux-mêmes quelques heures durant. Qui plus est sans en prendre conscience ou en conserver le souvenir. Et à chaque fois l’arpège a été entendu en prélude à cet égarement.

Guarneri en vient dès lors à se demander si l’accord d’Orphée ne serait pas à l’origine de tant d’aberration, si un sombre pouvoir lié à son harmonie d’outremonde ne pousserait pas ceux qui l’entendent à se comporter en totale contradiction avec eux-mêmes, perdant ainsi la maîtrise de leur personne et de leur tempérament. Face à une telle éventualité, une autre question se pose alors : se pourrait-il que dans les trois heures d’oubli de soi qui suivirent la démonstration de Rezzonico, ils aient tous, lui compris, commis quelque action plus ou moins blâmable ou incongrue, et ce complètement à leur insu ?

Plus il y songe, et plus la certitude d’avoir cédé à un sortilège de cette nature s’impose à l’esprit effaré d’Antonio Guarneri.

Dans l’épisode suivant

Se peut-il comme Guarneri le suppose que la lyre jumelle fasse perdre le sens commun à ceux qui en entendent les plus secrets accords ? Il semblerait qu’effectivement Crémone ait connu cette nuit-là quelques étranges faits-divers qu’on pourrait attribuer aux membres du Cénacle, ou du moins à leurs doubles égarés, comme vous l’apprendrez en parcourant le prochain épisode de L’Arpeggio Oscuro : Doppelgänger.

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Ce qu’il convient de savoir…

À la fin du XVIIIe siècle, à Crémone, un cénacle de jeunes musiciens idéalistes, regroupé autour d’Antonio Guarneri, tente de reconstituer les accords d’Orphée, une suite harmonique expérimentée par un théosophe athénien afin de communiquer avec l’au-delà. L’un d’eux semble avoir atteint leur objectif. L’histoire aurait inspiré Adrian Di Sante, leader de Dark Theatre, avant que son groupe ne se dissolve et que ses comparses et lui-même ne décèdent l’un après l’autre.

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