Antonio Guarneri n’a confié ses intentions à personne. Il s’est retiré de bonne heure dans son appartement, prétextant une indisposition, alors que les autres s’apprêtaient à se rendre au carnaval. Tandis que farandoles et bergamasques se répandent dans Crémone, il revêt un domino et choisit un masque d’aigle d’une surface suffisante pour le rendre méconnaissable. Les échos lointains des fifres et des mandolines résonnent comme un appel à leur répondre de sa lyre.

Il s’installe face à l’instrument, exécute l’arpège. Les cordes jumelles vibrent sans rechigner, lançant dans l’air leur accord irréel. Une douce léthargie le gagne, ses pensées s’évaporent, il bascule, puis chavire.

Quand Antonio émerge de son indolence, la nuit règne toujours. Les musiques de la fête continuent à monter des corsos enfiévrés. Son premier regard lucide se porte sur sa montre de gousset : quatre heures se sont écoulées. Il s’examine aussitôt, cherchant sur sa personne les traces éventuelles d’une violence quelconque. Il ne relève ni blessure, ni tache, ni déchirure. Il semble tel qu’il s’est assis dans son fauteuil plus tôt dans la soirée.

Trop impatient pour attendre le matin, Guarneri change de déguisement par prudence, sort du palazzo et plonge dans la ville en liesse. Personne ne dormira cette nuit à Crémone. Il parcourt les rues au hasard, se glisse entre les danses, tend l’oreille aux clameurs, espérant que la foule lui porte la rumeur d’un fait-divers étrange. Mais celle-ci ne charrie que rires et quolibets. Quand l’aube blanchit la silhouette martiale du campanile, rien de suspect ne lui est parvenu. Alors qu’il gagne les abords du Palazzo Comunale, à contre-courant des fêtards harassés qui refluent enfin chez eux, il surprend à plusieurs reprises la même phrase sibylline qui court de bouche à oreille : « On a tué la mort ».

Guarneri finit par repérer un attroupement en voie de dispersion duquel émergent les bicornes emplumés de la gendarmerie. Il s’approche, écoute les commentaires des badauds. Il aperçoit de loin, gisant au pied des militaires perplexes, une silhouette insolite qui baigne dans une flaque de sang. La victime porte des pieds à la tête un costume de squelette. La mort qu’on a tuée…

Les curieux rapportent entre eux l’incident. Alors que tous gigotaient en une sarabande improvisée, un agresseur masqué a poignardé par-derrière ce macabre noceur, comme s’il voulait se payer le luxe du plus symbolique des meurtres. L’homme s’est ensuite fondu dans la foule avant que quiconque songe même à le saisir. On dit que l’assassin portait sous la capuche de son domino un masque doré à l’effigie d’un aigle.

C’est dans un état de confusion extrême que Guarneri regagne ses quartiers. Il s’en veut cruellement d’avoir cédé à la tentation. Son double est allé bien au-delà de ses craintes. Le jeune compositeur doit maintenant s’employer à effacer toutes les traces du forfait de son doppelgänger, à commencer par le masque accusateur qu’il s’empresse de brûler. Il n’est bien sûr pas question d’informer les membres du Cénacle de cet épisode navrant. Il se contentera à l’avenir de joindre sa voix à celle de Rezzo pour dissuader quiconque de recourir à nouveau au sombre pouvoir de l’arpeggio maudit.

Il faut croire que ces appels à la prudence ne produisent pas sur tous les effets escomptés. Quelques jours plus tard, Crémone s’émeut d’un nouveau sacrilège commis à la cathédrale. En dépit de l’outrage infligé au Christ en croix, nul n’a jugé utile de placer l’édifice sous surveillance : Dieu est censé s’en charger. Il faudrait être bien fol pour s’exposer à sa colère. Un laxisme qui a permis au badigeonneur irrespectueux de frapper à nouveau : l’insolent a retouché à sa façon une fresque de Boccaccino, allant couvrir ces pieuses images d’obscénités diverses. Si personne n’a surpris cette fois l’abominable mécréant, il ne fait aucun doute pour le Cenacolo Peregrino que Di Parma a encore cédé à ses démons.

La vengeance du Très-Haut va donc s'abattre

La nouvelle sème la zizanie dans le groupe. Chacun adjure les autres de renoncer à la tentation du dédoublement, mais à qui se fier désormais ? N’importe lequel d’entre eux peut inopinément avoir la faiblesse de s’exposer à l’envoûtement de sa lyre. S’ils se sont jusqu’à présent disculpés réciproquement, échappant de ce fait aux poursuites, cette impunité risque de ne pas durer et ils seront dès lors considérés comme complices les uns des autres. L’imminence de ce péril devrait les inviter à s’abstenir à jamais d’approcher l’instrument maléfique, mais que faire si leur raison s’égare à l’improviste ?

L’atmosphère devient lourde au palazzo. On se défie, on s’épie. Voilà le quintette désaccordé. Qui sera le prochain à succomber au désir malsain d’évoquer son double ? Certes, les risques encourus ont de quoi dissuader, mais comment résister à la magie de cette assomption de soi ?

« Assomption ? bondit Serena. Guarneri emploie le mot d’assomption ?

— Oui. Exactement comme votre frère dans le rêve éveillé que vous m’avez relaté. Sans doute avec la valeur étymologique du terme, celui d’un enlèvement, l’usurpation de votre personne par des forces qui vous dépassent.

— Adrian avait donc connaissance de l’arpège ? Et il l’aurait joué à Stockholm ?

— C’est évident, si l’on se fie à ce que m’a rapporté Peter Ward concernant le comportement aberrant du groupe après la répétition du titre éponyme de l’album, L’arpeggio oscuro, justement.

— Allons, regimba Serena, vous ne prétendez quand même pas que ces garçons ont répandu leurs doppelgängers dans les rues enneigées de Stockholm ?

— D’une certaine façon, si. Laissez-moi vous raconter la suite. »

C’est dans une ambiance particulièrement chargée de non-dits et de méfiance mutuelle que cohabitent maintenant les partenaires du Cénacle. Un événement aussi dramatique qu’imprévisible va toutefois ressouder le groupe plus rapidement qu’on ne l’aurait parié. Il doit être écrit quelque part que Dieu ne laisse pas impunis ceux qui l’ont outragé dans sa maison. La vengeance du Très-Haut va donc s’abattre sur l’infortuné Di Parma sans que cela surprenne réellement aucun de ses compagnons.

Un matin de mars 1802, on retrouve le corps du malheureux Teodoro étalé dans l’atrium du palazzo. Il a été proprement éventré. Son sang forme une véritable mare autour de son cadavre. Une boucherie pourtant passée inaperçue : personne n’a vu ni entendu quoi que ce soit, à croire que le Parmesan s’est laissé étriper sans même pousser un cri. Un rouleau enrubanné a été déposé sur son abdomen béant. On s’en saisit, on le dénoue, on l’examine : il s’agit d’une feuille de papier à musique. L’agresseur a pris le temps de tremper sa plume dans la plaie de Di Parma afin de griffonner sur la partition vierge les premières mesures d’un morceau, sans toutefois en mentionner le titre. De si fins connaisseurs n’ont aucune peine à identifier ces notes sanglantes : la pièce en question est le requiem de Luchesi. Un choix de circonstance, qui ressort d’une ironie bien macabre, presque aussi blessante qu’une lame.

Guarneri suppose un moment que Di Parma, tisonné par le remords, se soit lui-même ouvert le ventre. L’absence de toute arme à portée du cadavre le force à renoncer à cette hypothèse. L’on a bien assassiné leur ami. Mais qui ? Et pourquoi ? De ce poisseux mystère ne se dégage qu’une certitude : le meurtrier est plus ou moins musicien, lui aussi.

C’est lors des funérailles de Teodoro, deux jours plus tard, que Guarneri apprend incidemment de quoi réfuter post mortem la thèse du défunt concernant les doppelgängers. Alors qu’Antonio s’efforce tant bien que mal de réconforter la veuve, celle-ci lui avoue entre larmes et soupirs que depuis quelques temps son époux n’était plus tout à fait lui-même. Elle a ressenti ce changement sans en comprendre les raisons ni recevoir de son mari de quoi mettre un terme à ses interrogations. Selon elle, la modification de son comportement remonterait à une nuit en particulier. Guarneri ne tarde pas à saisir qu’il s’agit en fait du soir de l’expérience menée par Di Parma afin de démontrer l’existence de son double néfaste, celle qui a conduit à l’outrage fait au Christ du Duomo.

Di Parma, ce soir-là, n’a pas jugé nécessaire d’avertir sa compagne de ce à quoi il va employer sa nuit. Celle-ci, ne le voyant pas regagner la chambre conjugale, décide d’aller tirer son époux du cabinet de travail où elle présume qu’il s’attarde. À sa grande surprise, elle découvre la porte verrouillée de l’extérieur. Elle fait jouer la serrure et découvre son mari perdu entre deux songes, à béer devant sa double lyre. Pourquoi donc l’a-t-on enfermé dans son réduit à musique ? Loin de deviner la nature de l’expérience en cours, elle demande à son mari les motifs de cette réclusion inattendue. Celui-ci, comme prisonnier d’un rêve, ne daigne pas lui répondre. Elle le reconduit donc dans leur chambre. À sa grande honte, elle confesse à Guarneri qu’ils se sont alors livrés à des ébats dont elle rougit encore aujourd’hui. Comme si son deuil l’avait dépouillée de sa pudeur, elle précise que son époux, d’habitude peu imaginatif et guère porté aux audaces, l’a prise comme un dogue enragé s’acharne sur sa chienne et qu’il s’est livré sur elle à des abus sodomites. Guarneri n’est pas peu embarrassé de se voir gratifié de pareilles confidences. Il estime que cette femme noircit à dessein l’image du défunt afin d’atténuer ses regrets. Pathétique tentative, mais la méchanceté, parce qu’elle est égoïste, soulage souvent davantage que la bonté d’âme.

La signora Di Parma s’est ensuite assoupie comme un loir en décembre, éreintée par tant d’excès. Le matin au réveil, Teodoro lui a paru encore exténué de sa nuit, ce qui n’avait rien pour la surprendre. Celui-ci l’a alors priée de l’enfermer à nouveau dans son cabinet avant que les autres ne s’aperçoivent de sa sortie. Il a prétendu qu’il se livrait à un jeu nouveau dont les règles avaient été convenues entre ces messieurs, un défi qu’il se devait d’honorer.

Depuis ce jour, se lamente l’épouse éplorée, son cher Teodoro n’a plus été le même homme, ou du moins ne l’a-t-elle plus vu des mêmes yeux, ce qui ne vaut pas mieux.

Une forme de distorsion mentale

« Il n’y a donc pas plus de doppelgänger que de cervelle sous la casquette d’un rappeur ! s’exclama Serena. Di Parma a évidemment quitté la couche conjugale pendant que sa pauvre épousée se remettait de ses assauts, et c’est bien lui en personne, non un prétendu double, qui est allé barbouiller les saintes œuvres de la cathédrale.

— La thèse du doppelgänger, aussi fascinante soit-elle, recouvre en effet ici de façon fort esthétique ce que nous appelons un trouble dissociatif du comportement.

— Un accès de schizophrénie passagère ? Produit par cet arpège ou l’accord correspondant ? Et qui présenterait la particularité de ramener invariablement le sujet à la source de la perturbation, comme par un effet en écho ?

— C’est ce que j’imagine. Je pencherais d’ailleurs pour en attribuer la responsabilité au répons. Guarneri note souvent la nature singulière de sa structure harmonique. À mon avis, quand ces notes retentissent, elles font entrer en dissonance l’esprit de qui les entend. Il en résulterait une forme de distorsion mentale telle que le sujet en perdrait la conscience de lui-même et serait poussé à commettre des actions dans lesquelles ni lui ni ses familiers n’iraient le reconnaître. Tout cela au conditionnel. Je ne suis pas psychiatre, Freud merci. La description des aberrations auxquelles se sont livrés ces gens invite cependant à supposer un processus psychique de ce genre.

— Le même phénomène qui aurait poussé Adrian et les autres à perdre la tête en Suède ?

— Cela y ressemble fortement, non ? reconnut Gabriel sans trop avoir l’air d’y croire quand même.

— Ce qui confirme, ajouta Serena, qu’ainsi que vous l’avez suggéré tout à l’heure, mon frère aurait joué l’arpège lors de ce qui fut leur ultime répétition. Mais il ne disposait pas d’une double lyre, que je sache.

— Sans doute la guitare particulière dont m’a parlé Pete Ward était-elle dotée d’un système de cordes secondaires à résonance sympathique. C’est tout à fait faisable. Il existe certains spécimens de ce type réalisés par des artisans luthiers de ma connaissance.

— Mais, si je me rappelle ce que Ward vous a raconté, seul Adrian aurait émergé au studio. Pourquoi les autres ne sont-ils pas revenus à l’endroit précis où ils avaient entendu l’arpège, comme les gens du Cénacle avant eux ?

— Souvenez-vous qu’ils en ont été empêchés par les circonstances, tirés de leur hébétude par des tiers : des passants, la police, l’employée de l’hôtel…

— Bon, soupira la jeune femme, je ne vous promets pas d’accepter dans la seconde l’idée qu’une série de notes puisse dérégler à ce point le cerveau, mais j’ai vu si souvent des fans hystériques s’exploser la calebasse aux concerts de Dark Theatre que je suis disposée malgré tout à admettre que la musique ne fait pas qu’adoucir les mœurs. Et ce meurtre dans tout ça ? L’exécution de Di Parma est-elle liée aussi à cet arpège obscur ?

— C’est ce que devrait vous apprendre la suite de l’histoire, telle que Guarneri la rapporte. Je vois votre verre vide : une autre Mac Ewan’s peut-être ? »

À sa grande surprise, Serena ne refusa pas son offre, loin de là. Vernon Gabriel apprécia : ingérer deux Scotch Ales d’affilée n’était pas à la portée des fillettes. Cette moitié d’Italienne n’était vraiment pas une demi-portion.

Un meurtre aussi ignoble et spectaculaire que celui-ci de Di Parma exige des autorités crémonaises une enquête un peu soignée. Le magistrat chargé de l’instruction n’aura toutefois guère le temps de pousser bien loin ses investigations. Trois jours après les obsèques de Teodoro, c’est Testi qui est retrouvé mort à sa table de travail, dans un état tristement comparable. Un domestique l’a découvert affalé dans son fauteuil, boyaux à l’air lui aussi. Là encore, le criminel a abandonné une partition complétée du sang de sa victime. Un requiem de Durante cette fois. Un détail supplémentaire retient cependant l’attention de ses amis navrés : ils ont tous remarqué dans les braises fumantes de la cheminée les restes calcinés de la lyre jumelle fracassée, ainsi que, réduits en cendres, les cahiers où Massimo consignaient ses recherches sur les arpèges d’Orphée.

À cette vue, Guarneri, pris d’un soupçon irritant au possible, décide d’effectuer sur-le-champ une vérification qu’ils ont tous oublié de faire dans le désarroi causé par la mort de Di Parma. Il se précipite dans le cabinet de musique de ce dernier – une pièce où personne n’a songé à entrer depuis le drame – et se met en quête de la lyre personnelle de Teodoro, ainsi que de ses carnets de bord. Son intuition le pousse d’emblée à examiner le contenu de l’âtre : il y aperçoit, eux aussi carbonisés, les débris de l’instrument vandalisé et les livrets consumés.

Antonio ne peut plus douter du motif de ces attaques : la destruction des notes où se trouvait inscrit l’arpeggio oscuro, celle des instruments qui l’engendraient, tout indique clairement que c’est bien lui la raison d’un tel déchaînement de violence. Quelqu’un veut désormais les réduire au silence.

Gabriel laissa peser son regard sur sa vis-à-vis, comme s’il sollicitait d’elle une réaction obligée. Serena se raidit en effet dans son fauteuil :

« Mais c’est exactement ce qu’a déclaré Adrian à Egg, intervint-elle, la voix soudain enrouée. Il aurait affirmé que gravitaient autour du groupe des forces hostiles cherchant à réduire les musiciens au silence… C’est bien ce que vous avez entendu quand vous avez rencontré Glover, n’est-ce pas ?

— Je vous ai aussi annoncé que l’histoire se répétait. Vous comprenez à présent pourquoi.

— Attendez. Vous n’allez quand même pas prétendre que les Dee Tees sont morts les uns après les autres, exactement comme les cinq musiciens du Cénacle plus de deux siècles auparavant, pour avoir fait résonner cet arpège de malheur ?

— Mon film est donc si mauvais que vous en ayez déjà deviné la fin ?

— Ne me dites surtout pas que j’ai raison, par pitié…

— Pas entièrement, si cela peut vous rassurer. Tous ne sont pas morts. Il fallait bien que Guarneri au moins demeure en vie pour nous mettre cette histoire par écrit, non ?

— Mais les autres ?

— J’y viens. Pour le moment, nous n’en avons que deux au tapis. »

Dans l’épisode suivant

Qui cherche ainsi à punir les membres du Cénacle d’avoir franchi les limites de l’admissible en faisant résonner l’accord venu d’ailleurs ? Et comment les trois survivants vont-ils s’y prendre pour se soustraire à la menace de cet exécuteur ? Il vous faudra patienter jusqu’au vingtième épisode avant d’obtenir la réponse à ces questions et passer sous : L’arche funèbre.

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Ce qu’il convient de savoir…

Après la visite suspecte d’un ancien possesseur de Black Light, la guitare mythique d’Adrian Di Sante, Vernon Gabriel reprend l’histoire de l’Arpeggio Oscuro, telle que la relate Antonio Guarneri dans ses carnets crémonais. Selon ce dernier, la preuve a été faite que cette séquence musicale engendre le double maléfique de qui l’entend.

Pour en savoir plus

- sur Boccaccino
- sur Durante