Était-ce l’heure matinale ou le vent mordant dévalé d’Écosse qui avait ainsi vidé les rues d’Islington ? Serena se trouvait bizarrement seule dans ce quartier pourtant réputé pour son effervescence. S’il était trop tôt pour que bruissent déjà les nombreux restaurants de Camden Passage, il était en revanche curieux de ne pas croiser les cohortes de chineurs acharnés qui se pressaient ordinairement vers les pittoresques capharnaüms des antiquaires du secteur. Ceux-ci s’étaient d’ailleurs abstenus de déployer au dehors les éventaires hétéroclites dont ils encombraient volontiers la rue par beau temps. Avec l’hiver qui s’annonçait, il était temps pour eux d’emmitoufler leurs trésors.

Le trajet, bien que court, d’Upper Street où son taxi l’avait déposée jusqu’à la ruelle pavée de Charlton Place, avait copieusement éventé la jeune femme. C’était une Serena échevelée, aux joues rudoyées par les bourrasques, dont le reflet apparut dans la vitrine du magasin qu’elle cherchait. L’enseigne était suffisamment rouge et imposante pour qu’on ne puisse passer devant sans la voir. Angel Music Shop. C’était bien ça. Restait à espérer que la Clef s’y trouvait toujours. Sinon, le temps lui manquerait, il lui faudrait renoncer.

Vintage guitars & instruments, était-il précisé en sous-titre. Derrière la vitre, conformément à cette annonce, Fender, Gretsch et Ibanez millésimées étaient exposées mieux que les bijoux de la couronne. Corps lustrés, cordes effilées, micros nickelés : tout était apprêté pour promettre son paradis au moindre guitariste de passage.

Serena rectifia sa mise, disciplina tant bien que mal ses longs cheveux fauves emmêlés par le vent, réajusta le trench-coat qui lui donnait l’allure d’un Marlowe au féminin. S’estimant présentable, elle poussa la porte vitrée du magasin de musique.

Il n’y avait personne à l’intérieur, pas même un de ces piètres gratteurs de cordes qui hantent ordinairement ce genre d’endroit et demeurent des heures de long à accabler de leur peu de savoir-faire les vendeurs résignés. Il régnait dans la boutique un recueillement de sanctuaire, que renforçait par contraste le raffut des rafales au dehors. Le terme de boutique était d’ailleurs impropre, il eût mieux valu parler de galerie. Des dizaines de guitares mythiques s’alignaient aux murs, certes réduites au silence, mais tout auréolées d’un éloquent prestige. Plus loin, on apercevait une annexe réservée aux claviers et synthétiseurs. Le local fleurait bon le bois patiné et le métal poli.

Quelque part dans ce temple électrique l’attendait la Clef. Du moins Serena priait-elle pour cela, de tout son cœur.

Seulement, il n’y avait ici personne pour accueillir le pèlerin et le guider.

La jeune femme s’avança de quelques pas dans ce muséum à cordes. Tant d’instruments muets suspendus autour d’elle, une telle absence de son dans un espace pourtant voué à la musique-reine, il y avait là de quoi l’impressionner. Une sorte de gêne s’empara d’elle. Elle se sentit comme une intruse en ce lieu. Le malaise se dissipa néanmoins rapidement : elle venait de percevoir la pulsation qu’elle espérait, vibrant en sourdine dans l’air consacré du magasin. Une aura certes faible, mais sensible. Serena avait désormais la certitude que la Clef se trouvait bel et bien à sa portée, à quelques mètres à peine.

Un étrange lien magnétique la nouait depuis sa prime enfance à Adrian. Elle ressentait réellement dans l’air les ondes de sa présence, et un léger vertige s’emparait d’elle quand se creusait dans l’espace le vide de son absence. Il émanait des objets qu’il avait touché une fréquence spirituelle avec laquelle elle entrait infailliblement en résonance. Du moins ceux qu’il s’appropriait totalement, dans lesquels il versait son âme, ses guitares notamment. Quand il lui téléphonait, elle devinait même que c’était lui qui appelait, comme si la sonnerie adaptait sa tonalité pour l’occasion. À ce souvenir, Serena sentit un picotement lui venir aux paupières et elle fit sur elle-même un violent effort pour maîtriser son émotion.

C’était cette aimantation subtile qui lui parvenait en ce moment, dans la boutique silencieuse d’Islington. Un signal plus que ténu, cela allait de soi : il y avait à présent treize ans qu’Adrian avait renoncé à la Clef. Mais il l’avait suffisamment imprégnée de son essence pour que celle-ci émette encore. Elle était là, quelque part.

Serena remarqua un recoin aménagé en librairie. Elle s’en approcha par curiosité. Peut-être un livre y était-il consacré à Dark Theatre. Sur les étagères s’alignaient en effet de multiples biographies de groupes plus ou moins illustres. La jeune femme ne tarda pas à noter que ces bouquins, tous en plusieurs exemplaires, étaient signés du même auteur, un certain Vernon Gabriel. Un gaillard d’un éclectisme déroutant puisque ses ouvrages traitaient des courants musicaux les plus disparates. Si beaucoup célébraient le psychédélisme chamarré des Sixties californiennes et s’attardaient par prédilection sur les noms chargés de rêve de Grateful Dead, Jefferson Airplane ou Quicksilver Messenger Service, les autres traitaient pêle-mêle d’artistes aussi divergents que Dire Straits, Aerosmith, Texas, Placebo, Fleetwood Mac, Muse ou Rammstein. Un sacré pot-pourri où figuraient même les ténébreux abrutis de Black Sabbath et ce boa pervers d’Alice Cooper. Bravant les contradictions, les paradoxes temporels et les chocs culturels, cet historien décidément prolixe ne craignait pas la diversité, quitte à paraître d’une versatilité déroutante. De quoi éveiller la méfiance des spécialistes pointilleux.

Rien sur Dark Theatre, évidemment, sans que cela surprît la jeune femme. Le groupe d’Adrian avait toujours fait peur. Il est plus facile de s’approprier Baudelaire que Mallarmé…

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« Cherchez-vous quelque chose en particulier ? » demanda une voix soyeuse derrière elle.

La jeune femme se retourna pour faire face au vendeur qui avait daigné apparaître. Elle ne l’avait pas entendu approcher, à croire qu’il se tenait à côté d’elle sans qu’elle l’eût remarqué. Ce dernier ne pouvait pourtant passer inaperçu, loin de là. Tout dans son apparence avait de quoi surprendre. Celui qui avait tant tardé à l’accueillir présentait d’abord une ressemblance saisissante avec Midge Ure, l’ex-dandy chéri de la new wave. Petite taille et charme fou. Un vrai copié-collé.

Serena entendit aussitôt sa mémoire lui fredonner le refrain virevoltant de Dancing With Tears In My Eyes qui avait enluminé son enfance.

L’homme possédait le même regard d’azur et de velours que le guitariste-chanteur d’Ultravox. Il avait comme lui lissé ses cheveux sombres vers l’arrière et une belle maturité affermissait opportunément ses traits délicats d’éternel jeune homme.

La tenue vestimentaire de ce quadragénaire distingué entrait cependant en totale contradiction avec les souvenirs que Serena conservait des gandins policés d’Ultravox. Il portait une chemise country au plastron finement brodé, un jean d’un tissu fruste au bas duquel pointaient des bottes de pistolero. À son col était noué un bolo tie dont l’agrafe se parait d’une grosse gemme sombre où brasillaient de fugitifs scintillements mauves. Si elle avait pu examiner de plus près cette pierre, la jeune femme aurait distingué dans sa masse obscure l’esquisse d’un reflet plus pâle, une vague figure aux contours presque humains, comme la silhouette livide d’une noyée reposant au fond d’un étang opaque.

Serena s’étonna du curieux mélange de genres présenté par cet improbable hybride de Dwight Yoakam et de David Bowie. Cela dit, ce goût affiché pour la garde-robe classique du country rock ne nuisait en rien à l’élégance naturelle de son hôte. Elle ne savait pas encore que les commerçants du quartier avaient justement surnommé leur voisin le Nashville Duke et ne l’évoquaient que sous le sobriquet de Camdem cow-boy. Jamais pourtant il n’avait poussé l’excentricité jusqu’à s’exhiber sur Upper Street dans une veste de daim à franges ou se chapeauter d’un Stetson…

« Qui est ce Vernon Gabriel qui monopolise vos rayons ? » demanda Serena plutôt que d’aborder d’emblée le motif de sa visite.

« Je suis ce Vernon Gabriel, la reprit son hôte avec une ironique suavité. En plus de vendre des instruments de musique, j’écris sur ceux qui les manient. Quoi de plus commode que d’écouler ma prose sur Clapton en bradant une Stratocaster ?

— Vous fiez-vous si peu à votre éditeur ?

— On n’est jamais mieux trahi que par soi-même, n’est-ce pas ? »

Soupçonnant d’avoir commis un impair à l’endroit d’un auteur qui devait jouir dans son milieu d’une certaine réputation, à en juger au nombre conséquent de ses publications, la jeune femme jugea préférable de passer au plus vite à autre chose :

« Ah, je comprends mieux le nom de votre magasin. Angel Music… Gabriel…

— J’ai fini par me sentir trop à l’étroit dans la boutique que j’avais ouverte sur Denmark Street. L’espace me manquait pour déployer mes ailes… Quand on m’a proposé ce local, si proche d’Angel Station, j’y ai vu comme un signe du destin. C’est ici que l’ange en moi devait faire halte. »

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Serena lui dédia un sourire de connivence, puis promena sur le magasin un regard qu’elle rendit aussi admiratif que possible. Elle désigna d’un mouvement de bras la farandole des guitares aux murs.

« Il fallait un écrin digne de ces merveilles. Que d’instruments magnifiques, s’extasia-t-elle tout en estimant à part elle qu’elle forçait un peu trop le ton.

— Et vous n’imaginez pas entre combien de mains célèbres ils sont passés, se pavana son interlocuteur, flatté.

— N’est-ce pas la guitare de Jimi Hendrix ? s’enquit Serena en désignant une Gibson d’un design agressif, en pointe de flèche.

— Cet exemplaire ne lui a pas appartenu, j’en suis sûr, mais il s’agit bien d’une authentique Flying V 1958. Un must. Quand Gibson a créé cet engin à la fin des Fifties, il n’en a été produit que 81 exemplaires. Son look futuriste a désorienté au point que l’échec de la série a entraîné son interruption prématurée. Seuls quelques bluesmen impavides ont osé la brandir, comme tonton Albert King. Encore leur allait-elle comme un sabre laser à Winnie l’ourson… Il a fallu qu’Hendrix ou Dave Davies s’en emparent pour qu’elle connaisse un regain d’intérêt. Du coup, Gibson a repris la production en 67, et la Flying V est devenue une arme de légende, l’Excalibur du rocker. Seulement, entre-temps, le bois dont elle était faite, du korina, avait été classé comme essence protégée et on fabriqua les nouveaux modèles en acajou, ce qui n’était plus du tout la même rumba. L’on a été incapable de reproduire la sonorité exceptionnelle des modèles originels, ce qui a rendu la série initiale aussi recherchée que les pinceaux de Rembrandt. »

Ce Gabriel connaissait son sujet, pas de doute. Serena se demanda s’il valait mieux éviter de le relancer sur la question de peur de subir son érudition, ou le laisser disserter tout son soûl pour s’attirer ses faveurs. Si cet expert jugeait ses articles à ce point précieux, il devait sans scrupules y emperler les zéros… Ce ne fut qu’à cet instant qu’elle le remarqua : aucun prix n’était apposé aux manches des instruments.

« Cette guitare doit valoir son pesant de castagnettes, soupira-t-elle. Vous ne disposez visiblement pas d’étiquette assez large pour en annoncer le prix. Comme pour les autres, d’ailleurs.

— Si j’ai la chance d’avoir une clientèle exigeante, je me permets en retour de me montrer strict à son égard. Je ne consens à vendre ces instruments qu’à ceux qui ont une idée exacte de leur valeur.

— On ne donne pas de perles à picorer aux poules, c’est ça ?

— En effet. Je préfère donc laisser le client estimer la somme qu’il jugerait normale de débourser, et s’il me semble un acquéreur crédible, nous essayons de nous mettre d’accord sur un ticket de caisse honorable.

— Vous vous y entendez à faire passer le marchandage pour un gentlemen’s agreement, dites donc, s’esclaffa Serena. Cela dit, je peine à imaginer la somme mortelle que peut représenter une Gibson aussi acérée. Faites-moi peur, dites-moi un prix…

— Comptez autour de 160 000 livres sterling…

— Mazette ! 250 000 dollars ! Rien que ça…

— C’est un prix moyen, tempéra Vernon Gabriel. Comme toutes les dames trop courtisées, cette hétaïre est sujette à des estimations variables. La korina 58 que possédait Ronnie Montrose a été mise aux enchères sur E-Bay, à sa mort, l’an dernier : prix de départ, un demi-million de dollars, rien moins ! En revanche, quand Dave Davies, dans les années soixante, en découvrit un spécimen oublié, relégué sous la poussière, il se l’offrit pour la misérable somme de soixante dollars… Tout dépend de la légende qui s’attache au modèle. Celui qui m’a procuré cet exemplaire prétend que c’était la doublure de la Flying V de Lonnie Mack. Mais que ce dernier s’en serait séparé pour ne pas rendre jalouse sa fabuleuse Lucy, numérotée 7 dans la série originale. Je n’en crois rien, évidemment, mais je transmettrai la fable comme si elle était vraie… Mes clients aiment tant s’approprier des mythes. »

Gabriel réalisa tout en parlant que sa visiteuse paraissait trop jeune – la pleine trentaine, bien assumée – pour savoir qui étaient le guitariste des Kinks, Ronnie Montrose ou Lonnie Mack. Il se garda toutefois de l’ensevelir sous sa science, histoire de ne pas froisser une aussi jolie personne, et celle-ci fit comme si elle était tout à fait informée.

« À vous entendre, poursuivit Serena, sarcastique, on vous prendrait pour un courtier en immobilier lotissant quelques jolis coins d’Olympe.

— Tant que je ne vends pas les galurins de Sa Majesté comme autant de preuves de bon goût…

— Cela doit être bougrement excitant de placer ses phalanges sur des barrettes qu’ont parcourues des doigts aussi illustres, se mit à rêver Serena.

— Personnellement, je ne suis pas du genre à m’aventurer entre les draps de Lauren Bacall. Mieux vaut savoir conserver son rang.

— Vous n’avez pas osé en jouer ?

— Je ne joue de rien, en fait, avoua Gabriel d’un air faussement contrit.

— Vous n’êtes pas musicien et vous écrivez sur la musique des autres ?

— Où est le problème ? Vous n’iriez pas exiger d’un policier qu’il s’adonne à l’assassinat pour mieux pincer les meurtriers, n’est-ce pas ? Mais, dites-moi, vous ne m’avez toujours pas dit ce qui vous amène.

— La Lumière Noire, monsieur Gabriel. Vous savez de quoi je veux parler, n’est-ce pas ? » ajouta-t-elle d’un air entendu, avec une risette de Sphinge sur les lèvres.

Dans l’épisode suivant

Vernon Gabriel ne se demandera pas longtemps de quelle sombre lumière il peut s’agir. Mais entendre ensuite évoquer les ombres de Macbeth, une défenestration brutale et d’autres disparitions douteuses aura de quoi le rendre bien plus perplexe, comme vous le découvrirez en lisant le prochain épisode : Trois sorcières et neuf cercles.

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Ce qu’il convient de savoir…

Adrian Di Sante, ancien leader du groupe Dark Theatre, reconverti en horticulteur pour de ténébreux motifs, a subi dans l’ermitage du Surrey où il s’est exilé la visite d’un mystérieux intrus. Ce dernier a essaimé divers objets se référant à un morceau mythique du groupe, dans le but évident de déclencher chez Di Sante un mouvement de panique. Il paraît être parvenu à ses fins.

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- Angel music shop : magasin de musique de l’ange
- vintage : d’époque
- new wave : nouvelle vague, mouvement musical principal des années 80
- dancing with tears in my eyes : en dansant avec les larmes aux yeux
- bolo tie : cravate rudimentaire en usage chez les cow-boys, constituée d’une cordelette passée dans une broche décorative
- Nashville duke : le duc de Nashville
- Flying V : le V volant
- Fifties : les années 50
- gentlemen’s agreement : accord reposant sur l’honneur

Galerie d’images

- Camden Passage
- Midge Ure