Oubliant la fraîcheur de leurs relations récentes, les trois survivants du Cenacolo Peregrino décident de présenter un front uni face à leur mystérieux ennemi. Ni Guarneri, ni Rezzonico, ni Scarfiotti ne se laisseront massacrer sans se défendre. Ils vont bénéficier pour cela de la protection que leur accordent les autorités. Celles-ci ont suffisamment pris conscience des analogies présentées par les deux meurtres pour en redouter un troisième. On place donc le palazzo sous la surveillance de quelques carabiniers qui se relaieront nuit et jour aux abords du bâtiment. Celui-ci sera tenu strictement bouclé toute la journée afin de contrôler les allées et venues. Les victimes potentielles, quant à elles, veilleront à demeurer le plus souvent ensemble. Quand chacun, le soir venu, regagnera son appartement, un domestique se tiendra en faction jusqu’à l’aube à la porte de sa chambre. Dans un tel déploiement de précautions, on voit mal comment l’agresseur pourrait s’introduire chez eux à leur insu.

Mais l’on est en Italie : compter sur la vigilance d’autrui ne constitue pas la meilleure des garanties de survie. Guarneri n’est donc pas si rassuré que cela lorsqu’il doit quitter un moment la compagnie des autres, parcourir seul les grands couloirs sonores du palazzo ou se retirer pour la nuit dans la solitude de sa chambre. Une sourde appréhension pèse sur la demeure. Comme la veuve Di Parma a emporté ses enfants pour se réfugier dans sa famille, voilà que les piaulements des moutards manquent soudain à ceux qui restent, confrontés au silence de la grande bâtisse accablée.

Ces multiples mesures de prudence n’empêchent pourtant pas l’assassin aux partitions sanglantes de frapper une troisième fois, quelques jours plus tard. Scarfiotti est retrouvé tripes au vent dans son lit, lui aussi gratifié des premières mesures d’un requiem, en l’occurrence une œuvre de Jommelli. Une fois encore, la lyre du musicien a été saccagée, et ses calepins brûlés.

« Si je comprends bien, se trémoussa Serena Di Sante, celui qui s’en est pris à Adrian et aux autres Dee Tees s’inspire directement de ces crimes. Il a juste remplacé les requiem par des allusions choisies au répertoire du groupe. Pourquoi ces variations ? Selon vous, visait-il à personnaliser ses agressions, à laisser un message plus explicite ?

— Vous savez comme moi que la qualité d’un album de reprises tient au décalage subtilement dosé avec les originaux. Rester proche du modèle n’apporte rien, trop s’en éloigner passe pour une trahison. Jeff Buckley a bien mieux réincarné Leonard Cohen que Nick Cave ou House of Love, c’est certain. Notre copy cat a opté pour un injuste milieu. »

Comment expliquer que l’agresseur ait déjoué la vigilance de tous ? Il paraît évident qu’il s’est faufilé dans le palazzo par un accès secret : les architectes de la Renaissance aimaient en doter leurs édifices afin d’assurer aux princes qui les nourrissaient la discrétion de leurs allées et venues. Nul ne connaît cependant l’existence de ce passage dérobé, encore moins son emplacement. Voilà qui compromet sérieusement la sauvegarde des deux rescapés.

Rezzonico est le premier à réagir face à tant d’insécurité. Pour lui, il est évident que rester dans le palazzo est le plus sûr moyen de s’offrir à la lame de leur bourreau. Cela revient à tenir ses cibles à sa libre disposition. Le meurtrier n’a même pas à se demander où les trouver, et comme il semble gambader chez eux à sa guise, rien ne peut s’opposer à ses audaces.

Le Vénitien décide par conséquent d’aller planquer ses os ailleurs. Il loue sous un faux nom une maisonnette extra-muros, non loin de la rive du Pô. Il s’y fait transporter en charrette, dissimulé dans un tonneau, parmi une cargaison de futailles qu’on retourne au vigneron. Il n’est évidemment pas question de conserver sa garde militaire rapprochée : sa présence ne ferait que signaler la cachette à l’agresseur. Demeurer si près de Crémone ne l’éloigne peut-être pas assez du danger, mais, en bon musicien, Rezzo répugne sans doute à se mettre hors de portée… Guarneri interprète à sa façon ce curieux souci de proximité. C’est selon lui un bon moyen pour son ami de se tenir informé des développements ultérieurs de l’affaire, et d’apprendre notamment dès que possible quand l’infortuné Antonio y sera passé à son tour…

Guarneri demeure donc seul exposé au péril, dans cette demeure quasi vide à présent, où tout lui rappelle la mort. Son existence s’écoule désormais comme sous une arche funèbre, avec pour la scander la promesse lancinante d’un trépas imminent. Plusieurs jours s’écoulent de la sorte, dans l’angoisse qu’on devine.

Les flots brumeux lui servent de tombe

Un soir de début mars 1802, Antonio reçoit un message de Rezzo, déposé au guichet du palazzo par un gamin de pêcheur. Le Vénitien le prie de venir lui parler dès le lendemain matin. Afin de ne pas éventer le secret de sa retraite, il recommande à Guarneri de se rendre méconnaissable avant de se mettre en chemin, de se travestir en mendiant ou en pêcheur par exemple. Ce qu’il a à lui révéler est, à le lire, de la dernière importance.

Antonio Guarneri relate cet épisode avec la profusion de détails dont il est coutumier. Se conformant aux prescriptions de son ami, il revêt des guenilles glanées dans un grenier et s’affuble d’un vaste couvre-chef à bords tombants qui masque son visage. Il sort en boitillant par la porte secondaire réservée à la circulation des domestiques. Le voici qui franchit les remparts et gagne d’un pas traînant la rive du Pô. C’est une matinée brumeuse comme l’hiver en réserve souvent dans la région. Le fleuve aime en cette saison se napper de brouillards nonchalants qu’il hale tout au long du jour. Guarneri met à profit ce camouflage naturel pour gagner la maisonnée de Rezzo avec un maximum de discrétion. Il trouve la porte entrebâillée, signe que le nouveau locataire des lieux l’attend avec impatience.

Non sans appréhension, le jeune compositeur pénètre dans la bâtisse. L’atmosphère y est poisseuse d’humidité. On y respire encore le lourd arôme d’abandon dans lequel on a longtemps tenu ces murs. Quand Guarneri atteint la pièce principale, la surprise le cloue sur le seuil. Quelqu’un est passé avant lui, qui a hélas déjoué la prudence du Vénitien.

Une large tache de sang macule le dallage rustique de la salle. On n’aperçoit cependant aucun corps. Ce que voit Guarneri suffit néanmoins à le convaincre que Rezzo a lui aussi succombé aux attaques de leur persécuteur. La double harpe que ce dernier a emportée dans sa retraite n’est plus qu’une ruine informe. Dans la cheminée achèvent de se consumer des cahiers noircis de notes. Une feuille de papier enroulée repose au bord de la flaque sanglante. Guarneri la ramasse, y découvre sans surprise, les mesures initiales d’un quatrième requiem, griffonnées à l’hémoglobine. Il identifie sans peine le plus connu de ceux qu’a composés Palestrina.

L’absence du cadavre surprend Antonio. Il remarque alors qu’une traînée de sang s’amorce, se prolonge en direction de la porte donnant accès à l’arrière de la maison, côté fleuve. L’assassin aurait cette fois emporté le corps de sa victime ? Voilà qui n’est pas dans la manière de ce meurtrier démonstratif, qui aime tant exposer les signes de son passage. Guarneri en vient à songer que celui-ci n’a pas aussi bien soigné l’ouvrage que d’habitude. Sûr de son sinistre savoir-faire, l’agresseur ne s’est peut-être pas assez assuré cette fois de la mort effective de sa proie. Rezzonico, sans doute grièvement blessé, aurait donc rampé pour chercher de l’aide quelque part à l’extérieur, probablement du côté du hameau des pêcheurs.

Porté par l’espoir de retrouver le Vénitien encore en vie sinon en bonne santé, Guarneri s’empresse de suivre le sillage ensanglanté et sort de la maisonnette. On devine dans la brume, à quelques centaines de mètres, sur la rive du fleuve, un amas indistinct de misérables masures. Le jeune homme s’engage dans cette direction. La prairie déclive qui mène au Pô est gorgée d’eau, de plus en plus spongieuse à mesure que l’on s’approche du flot. On aperçoit pourtant avec netteté les traces écarlates abandonnées par celui qui s’est traîné à grand-peine dans ce bourbier.

Suivant cette piste macabre, Guarneri atteint le ponton branlant qui longe la berge et permet aux pêcheurs d’amarrer leurs barques sans craindre les crues subites d’un fleuve plus que capricieux. La traînée rouge se prolonge sur le plancher disjoint. Guarneri parcourt à son tour l’appontement qui branle sur ses pilotis de guingois. Soudain, il se fige. Le sillage laissé par Rezzo blessé se rapproche du bord du passage avant de s’y arrêter. Le jeune homme grimace de dépit : il ne fait aucun doute que son ami, saisi de faiblesse, a basculé dans le Pô, et que celui-ci l’a emporté. Les flots brumeux lui serviront de tombe.

Des cinq membres du Cénacle Précieux, il n’en reste donc plus qu’un. Sinistre comptine.

Que faire à présent ? Guarneri réalise, comme l’a suggéré ce pauvre Rezzo, que demeurer sur place est le plus sûr moyen d’être promptement trucidé. Le Vénitien a cependant eu le tort de ne pas prendre plus largement ses distances. Antonio estime donc que la seule échappatoire pour lui consiste à disparaître tout à fait. Non seulement il doit quitter Crémone au plus vite, mais il lui faut aussi gommer désormais sa moindre trace d’existence, se soustraire totalement. Il est impératif pour lui de s’évaporer pour survivre.

Il informe donc les autorités du trépas de Rezzonico puis, tout en feignant de se terrer chez lui, il échafaude la stratégie de sa disparition volontaire. Quatre jours plus tard, de la manière la plus ostensible, il quitte le palazzo dans une calèche chargée de ses paquets, gagne Gênes et s’embarque sur le premier vaisseau en partance pour le Nouveau Monde.

Nul n’est censé deviner que, la nuit même, il s’esquive par le bord opposé du navire et gagne la terre ferme à bonne distance des quais, n’emportant dans la chaloupe qu’un bagage restreint. S’il a conservé avec lui ses carnets, il a en revanche expédié dans une malle bien verrouillée son exemplaire de la double lyre, à destination de son cousin germain Matteo, établi à Bergame, qu’il prie de conserver le coffre en dépôt sans chercher à savoir ce qu’il renferme. Antonio précise dans ses instructions qu’il récupèrera son bien le moment venu. Le navire appareille le lendemain. Nul à bord ne se soucie du passager manquant, mais tous à terre le supposent parti au bout du monde.

Dans l’intervalle, il s’est défait de sa longue chevelure afin d’adopter la tonsure rase d’un moine et a revêtu la bure du franciscain. Il est devenu pour un temps l’humble Fra Leonardo et c’est donc sous cette pieuse apparence qu’il voyage jusque Paris. Là, il change à nouveau d’identité, se fait appeler Giacomo Marciello et modifie en conséquence son apparence. Soucieux d’effacer totalement son passé, il renonce à la musique et, mettant à profit ses connaissances en latin et son prestige d’Italien, il devient précepteur. Il ne manque pas alors dans la capitale française de familles de néo-aristocrates, parvenus consulaires puis prétendus barons d’Empire, qui cherchent à accréditer leur honorabilité en accordant à leurs rejetons une éducation princière. Antonio Guarneri se fond dans cet emploi d’éducateur à la mode.

Une tactique qui lui réussit : personne ne vient l’inquiéter. Ce qui n’est que normal : on le croit aux Amériques. Si quelqu’un le traque, c’est de l’autre côté de l’Atlantique. Qui irait le reconnaître dans ce mirliflore guindé qui veille aux bonnes manières des notables de demain ?

« C’est peu dire que l’histoire se répète, nota Serena Di Sante. Vous auriez dû me parler d’un fac-similé. La destinée du Cénacle se superpose de façon incroyable à celle des Dee Tees. Quatre musiciens éliminés par un malveillant anonyme aux motivations plus qu’obscures, l’ultime survivant qui abandonne son art et se crée une nouvelle identité pour échapper à la malédiction. On dirait qu’Adrian et ses amis ont subi un radotage du destin, dites donc.

— À quelques appoggiatures près, objecta Gabriel, on est entre musiciens… Si l’équipage entier de Dark Theatre a péri, il n’en va pas de même de celui du Cenacolo Peregrino. Votre frère n’a pas eu la chance de Guarneri. »

Comme de son premier bilboquet

Les années passent pour celui-ci dans une relative quiétude. Il néglige d’ailleurs de plus en plus son journal de bord, n’y consignant que des notes espacées. L’existence du signore Marciello, baignée jusqu’à l’extase des fastes de l’Empire, paraît dissiper les craintes nées de celle d’Antonio Guarneri. Celles-ci vont néanmoins se réveiller lors du printemps 1807, alors que Napoléon Ier revient à Paris nimbé de ses dernières victoires.

Une première frayeur lui vient durant une réception à laquelle un de ses employeurs l’a convié par crainte de manquer d’invités. Alors que les danseurs virevoltent et que coule le champagne, voilà que se présente Giovanni Paisiello en personne, devenu compositeur protégé de la famille Bonaparte. Certes, Guarneri ne l’ayant jamais rencontré ne risque pas d’être reconnu, mais cela ressuscite en lui de bien fâcheux souvenirs. On présente bien sûr ce compatriote au maestro : Antonio peine à cacher son ancien statut durant les propos qu’ils échangent, mais il parvient malgré tout à préserver son secret.

Il reprend son journal quelques jours plus tard pour consigner un épisode beaucoup plus perturbant. Comme c’est souvent le cas, les citoyens émigrés dans une capitale étrangère aiment à se réunir pour évoquer entre eux la lointaine mère patrie. Les Italiens du Paris napoléonien, oubliant leurs dissensions ataviques, souscrivent eux aussi à cet usage réconfortant. Lors d’une de ces amicales assemblées transalpines, celui que tous connaissent comme Giacomo Marciello se voit présenter un jeune virtuose en provenance de Venise. Celui-ci se vante d’avoir obtenu les faveurs d’un généreux mécène, une éminente figure de l’aristocratie vénitienne, d’une proverbiale largesse. Guarneri peine à ne pas défaillir quand il entend nommer le merveilleux protecteur : son excellence Vincenzo Rezzonico. Surmontant son trouble, Antonio s’assure par quelques questions habiles qu’il s’agit bien de son Rezzo. La description qu’on lui fournit ne laisse pas place au doute. Rezzonico est aussi vivant que lui, et bien mieux portant, dirait-on.

C’est d’une main visiblement fébrile que Guarneri a confié à son journal cette improbable nouvelle. Il ne se délivrera pas de ses angoisses, il le sait, s’il ne s’oblige pas à élucider une résurrection aussi inopinée. Antonio renonce rapidement à attribuer à un miracle la survie du Vénitien. Celui-ci a tellement perdu de sang, les eaux du Pô étaient si froides : personne dans son état n’aurait échappé à la noyade. Tout le bon vouloir de Dieu n’aurait pas suffi à le sauver.

Il est donc nécessaire d’envisager que Rezzo a mis en scène sa propre mort. Dans un premier temps, Guarneri admet que c’était là un moyen efficace de se tirer d’affaire. Simuler son exécution permettait de se soustraire aux visées criminelles de qui les harcelait. Toutefois, comment ce dernier n’aurait-il pas soupçonné la supercherie ? Il savait pertinemment n’être pas l’auteur de ce quatrième crime. Peut-être songerait-il à un imitateur, désireux de solder un vieux compte sans pour autant en revendiquer le règlement. Mais l’assassin ne pouvait que comprendre tôt ou tard que cette parodie était plus probablement l’œuvre de sa victime aux abois.

Guarneri en est à ce point de ses réflexions quand une évidence s’impose à son esprit désorienté. Le fait que Rezzo vive à présent au grand jour, au vu et au su de tous, indique qu’il ne redoute plus rien du criminel aux requiem. D’où lui vient tant de quiétude ? Certes, les autorités crémonaises ne risquent pas de venir lui réclamer des comptes sur sa réviviscence impromptue. À l’époque, les enquêtes s’arrêtent aux remparts de la cité où s’est commis le crime. Et quel Lombard irait se mêler ce qui se passe chez ces fichus pisse-vinaigre de Venise ? En revanche, les commentaires éblouis sur le luxe dont s’entoure Vincenzo ont nécessairement franchi les frontières de la Vénétie. Et le bourreau du Cénacle n’aurait pas réagi ? Et Rezzo s’en serait soucié comme de son premier bilboquet ?

C’est alors que la vérité, l’impensable vérité apparaît à Antonio Guarneri.

« Je crois l’avoir devinée aussi, jubila Serena. Si l’on divise par deux une tribu de dix pygmées, on obtient cinq musiciens italiens, n’est-ce pas ? »

Dans l’épisode suivant

Nul doute que le lecteur de ces lignes, aussi perspicace que Serena Di Sante, a lui aussi deviné…Il reste à Vernon Gabriel à en apporter la confirmation, tout en précisant dans quelle mesure l’histoire du Cénacle s’est autant répétée qu’on le suppose en ce qui concerne Dark Theatre. Une mise au point qui attendra l’épisode à venir : Bis repetita ?

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Ce qu’il convient de savoir…

À l’orée du XIXe siècle, à Crémone, un cénacle de jeunes idéalistes, regroupé autour d’Antonio Guarneri, a reconstitué un arpège légendaire. Celui-ci provoque des dédoublements de personnalité plus ou moins nuisibles. Quelqu’un cherche du coup à punir ces musiciens de leur audace en les assassinant l’un après l’autre. Pour Vernon Gabriel et Serena, les similitudes s’accumulent avec le destin fâcheux qu’ont connu Adrian Di Sante et ses comparses du groupe Dark Theatre.

Pour en savoir plus

- sur Giovanni Paisiello
- Jommelli

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- copy cat : imitateur (en matière criminelle)