Bien que Guarneri peine à l’admettre, il n’y a plus pour lui qu’une explication à opposer à tant d’invraisemblances. Tout bien réfléchi, l’assassin ne peut être que ce fourbe de Rezzonico. L’amitié n’est qu’un masque, lui rabâchait son père. Et c’est tous les jours carnaval, s’emportait-il sur sa lancée.

Force lui est de reconnaître que tout se met spontanément en place dès que cette hypothèse est posée. Antonio comprend mieux l’insolente facilité avec laquelle le meurtrier a accédé au palazzo et s’y est déplacé à sa guise : il couchait dans la place ! La finesse stratégique de ce rat n’échappe pas non plus à Guarneri : en feignant son propre assassinat, Rezzonico s’est ipso facto disculpé. Il ne lui restait plus qu’à achever tranquillement son ouvrage en éliminant Guarneri. Qui irait soupçonner un mort ? Il pouvait réapparaître ensuite s’il le souhaitait, prétendre avoir survécu par miracle à la noyade. Des pêcheurs l’auraient recueilli plus loin en aval, dupés par des blessures qu’il se serait infligées pour leurrer les sauveteurs. Il aurait ensuite simulé l’amnésie, retardé à dessein sa convalescence et son retour à la pleine conscience. Sans doute était-ce la fable qu’il avait servie en revenant chez les doges prendre place parmi ses pairs.

« Le meurtrier caché parmi les victimes, comme dans les Dix Petits Nègres en effet, reconnut Gabriel. Agatha Christie n’a rien inventé. »

Plus il y songe, plus Antonio Guarneri se convainc que voilà la seule vérité possible. Il cerne même les motifs plausibles de cette série de crimes. Rezzo, il s’en souvient, s’est le premier opposé à toute nouvelle exécution de l’arpeggio oscuro. Il s’est indigné plus fort que les autres lors de la démonstration de Di Parma. Il a hurlé tant et plus après le second sacrilège au Duomo, exhortant ses compagnons à ne plus s’exposer à une si funeste tentation. Antonio se rappelle qu’il a précisément adjuré ses amis de détruire les lyres, d’effacer de leurs cahiers toute trace du maudit arpège.

Des réactions aussi vives trahissent bien entendu un sentiment aigu de culpabilité personnelle : Rezzo a dû se reprocher d’avoir découvert l’arpège, et d’être par conséquent responsable des folies qui ont découlé de sa trouvaille. Il n’a dès lors entrevu qu’une solution pour apaiser sa mauvaise conscience : empêcher que tout cela ne dure et ne se reproduise, réduire au silence les seuls à connaître la formule de l’arpège, bref faire table rase. Plus jamais ne retentirait ce damné accord. Plus aucun innocent n’en subirait l’écho fatal. Somme toute, il devait s’estimer tout désigné pour accomplir cette œuvre de pénitence qui, faute de le laver tout à fait de sa culpabilité, en limiterait au moins les conséquences.

Guarneri est dès lors saisi d’une furieuse envie de filer illico à Venise demander des comptes à Rezzo. Il réalise heureusement assez vite que ce serait de la dernière imprudence. Son ancien ami risque d’abord de s’esquiver en refusant de le recevoir, puis de le faire égorger à l’improviste au coin sombre d’un corte. Finir lesté d’un pavé au fond vaseux d’un rio ne lui dit vraiment rien.

Une autre considération l’incite à moins d’audace : si Rezzonico a décidé de vivre au grand jour, c’est qu’il est persuadé que Guarneri se terre loin aux Amériques et qu’il n’apprendra jamais sa résurrection. Tant qu’Antonio ne bougera pas, il ne courra donc aucun danger. La sagesse serait de continuer à entretenir l’illusion de son exil, préserver l’alibi et ne se manifester en aucun cas. Comme Guarneri ambitionne également à ce moment de rompre avec le célibat et de fonder une famille, la perspective des responsabilités nouvelles le presse d’autant plus à adopter une attitude réservée, aussi frustrante soit-elle.

Un séjourimmédiat en chambre capitonnée

Gabriel referma le cahier qu’il tenait en main en même temps qu’il concluait :

« Dans les dernières notes que Guarneri consigne dans son journal, à la date du 24 Juillet 1807, notre homme annonce par conséquent qu’il ne sera plus désormais que monsieur Marciello, précepteur des petits princes, qu’il renonce à toute vengeance, qu’il ne réclamera surtout pas la lyre jumelle à son cousin, de peur de se trahir. Rien de plus. J’ignore s’il a coulé ensuite les jours paisibles dont il rêvait, et comment il a achevé son existence.

— Je trouve que vous vous êtes un peu trop avancé, maître Vernon, lorsque vous avez prétendu tout à l’heure que le contenu de ces carnets suffisait à éclairer toute l’histoire. Nous ne savons toujours pas qui s’en est pris aux Dee Tees, ni pour quelle raison. Je suppose que ce n’est pas le fantôme de Rezzo, brusquement jailli de sa tombe pour éliminer Adrian et ses amis.

— Cela m’étonnerait aussi. Mais vous m’accorderez que l’étau s’est resserré autour de leur exécuteur. Si celui-ci s’est inspiré des carnets de façon si ostensible, c’est qu’il en a eu parfaitement connaissance.

— Il nous faudrait donc apprendre à qui mon frère aurait pu les confier, ou au moins en décrire le contenu avec une précision suffisante, s’emballa Serena. Un proche, c’est forcé. Ce qui restreint bougrement le cercle des suspects possibles. »

La jeune femme darda sur Gabriel le rayon insistant de ses yeux verts, comme pour forcer son assentiment. Celui-ci se contenta de dodiner de la tête de manière équivoque.

« Oui, c’est ça, enchérit-elle. Quelqu’un qui aurait eu une raison majeure de leur en vouloir à tous, et d’assez subtil pour dissimuler le motif de sa rancœur sous l’accomplissement du prétendu mauvais sort. Adrian a dû vraiment y croire puisque – rappelez-vous ses propos – il a affirmé à Sonia qu’il lui fallait changer de vie pour échapper à une malédiction. D’ailleurs, puisqu’on s’attaquait à eux comme aux musiciens du Cénacle, il n’a pas trouvé de meilleure riposte que de reproduire la fuite stratégique de Guarneri. »

Vernon Gabriel se garda bien de détromper Serena. Il ne se sentait pas le courage de la contrarier, ni d’affronter le feu roulant de son regard outré. Il était pourtant d’un avis très différent.

Le contenu des carnets consolidait en fait l’hypothèse émise par Helen Hayward, l’ex-compagne de Phil Deschanel. La psychiatre ne divaguait pas tant que cela en portant ses soupçons sur Adrian Di Sante. L’esprit plus ou moins troublé par les événements de Suède, celui-ci avait pu chercher à se venger de la séparation du groupe en répétant l’histoire relatée par Guarneri. S’il fallait se fier à Sonia, il n’avait jamais parlé des carnets à quiconque : il était donc le seul en mesure d’en reproduire le scénario. Il était ainsi devenu le Rezzo des Dee Tees, l’ennemi de l’intérieur. Se conformant au récit d’Antonio, il avait ensuite imité ce dernier dans sa retraite. Plus tard, sans doute étouffé par les remords, il s’était à nouveau inscrit dans le destin du Cénacle en s’éliminant lui-même, à la manière de Rezzonico, mais pour de bon cette fois.

Oui, pour Vernon Gabriel, l’affaire était claire. Mais de là à défier Serena en accusant son frère…

Restait bien sûr la question de savoir s’il devait apporter le moindre crédit à cette histoire d’arpège néfaste. Que cette singulière figure harmonique place l’auditeur en état de dissonance mentale était une idée séduisante, mais avait-elle le moindre fondement scientifique ? Gabriel se voyait mal, pour en obtenir confirmation, aller exposer cette chimère au charmant docteur Hayward. C’était un coup à se voir offrir un séjour immédiat en chambre capitonnée. En dépit du caractère invraisemblable d’un tel pouvoir, il fallait pourtant tenir compte du comportement aberrant des cinq musiciens lors de leur dernière nuit à Stockholm. Cela s’apparentait trop au récit de Guarneri pour n’être qu’une coïncidence. Il y avait là quelque chose qui restait à expliquer.

Serena avait-elle lu dans ses pensées ? Avait-elle connu à nouveau une de ces intuitions fulgurantes dont elle avait le secret ? Le fait est qu’elle aborda le sujet au moment précis où Gabriel remuait cette ultime pièce du puzzle.

« Et puis, repartit celle-ci, il y a cette histoire d’arpège qui me titille. Pendant que vous discutiez avec Tête-de-corbeau, je me suis permis de jeter un œil sur les bouts de partitions de Guarneri. J’ai remarqué qu’il avait pris soin de noter à quelle date il avait expérimenté chacun des accords nouveaux qu’il imaginait. Comme nous savons que Rezzonico a fait part de sa découverte le 7 novembre 1801, j’ai recherché ce jour ou le suivant parmi les portées d’Antonio. J’étais persuadée que celui-ci y avait inscrit la formule magique. Si elle était aussi complexe que l’affirmait Rezzonico, et donc difficile à mémoriser, il devait l’avoir notée afin de s’en servir lui-même. Heureusement que ces Italiens n’avaient pas adopté le calendrier révolutionnaire, sinon j’aurais été bien en peine entre Brumaire et Frimaire.

— Et vous n’avez rien trouvé…

— Pour la simple raison – vous l’avez sans doute remarqué comme moi – que plusieurs pages correspondant à cette période ont été soigneusement découpées, et si l’on en juge à la coloration de la tranche, cela remonte à bien avant dimanche dernier.

— Et qui soupçonnez-vous de cette censure ?

— Il y a plusieurs possibilités. Comme ces carnets étaient bouclés dans le coffre de mon frère à Guilford, cela exclut celui qui l’a agressé à l’Ermitage. En revanche, il est envisageable qu’Adrian ait détruit les pages en question pour se mettre à l’abri de la malédiction dont il se pensait victime. Ou alors, c’est Guarneri en personne qui s’en est chargé, résolu qu’il était à se fondre dans la peau de son nouvel avatar, et donc à renoncer à un passé trop périlleux. On ne peut pas non plus exclure qu’après sa mort, ses cahiers soient tombés en d’autres mains : quelqu’un qui aurait comme lui cédé à la tentation de l’arpeggio oscuro, s’en serait mordu les orteils, et aurait pris l’initiative d’en finir avec cette mélodie maudite.

— Vous négligez une autre éventualité, il me semble, objecta Gabriel. Quand on croit posséder une clé de l’au-delà – et Guarneri en était persuadé, à le lire –, on ne va pas la jeter au canal. Avez-vous envisagé qu’il ait simulé la destruction de ses notes pour se mettre à l’abri ? Et qu’il ait consigné ailleurs, sous une forme cryptée, le secret de l’arpège ? »

Serena plongea à nouveau son regard pénétrant dans celui de Gabriel. Un sourire entendu se dessina sur ses lèvres luisantes de malice.

« Vous, vous avez découvert quelque chose. Ce n’est pas très gentil de me faire des cachotteries.

Sous une forme plus ou moins codée

— J’allais y venir, n’ayez crainte. Je ne pense pas qu’on puisse vous cacher quoi que ce soit bien longtemps, mademoiselle Di Sante. Ce serait aussi imprudent qu’illusoire.

— Me croyez-vous si clairvoyante ?

— Il serait vain de chercher à abuser quelqu’un qui rêve de vous la veille des funérailles de son frère, qui vous dédouble comme si vous vous étiez offert un doppelgänger à Noël, qui vous fait parler italien à propos de silence retombé et d’arpège qui ne résonnera plus. Ma mémoire ne me trompe pas ? »

Serena acheva son verre de Mac Ewan’s plutôt que de répondre. Sans baisser les yeux pour autant.

Gabriel l’informa donc de la trouvaille qu’il avait faite juste avant l’arrivée de la jeune femme, quelques heures plus tôt. Il était convaincu qu’Antonio Guarneri avait conservé la formule de l’arpège quelque part, sous une forme ou sous une autre. Il examina d’abord les portées alignées après novembre 1801. Si celles-ci présentaient la même apparence que les précédentes, dates, mots-clés, elles s’en distinguaient sur le fond. Il ne s’agissait plus de mélodies expérimentales, mais de simples bluettes dignes d’un piètre Mozart. Tout cela ressemblait trop à du camouflage. Guarneri avait continué à remplir son livret comme s’il poursuivait ses recherches, mais dans le seul but de noyer dans la masse l’arpège souverain. Ce n’était que par la suite qu’il aurait préféré ôter purement et simplement la page essentielle, ainsi que ses voisines, pour faire bonne mesure. Mais s’il avait agi de la sorte, c’était qu’il avait trouvé un autre moyen de mettre la formule à l’abri. Qu’il eût conservé ses calepins alors qu’il avait abandonné la lyre invitait à penser que c’était dans ceux-ci qu’il avait caché son trésor. Sous une forme plus ou moins codée.

Si les fameuses notes avaient été éparpillées au sein des partitions, Gabriel n’avait pas fini de chercher. Le langage musical recèle mille possibilités de cryptage. Qui plus est, le Cenacolo Peregrino, explorant des intervalles restreints au quart de ton, avait adopté un solfège touffu où la graphie des notes se constellait de signes abscons. Un vrai maquis, propre à bien des embrouilles.

Heureusement, le Nashville Duke se rappela à point nommé que ces musiciens avaient dénommé leurs notes par des lettres et que Guarneri s’était fondé sur ce système pour organiser ses recherches autour de mots-clés. Il était donc également concevable qu’il ait ainsi transcrit l’arpège et qu’il l’ait glissé sous forme alphabétique non dans ses cahiers de musique, mais parmi les paragraphes de son journal de bord. Là encore, c’était cacher sa graine dans un silo. Comment aller l’y retrouver dans ce fatras de confessions et d’états d’âme ?

Gabriel était près de démissionner aussitôt devant l’ampleur de la tâche quand l’évidence lui sauta aux yeux, au sens propre. Ce qu’il aurait dû mettre des années à découvrir s’offrit instantanément à lui. Il feuilletait les pages du dernier tome du journal de Guarneri, accablé d’avance par l’immensité du travail de décryptage qui l’attendait, lorsqu’il tomba par hasard sur un poème recopié par le Crémonais. Celui-ci émaillait souvent sa chronique de pièces de poésie, de sa composition ou pas, qu’il avait l’intention de mettre en musique, dans l’esprit insouciant des chansonnettes napolitaines.

Des strophes souvent d’une chichiteuse banalité que Guarneri affirmait pourtant adorer, et qu’il avait donc reproduites pour s’en délecter tant et plus. Or, Gabriel remarqua que dans l’un de ces textes quelques vers débutaient à l’initiale non par une, mais par deux majuscules de suite, parfois trois. Plusieurs lettres associées, exactement comme certaines notes n’étaient pas égrappées de façon séparée mais jouées simultanément dans la figure complexe de l’arpège. Le Nashville Duke pensa d’emblée à une forme subtile d’acrostiche, chaque entame de vers, simple ou multiple, correspondant aux notes composant l’accord orphique. La certitude lui vint, peut-être trop rapidement, qu’il tenait là ce qu’il cherchait. Serena était arrivée peu après, le forçant à remettre à plus tard les vérifications qui s’imposaient.

« Vous ne l’avez donc pas joué ? » frémit Serena, incapable de contenir l’émotion suscitée en elle par cette révélation.

« Je vous rappelle que je suis manchot du manche, bougonna ce dernier.

— Vous pouvez toujours programmer les notes sur votre ordinateur. Nous entendrons ce que cela donne.

— Mais pas le répons. Or je crois bien que c’est lui qui a perturbé l’esprit de ceux qui l’ont perçu. Il nous faudrait disposer nous aussi d’une lyre jumelle.

— Qui toutes ont disparu, se dépita Serena.

— Sauf une. Celle que Guarneri a enfermée dans la malle confiée à son cousin.

— En 1802…

— Les murs des musées sont couverts de tableaux bien plus anciens. De guerre lasse, faute de recevoir des nouvelles d’Antonio, le cousin Matteo de Bergame aura fini par ouvrir le coffret, sans doute persuadé d’en tirer un butin mirifique. À sa grande déception, il n’y aura découvert qu’un instrument biscornu, qu’il a dû céder à quelque musicien de son temps. La réapparition d’un engin aussi insolite n’a pu se faire sans qu’on en parle un peu.

— Et ?

— Et l’idée m’est venue pendant que je vous racontais tout cela d’aller passer Noël en Italie. Je sais même exactement par qui et par où commencer mes recherches. »

Dans l’épisode suivant

Un sanglant imprévu va empêcher Gabriel de connaître les fastes de la Nativité à l’italienne. Il semblerait bien que le tueur aux requiem ait repris du service et qu’un pittoresque personnage de la connaissance de Vernon vienne d’en faire les frais. Un déroutant rebondissement que vous découvrirez dans le prochain épisode : La musique dans la peau.

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Ce qu’il convient de savoir…

À l’orée du XIXe siècle, à Crémone, un cénacle de jeunes musiciens idéalistes est la cible d’un meurtrier en série qui lui fait payer la découverte d’un arpège plus ou moins maléfique. Or Antonio Guarneri, qui a échappé au massacre, apprend incidemment qu’une des supposées victimes se porte plus que bien.

Pour en savoir plus

- sur les acrostiches

Petit lexique à l’usage des vénitiens néophytes

- corte : une cour
- rio : un canal