Vernon Gabriel comptait les heures avant le grand départ, prévu pour le lendemain, 23 décembre. Non qu’il bouillît d’impatience à la perspective de l’escapade italienne qui l’attendait. Ce qui lui causait tant d’effervescence était plutôt la montagne de choses qui lui restaient à régler au magasin avant de s’envoler pour Milan. Comment mettre en ordre en si peu de temps tout ce à quoi il songeait soudain ?

Côté intendance, tout était réglé : il avait bouclé sa valise, retiré ses billets d’avion, réservé ses chambres d’hôtel et pris quelques contacts avec les informateurs qu’il souhaitait rencontrer. Mieux valait s’assurer de leur présence en cette période propice aux congés hivernaux. La chance voulut que ses interlocuteurs potentiels demeurent fidèles au poste, en dépit ou à cause des festivités à venir.

Le Nashville Duke s’activait à remettre son site Internet à jour quand firent leur entrée dans l’Angel Music Shop deux personnes qui ne s’apparentaient en rien à sa clientèle habituelle. Tout dans leur allure signalait qu’ils étaient à la guitare ce que les contrôleurs du fisc sont à la bonté d’âme : de parfaits réfractaires.

L’un, sans contredit d’origine cingalaise, s’efforçait visiblement de faire oublier que ses ancêtres se coiffaient d’un turban. Il portait sous un loden bon prince un costume noir ajusté de partout, d’une élégance contrainte, sans doute acheté chez Harrods plutôt qu’auprès du couturier des lords, ce qui lui donnait l’air de sortir tout droit d’un mariage à Notting Hill. Sa chevelure d’un noir d’encre, tartinée de gel et résolument repoussée vers la nuque, possédait la même rigidité que cette vêture qui le guindait aux entournures. Sa peau sombre et mate mettait en relief un regard d’une extraordinaire clarté, pétillant mais sournois, la seule chose qui fût vraiment mobile dans cette silhouette amidonnée.

La femme qui l’accompagnait opposait un contraste flagrant, tant par son épiderme laiteux de bonne Britannique que par le négligé de sa mise. Affublée d’une doudoune grise sans grâce et d’un jean délavé, alourdie par des tatanes aussi pesantes qu’une paire de fers à repasser, elle manifestait de façon criante son refus de la moindre coquetterie. L’absence de maquillage, si bien portée par Serena Di Sante, scellait dans son cas le triste constat d’un laisser-aller délibéré. Cette trentenaire sans attrait, au lent regard traînant, à l’épaisse chevelure filasse, avait tout pour passer inaperçue dans la foule. Vernon Gabriel ne devait pas tarder à comprendre que c’était précisément là le but recherché.

Les nouveaux venus se présentèrent en exhibant leurs cartes professionnelles. C’était un duo d’inspecteurs du Yard qui rendait ainsi visite à Vernon Gabriel. Section des homicides, précisa celui qui répondait au patronyme exotique de Mahindana. Sa pâle partenaire, elle, se nommait Johnson. Même son nom se voulait anodin. L’officier basané vérifia ensuite auprès de Gabriel qu’il était bien le propriétaire des lieux et s’enquit de son identité, comme s’il l’ignorait.

« Vous arrive-t-il, monsieur Gabriel, de jeter de temps à autre votre œil sur un journal, ou d’allumer un tant soit peu votre téléviseur ? » poursuivit l’inspecteur sur un ton d’une ironie contrefaite. Il s’obligeait à un phrasé soigné, quasi oxfordien, dans le désir évident de ne pas être pris pour un rastaquouère.

Notre musicologue, étonné par ce préambule, concéda qu’il se contentait de peu en matière d’informations. Il se limitait à cueillir au vol les nouvelles essentielles dont se faisait écho la page d’accueil de son fournisseur Internet. Ce n’était pas qu’il se désintéressait de l’actualité, mais il supportait mal le rabâchage indigeste que les différents médias infligeaient au public.

« Ce n’est plus de l’info, c’est du gavage, déclara-t-il sur sa lancée, et je n’ai pas la force de l’oie. Aurais-je manqué quelque chose ? »

L’officier Mahindana lui apprit que l’on diffusait partout depuis deux jours une demande d’information concernant une victime de meurtre dont on ignorait l’identité. Le minois de ce cadavre pour l’instant anonyme s’étalait sur tous les tabloïds, dans l’attente que quelqu’un daigne le reconnaître.

L'impression de manier un symbole cabalistique

« Il se trouve qu’un de vos voisins, le brocanteur qui tient boutique sur le trottoir opposé, a vu cet individu pénétrer dans votre magasin, il y a cinq jours de cela. Il l’a d’autant mieux identifié que celui-ci a éveillé ses soupçons. Avant d’entrer chez vous, l’homme a inexplicablement fait les cent pas dans la rue un bon moment, comme s’il ne parvenait pas à se décider, ou comme s’il surveillait les parages. »

Tandis que sa partenaire observait sans un mot le marchand de guitares, le policier exhiba son smartphone, afficha une photographie et tendit l’appareil à Vernon Gabriel.

« Le cadavre n’était pas vraiment présentable, précisa-t-il. Ceci est un cliché de vidéosurveillance, plutôt de bonne qualité, pris peu de temps avant la mort du citoyen en question. »

Le Nashville Duke reconnut aussitôt l’escogriffe dont on lui présentait le portrait :

« Ça alors ! Mais c’est Rabbleholme…

— C’est donc ainsi que notre gaillard s’appelle, se réjouit l’officier Mahindana en récupérant prestement son Iphone.

— Disons que c’est le nom qu’il m’a donné, rectifia Gabriel. Robbie Rabbleholme, si vous prenez le menu complet. Mais je suis navré de vous décevoir : c’est un pseudonyme. Il s’est présenté comme le guitariste de Ravenhead. J’ai vérifié : ce groupe n’existe pas, pas plus qu’un guitar hero aussi bizarrement nommé.

— Pourquoi cette vérification ? tiqua son interlocuteur. Vous lui avez trouvé un air suspect ?

— J’étais surtout intrigué : il prétendait que son groupe avait publié trois disques et jouissait d’une certaine réputation, alors que je n’en avais jamais entendu parler. Comme je me flatte d’être plutôt bien informé dans ce domaine, j’ai tenu à réparer ma lacune. Il ne m’a pas fallu longtemps pour constater qu’il m’avait servi un boniment digne de mon estimé voisin d’en face.

— Et quel était le motif de sa visite chez vous ?

— À votre avis ? demanda Gabriel en désignant d’un ample mouvement de bras l’enfilade des instruments exposés au mur. On n’entre pas ici pour se goinfrer d’une portion de fish and chips. Il a prétendu collectionner les guitares, exclusivement des noires. Je n’ai pu le satisfaire : j’avais déjà vendu le spécimen qui l’avait attiré chez moi. »

L’inspecteur jeta un coup d’œil de connivence à sa partenaire, toujours aussi muette, puis manipula de nouveau son smartphone.

« Serait-ce cette guitare qu’il recherchait ? » s’enquit-il en montrant au Nashville Duke un nouveau cliché.

Un coup d’œil suffit à Gabriel : il ne s’agissait pas de Black Light.

« Non, ce n’était pas ce modèle-là.

— Vous qui êtes un spécialiste, vous pouvez sans doute identifier pour nous cet instrument plutôt… particulier. »

Gabriel avait reconnu les découpes alambiquées d’une B.C. Rich Warlock, l’une des armes les mieux portées par les métallurgistes préférés de Satan. En jouer leur donnait l’impression de manier un symbole cabalistique. L’instrument correspondait donc on ne peut mieux à l’idée qu’on se faisait du rock pratiqué par cet échalas ténébreux de Rabbleholme – si tant est qu’il fût réellement musicien.

Le Camden cow-boy fit savoir tout cela à son enquêteur des tropiques, sans le moindre détour. Il se garda bien cependant de lui relater les calembredaines radioactives dont l’avait accablé son insolite visiteur. Mahindana lui présenta alors une troisième photo, où apparaissait la même guitare.

« Nous en possédons deux exemplaires, expliqua-t-il. Est-ce un modèle si répandu ?

— Il s’en est fabriqué de nombreuses copies : c’est de la lutherie quasi industrielle, pas de l’instrument sur mesure, décréta Gabriel avec une moue significative. Mais, dites-moi, ces taches, là… sur les manches de ces guitares… on dirait…

— Du sang, effectivement, lui confirma l’inspecteur en le vrillant de son regard trop clair.

— On a assassiné ce malheureux alors qu’il était en train de jouer ? s’indigna Gabriel avec une répugnance non feinte.

— Pas tout à fait. J’ignore si ce soi-disant Rabbleholme était un virtuose, mais quelqu’un a voulu lui prouver qu’il avait la musique dans la peau.

— Désolé, je ne comprends pas, là, marmonna le Nashville Duke.

— C’est normal…

— Merci, très aimable. »

L’inspecteur prit conscience de son impair, mais ne chercha pas à s’en excuser.

« Je vais vous expliquer un peu l’affaire, repartit-il sans se décontenancer. Tout cela est un peu insolite, vous allez voir. Votre avis d’expert musical nous sera peut-être utile. Mais pourriez-vous me préciser au préalable où vous vous trouviez il y a quatre jours, le week-end dernier, entre dix et treize heures ?

— Vous me suspectez ? s’offusqua Gabriel, estomaqué par un tel toupet.

— Disons que j’aimerais vous disculper tout de suite. En matière de suspects, je déteste les listes à rallonge. Vous comprendrez que je trouve curieux que cet individu rende visite à un marchand de guitares, aussi honorable soit-il, et qu’on l’assassine dès le lendemain en recourant à ce type d’instrument. »

Le Nashville Duke se tenait dans son magasin au jour et aux heures indiqués. Il inventoriait un lot de modèles en provenance des States, en compagnie de son fournisseur et d’Andy. Il disposait par conséquent de plus de témoins que Marie à l’Annonciation. De quoi se soustraire sans peine aux soupçons. Mahindana en prit bonne note, Johnson ne pipa mot.

En apparence convaincu de la bonne foi de Gabriel, l’officier lui présenta l’affaire qui l’occupait.

« Vous connaissez sans doute l’Apollo Theatre, débuta-t-il. »

Gabriel connaissait d’autant mieux la salle de spectacle de Shaftesbury Avenue que, quelques jours auparavant, une partie du plafond s’y était effondrée en pleine représentation. L’accident avait répandu plus de quatre-vingt blessés dans les hôpitaux environnants et un grand émoi dans Londres. Le vénérable théâtre était fermé depuis, dans l’attente des travaux de réfection. Une équipe d’ouvriers, chargés du déblaiement, qui s’y était présentée le lundi matin, avait fait une bien sinistre découverte. Un cadavre les attendait sur la scène, soigneusement laissé en évidence, ligoté debout sur un escabeau. L’assassin avait supprimé du corps tout ce qui aurait permis de l’identifier, allant jusqu’à passer le bout des doigts à l’acide et limer la dentition. Seules d’éventuelles traces d’ADN permettraient d’en apprendre davantage, pour peu qu’il fût répertorié dans un quelconque fichier.

Le criminel ne s’était pas satisfait de ces précautions. Le corps avait en effet été apprêté de façon particulièrement horrible. Celui que Gabriel venait d’identifier comme le prétendu Rabbleholme avait été empalé à l’aide des deux guitares dont Mahindana lui avait montré les clichés :

« Le tout par les voix naturelles supérieure et inférieure, ajouta-t-il sans se contenter d’allusions. Le manche de l’une lui a transpercé le gosier avant de s’enfoncer jusqu’aux poumons. Celui de l’autre lui a été enfourné par l’arrière-train. Je vous laisse imaginer le passage en force.

— Quelle horreur, frémit Gabriel, repensant aux taches de sang qui souillaient les frets. »

L'escalier de la mort n'a que des marches funèbres

Le policier ajouta que le supplice avait été subi post mortem, heureusement pour la victime. Le décès lui-même résultait d’une belle entaille au ventre pratiquée à l’arme blanche. Ces atrocités avaient été accomplies sur place, d’après les constatations de la scientifique. Par ailleurs, l’image de vidéosurveillance que Mahindana avait montrée à Gabriel, prise à quelques pas de l’Apollo, prouvait que Rabbleholme était venu de son plein gré au théâtre. Le rendez-vous avait mal tourné. L’enregistrement confirmait au passage le jour et l’heure du crime tels qu’estimés par le légiste. L’interruption des travaux durant le week-end avait été mise à profit par l’assassin.

« Comme vous m’avez appris que cette guitare est un instrument de prédilection pour des groupes plus ou moins satanistes, poursuivit le cipaye du Yard, je comprends mieux la mise en scène qui entoure ce crime. On dirait une sorte de rituel macabre, effectivement.

— Mais tout ça n’est que du Grand Guignol, objecta Gabriel. Les seules victimes qu’aient faites les possédés du hard sont les malheureux poulets massacrés sur scène par Ozzy Osbourne.

— Les criminels psychopathes ont souvent fait leurs premières armes tout enfants en s’attaquant à des animaux domestiques, vous savez. On commence par une dinde, on continue avec sa femme. Ils ont de la suite dans les idées, ces messieurs. »

L’officier Johnson le fusilla du regard, mais conserva son mutisme, tant bien que mal.

« Il y a par ailleurs dans le cérémonial observé par le criminel un autre détail musical dont j’aimerais vous faire part, monsieur Gabriel. Nous avons retrouvé sur le ventre de la victime, déposé dans la plaie ouverte, un rouleau de papier. Du papier à musique pour être exact. »

Gabriel sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. Il se raidit, attendant la suite avec une appréhension qu’il tenta de masquer du mieux possible.

« Des notes y ont été inscrites en se servant d’une plume trempée dans le sang du cadavre. Nous avons consulté le maître de chorale du Yard : il s’agit d’une partition de Verdi.

— Le Requiem, je suppose… s’enroua le Nashville Duke.

— Exact. Comment avez-vous deviné si vite ?

— L’escalier de la mort n’a que des marches funèbres…Vous avouerez que c’est plutôt de circonstance, non ?

— Avouer ne rentre pas dans mes compétences… Á votre connaissance, existe-t-il un lien entre ce morceau de Verdi et un quelconque groupe gothique ?

— Pas que je sache, mentit Gabriel. Mais je peux si vous le souhaitez effectuer quelques recherches. »

Il n’était pas question pour lui de déballer l’histoire de l’arpeggio oscuro, du tueur aux requiem et de la double lyre que la paire de guitares identiques employée en guise de pal semblait évoquer. En faire état l’aurait rendu illico plus que louche aux yeux de ses visiteurs. Il espéra en même temps n’avoir pas trop laissé paraître le trouble causé en lui par les révélations de Mahindana.

Ce dernier retint avec un intérêt certain la proposition du musicologue : le milieu du rock lui était aussi étranger que la flore du Mozambique. Gabriel estima pour sa part que le rôle de consultant musical dans cette enquête lui permettrait d’échapper à celui de suspect. Revers de la médaille, son voyage en Italie devait être remis à plus tard. L’officier venait en effet de lui suggérer de ne pas s’éloigner de Londres pour l’instant : non seulement Gabriel constituait pour lui le seul lien attaché au mystérieux Rabbleholme, mais il pouvait en plus avoir besoin de ses lumières à tout moment, puisqu’il ignorait où mèneraient leurs investigations, notamment sur la face rock du monde. Ce fut sur ces recommandations que Mahindana et Johnson quittèrent l’Angel Music Shop. La femme n’avait pas soufflé mot depuis qu’elle était entrée.

Gabriel demeura un long moment prostré, face à ses chères guitares muettes. Il y avait avis de tempête sous son crâne. Les idées les plus contradictoires s’y bousculaient, à son grand effarement. Voilà donc que l’assassin aux requiem réapparaissait brusquement, et de la façon la moins équivoque qui fût. Une reprise d’activité qui signifiait pour le Camden cow-boy l’effondrement de sa magnifique théorie. Adrian Di Sante reposant désormais à l’Ermitage de Chinthurst Hill n’avait pu commettre ce crime-là. Quelqu’un d’autre était donc assez informé du contenu des carnets de Guarneri pour être en mesure de le reproduire. Quelqu’un qui avait fort bien pu dans ce cas éliminer un à un les Dee Tees, puis chercher Di Sante pendant treize ans pour l’exécuter à son tour. Il s’était ensuite attaqué à Rabbleholme, allez savoir pourquoi, en suivant de nouveau à la lettre, ou presque, le modus operandi utilisé contre le Cénacle Précieux.

Une fois de plus, il se demanda et qui et pourquoi. Décidément, la vérité dans cette histoire ne cessait de se refuser à lui, un dédain de pimbêche qui commençait à l’exaspérer.

Et puis, que venait faire dans cette histoire le soi-disant guitariste de Ravenhead ? D’où sortait ce ténébreux Don Quichotte ? Existait-il un rapport quelconque entre celui-ci et Dark Theatre ? Ou entre lui et l’arpeggio ? Somme toute, c’était une aubaine que cette promotion au poste officieux de consultant dont Gabriel venait de faire l’objet : voilà qui permettrait éventuellement de répondre à tant d’interrogations.

Une question de plus surgit alors pour achever de lui gâcher la journée. Puisqu’il était plus qu’informé du lien mortel unissant ces crimes, supposés ou réels, et le contenu des cahiers lombards, sa propre sécurité ne s’en trouvait-elle pas désormais compromise ?

Soudain, l’air lui parut plus lourd, et l’existence plus fragile.

Dans l’épisode suivant

L’enquête officielle n’avançant pas comme espéré, Vernon Gabriel va devoir se résoudre à partir enfin en Italie afin d’y dénicher les informations qui lui manquent. Est-ce vraiment le meilleur moyen de prendre ses distances avec celui qui à Londres reproduit les forfaits du criminel aux requiem ? C’est ce que vous découvrirez en lisant le prochain épisode : Sforza, ou son fantôme.

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Ce qu’il convient de savoir…

Alors que Vernon Gabriel se prépare à partir en Italie sur les traces d’Antonio Guarneri, du Cénacle Précieux et de sa périlleuse lyre jumelle, un événement inattendu va l’obliger à différer ce voyage qui, l’espérait-il, lui aurait permis de toucher d’un peu plus près au mystère de l’Arpeggio Oscuro.

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