La pluie fine et glacée qui aspergeait Milan lui servit à peine d’excuse : Vernon Gabriel se serait de toute façon réfugié sous les hautes verrières de la Galleria pour y prendre sa colazione matinale. Il s’agissait pour lui de renouer sans tarder avec quelques-unes de ses chères habitudes milanaises. Pas question par exemple de se priver au lever de la vue des mille clochetons hérissés par-dessus le Duomo. Il s’était donc offert le luxe d’une chambre panoramique dans un hôtel dispendieux de la Piazza Diaz, tout proche du flamboyant buisson de pierre de la cathédrale. Pour rien au monde il n’aurait renoncé non plus à l’arôme doucereux d’un capuccino dégusté sous la coupole la plus connue de Milan, ni à son obligatoire renfort de cornetti à la crème. Tandis que la Galleria Vittorio Emanuele s’animait à mesure que sa tasse se vidait, Gabriel estima qu’il ne lui manquait qu’une chose pour que son plaisir fût complet : il aurait été plus qu’appréciable de redécouvrir Milan en compagnie de Serena Di Sante. Celle-ci lui aurait sans doute dévoilé bien des attraits cachés de sa cité d’origine. Ce n’était pas que la jeune femme lui manquât pour de bon : il regrettait simplement de ne pouvoir jouir de son effervescente présence dans un lieu fait pour elle.

Vernon Gabriel avait dû patienter jusqu’à la mi-janvier avant d’entreprendre enfin son périple italien. Faute de recevoir un appel de Mahindana, il s’était résolu à prendre les devants et lui téléphoner à Scotland Yard. Toujours avec son phrasé boutonné serré, l’officier, passablement embarrassé, admit qu’il n’avait pas avancé d’une foulée dans son enquête, d’où son silence piteux. L’existence du fantomatique Rabbleholme semblait se limiter à sa visite à l’Angel Music Shop et à son assassinat à l’Apollo Theatre.

Gabriel avait donc différé pour rien son envol vers Milano Malpensa. Il s’était même vu priver de son traditionnel Christmas à Glasgow, auprès de sa mère. Certes, il avait sollicité l’autorisation de se rendre quelques jours en Écosse. L’inspecteur ne s’y était pas montré favorable, préférant que son seul témoin « reste au pays », en Mahindana dans le texte, comme si les Highlands n’appartenaient pas au Royaume-Uni… Ce qui, somme toute, n’était pas si faux.

Entre-temps, Sonia Kristensen l’avait appelé pour lui faire savoir qu’elle partait hiberner dans son Danemark natal. Elle laissait les carnets à sa libre disposition : qu’il s’en serve autant que nécessaire pour son livre en chantier. Suivant les conseils de Serena, Gabriel ne lui avait présenté qu’un compte-rendu succinct des chroniques de Guarneri, s’abstenant d’évoquer la lyre, son pouvoir supposé et les meurtres qui s’étaient ensuivis. Elle s’était envolée vers le Jütland persuadée que ces manuscrits ne contenaient qu’une fastueuse histoire dont Adrian se serait inspiré pour son septième album, si celui-ci avait vu le jour.

Le souvenir plaisant des réveillons passés entre amis ne compensait toujours pas le dépit de s’être vu si vainement assigné à résidence. Aussi Gabriel n’avait-il pas traîné à filer à Heathrow Airport quand Mahindana, impuissant, l’avait libéré de ses obligations. Certes, ce n’était pas le Noël alla milanese dont il avait rêvé. Mais Milan sous la pluie, c’était pourtant Milan, même si la ville lui paraissait plus engourdie que d’habitude, comme si elle peinait encore à digérer ses excès de fin d’année.

Une fois la mousse de son capuccino gobichonnée jusqu’au dernier nuage, le Nashville Duke déploya son parapluie pour gagner à pied le quartier de la Scala, heureusement tout proche. En dépit de l’heure matinale, la circulation était déjà bloquée, comme il s’y attendait, même si les klaxons avaient perdu de leur virulence coutumière. Taxi en grec signifie en ordre, et en italien sur place… Il gagna la Pinacoteca – où la vue de la statue représentant Napoléon en César lui rappela un épisode tumultueux des carnets de Guarneri –, puis il se hâta vers une petite rue adjacente afin d’y débusquer de bonne heure il signore Cavalcanti.

Riccardo Cavalcanti était connu dans toute l’Europe : qu’on trouve si près de la Scala ce spécialiste réputé en partitions anciennes ne devait évidemment rien au hasard. Il proposait dans son aristocratique établissement lambrissé de vénérables portées annotées des mains les plus célèbres. Où mieux que là renseignerait-on Vernon Gabriel sur les doubles croches de Guarneri ? Il y pénétra comme dans un sanctuaire, ressentant même une certaine gêne : son costume country, pourtant d’une sobriété choisie, s’accordait peu à l’atmosphère schubertienne de l’endroit. Ce que lui confirma le regard réprobateur décoché par le maître des lieux, un petit homme sec et nerveux, le crâne empanaché d’une électrique crinière blanche de maestro romantique. Costume noir étriqué, faciès pète-sec, sourire de crise : il n’aurait pas fait bon être le premier violon d’un chef d’orchestre pareil.

Son hôte se dérida cependant quand Gabriel, après s’être fait reconnaître, lui présenta les cahiers lombards.

« Eh bien, ça alors, réagit aussitôt Cavalcanti, mais qui revoilà ?

— Vous avez déjà vu ces manuscrits ?

— Cela doit bien faire une quinzaine d’années à présent. Le client n’était pas d’un genre qui fréquente habituellement mes présentoirs : je ne risquais pas de l’oublier. Mais en dépit de sa dégaine hirsute et de son accoutrement de baron vampire, c’était un sacré connaisseur en musique baroque, je dois l’admettre.

— Vous parlez bien d’Adrian Di Sante, le guitariste du groupe Dark Theatre ?

— Quelque chose comme ça, hésita le marchand de partitions. Plus italien qu’anglais, c’est certain.

— Et serait-il indiscret de demander où vous vous étiez procuré ces cahiers avant de les lui vendre ? »

Par-ddessus campaniles et coupoles

Le bonhomme lui jeta un regard étonné avant de dodeliner du panache. Gabriel faisait erreur : jamais Cavalcanti n’avait acquis ces livrets, pas plus qu’il ne les avait cédés à Di Sante. Celui-ci, qui les possédait déjà, était venu le trouver afin de les soumettre à son expertise. Adrian aurait-il précisé alors d’où lui-même les tenait ? Le maestro Riccardo, dont les souvenirs se précisaient au fur et à mesure, apprit à Gabriel que ces documents avaient été transmis à Di Sante de la plus anonyme des manières. Un coursier les avait remis en son absence, soigneusement empaquetés, au cousin chez lequel le guitariste logeait durant son séjour milanais. Le colis ne contenait aucun mot d’explication. S’étant pris de passion pour ce qu’il y avait découvert, Di Sante était venu vérifier auprès de Cavalcanti l’authenticité de ce cadeau inopiné. Ce dernier ne se rappelait même plus les noms des musiciens concernés, dont il n’avait jamais entendu parler auparavant. Il s’était contenté de confirmer l’âge des manuscrits sans pouvoir en apprendre davantage à son insolite client. Ce qui était toujours le cas aujourd’hui.

Gabriel se demanda comment le mystérieux donateur était si bien informé du séjour d’Adrian à Milan.

« Ce monsieur Di Sante comptait apparemment quelques adorateurs, expliqua Cavalcanti. »

Quelques était un doux euphémisme. L’emploi d’adorateurs à la place de fans amusa aussi Gabriel. Di Sante avait donc été repéré dès son arrivée à l’aéroport et la rumeur de sa présence en ville s’était, paraît-il, répandue plus vite qu’un ragot au Vatican. Ses supporters ayant coutume d’entreprendre la tournée des hôtels partout où il se déplaçait, Adrian résidait précisément dans sa famille pour échapper à leur curiosité. Celui-ci avait par conséquent supposé, dans un premier temps, que ce paquet était l’hommage d’un de ses tifosi, dixit Cavalcanti, mieux informé que les autres. Le contenu, fort éloigné du heavy metal, l’avait détourné de cette hypothèse.

« Et vous n’avez plus entendu parler de ces livrets depuis ? insista Gabriel.

— En fait, si. On me les a régulièrement réclamés durant toutes ces années, comme s’il s’agissait de l’ultime merveille, plus précieuse que la partition complète de la Symphonie Inachevée.

— C’est en effet beaucoup d’intérêt pour des documents si obscurs.

— Oh, il faut relativiser. C’est une seule personne, toujours la même, qui m’a relancé à leur sujet. Un compatriote qui revenait me consulter, tous les deux ou trois ans, pour savoir si ces partitions n’avaient pas refait surface ici ou là.

— Et qui était cet amateur entêté ?

— Le fantôme de Francesco Sforza, tout de bon. »

Gabriel se demanda un instant si le bonhomme ne se payait pas sa tête. Il voyait mal le spectre du premier Sforza devenu duc de Milan revenir dans cette boutique classieuse pour s’enquérir d’une musique qui n’était même pas de son temps. Un coup d’œil rapide à la mine sévère de son interlocuteur lui apprit que celui-ci ne plaisantait pas. Il ne devait même pas savoir comment s’y prendre.

Cavalcanti l’informa que l’homme en question présentait une ressemblance saisissante avec François Ier Sforza, tel qu’on pouvait en admirer le portrait de profil à la Pinacothèque voisine. Même double menton, même nez bombé, même apparence de brave dodu bonasse, mais la mine aussi chafouine, un regard noir aussi ferme, et l’air de tapir un esprit inflexible sous son embonpoint trompeur. Bref, un Sforza plus vrai que nature, droit sorti de son Quattrocento d’origine. Cavalcanti s’était résigné à le surnommer de la sorte puisque ce visiteur n’avait jamais daigné lui laisser son nom ni ses coordonnées.

Un désir de discrétion qui rappela aussitôt au Nashville Duke celui du malheureux Rabbleholme. Comme le marchand de partitions lui demandait en retour comment il était entré en possession des carnets, Gabriel ne cacha pas qu’il les tenait de Di Sante lui-même, mais préféra taire son décès, prétendant que ce dernier l’avait consulté pour ses talents de musicologue.

La première chose à laquelle s’obligea ensuite le Camden cow-boy en sortant du temple de Cavalcanti fut de s’engouffrer dans la boutique de la Pinacoteca pour y acheter une carte postale à l’effigie rondouillarde de l’illustre Francesco Sforza. Il regagna ensuite son hôtel pour y refermer son bagage. Il n’avait plus aucune raison de s’attarder à Milan. Il se rendit à la gare et se jeta dans la première rame en partance pour Florence. Le convoi était toujours à quai bien après l’heure prévue pour son départ. Il est vrai qu’à Milan, si un train démarre avec ponctualité, la plupart de ses passagers risquent fort de le manquer.

Un vent froid et hostile accueillit Gabriel quand il débarqua dans la capitale de la Toscane en fin d’après-midi. Des nuages charbonneux filaient au ciel par-dessus campaniles et coupoles. En dépit de ce climat inhospitalier, un flot conséquent de touristes frigorifiés déversait dans les rues ses vagues bariolées d’anoraks et de k-way. Préférant se tenir loin de la cohue qui se pressait dans le périmètre étriqué enserrant la Galerie des Offices, la Piazza della Signoria et Santa Maria Del Fiore, le Nashville Duke avait choisi de prendre ses quartiers dans une pensione à l’écart, blottie dans une rue oubliée par-delà le fronton blanc de Santa Croce.

Dès le lendemain, il partit affronter de bonne heure les bourrasques mal lunées qui s’engouffraient en sifflant sous les arches du Ponte Vecchio. Voir toutes ces belles Italiennes engoncées dans leurs doudounes, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, eut pour lui quelque chose de frustrant : c’était comme si on lui avait laissé empaquetés tous les cadeaux de son dernier Noël. Aussi n’eut il aucune raison de traîner pour gagner le Borgo Pinti, non loin de Santa Croce, afin d’y rendre une visite matinale à Pier-Paolo Petrucci. Cet artisan réputé était bien le seul luthier florentin auquel Adrian Di Sante aurait pu s’adresser pour la confection de la guitare expérimentale qu’il avait étrennée à Stockholm. Interroger celui que tout le monde surnommait Triple P pouvait ouvrir une piste intéressante.

Petrucci mettait la touche finale à son dernier chef-d’œuvre quand Gabriel le surprit dans son travail. Il lustrait avec délectation la table en loupe de thuya d’une superbe basse cinq cordes fretless demi-caisse. Le physique du personnage présentait un virulent contraste avec la délicatesse de son ouvrage : c’était un véritable colosse, un buffle des Abruzzes, le visage empaillé par une vaste barbe noire de bûcheron. On se demandait comment des pognes aussi massives étaient capables d’un travail si minutieux.

Tout en courbes de cygne

Petrucci connaissait Vernon Gabriel de réputation et se montra aussitôt sensible à l’honneur de sa visite, l’ensevelissant de compliments avec une volubilité toute toscane. Une fois achevés le tour du propriétaire et l’examen des splendeurs exposées dans l’échoppe chichement chauffée, le Nashville Duke exposa le motif de sa venue : la guitare hors normes commandée par Di Sante quinze ans auparavant.

La mémoire de PPP avait moins grisonné que le tapis de son épaisse tignasse. Il se rappelait parfaitement cet instrument extraordinaire. Il n’avait cependant pas eu le bonheur de rencontrer son commanditaire. Tout avait été réglé par courrier entre Adrian et lui, le guitariste de Dark Theatre lui ayant fourni les plans détaillés du monstre dont il rêvait : un corps tout en courbes de cygne, en aulne laqué noir, un manche fretless en palissandre avec incrustations de triangles de nacre pour signaler les notes naturelles, une table en laiton gravé à l’eau-forte, avec insertion d’un résonateur dobro, et, au revers de l’instrument, dans une encoche spéciale, un jeu d’une vingtaine de cordes sympathiques. Au grand regret de Petrucci, la séparation intempestive du groupe avait empêché l’utilisation de sa création et il n’en avait plus entendu parler depuis. Il ignorait ce que cette merveille était devenue. Elle n’était jamais réapparue, que ce soit dans les mains de Di Sante ou entre celles d’un autre. Gabriel lui demanda si à l’époque Adrian lui aurait parlé d’une double lyre à résonance sympathique dont il se serait inspiré. Petrucci ne vit absolument pas de quoi il s’agissait.

L’après-midi même, Vernon Gabriel effectua la seconde visite prévue à son programme florentin. Alternativement freiné ou emporté par une bise capricieuse toujours aussi piquante, il se rendit Via Del Giglio, entre San Lorenzo et Santa Maria Novella. C’était sous ce double patronage que s’était établi Maurizio Salvi, le plus fameux négociant en instruments anciens de la péninsule italienne. Si un homme dans ce pays avait entendu parler de la lyre jumelle, ce ne pouvait être que lui.

Ayant annoncé sa venue par un coup de fil préalable, Gabriel fut accueilli dès son entrée par le maître en personne. Celui-ci, installé en l’attendant sur la banquette d’un clavecin bucolique, se leva dès qu’il l’aperçut. L’écho des dernières notes égrappées sur le double clavier rappela au Camden cow-boy son périple dans le Hall of Shades…

Était-ce son teint d’endive britannique ou sa mise de dandy texan qui avait fait aussi rapidement reconnaître Gabriel ? Salvi, quant à lui, n’avait pas grand-chose d’italien : c’était un grand quinquagénaire rouquin au visage tavelé d’éphélides, d’une distinction fort peu méridionale. On l’aurait vu sans surprise tenir un magasin d’antiquités à Dublin. N’étant là ni pour percer les mystères génétiques de la famiglia Salvi, ni pour se montrer d’une curiosité désobligeante, Gabriel préféra ne pas s’étonner ouvertement d’une physionomie si peu toscane. Il promena un œil affriandé sur les violons, mandolines et autres clavicordes exposés à sa vue, et gagna les faveurs de son hôte en multipliant les questions les plus pertinentes qu’il put formuler.

Une fois son spécialiste mis en confiance, le Nashville Duke en vint à sa double lyre. La présentation qu’il en fit ne suscita pas chez Salvi la perplexité redoutée. Le Florentin savait parfaitement de quoi son visiteur l’entretenait. Un instrument de ce type, le seul spécimen encore existant à ce jour, agrémentait depuis quatre ou cinq ans la collection d’un éminent amateur de Lucques. Salvi avait personnellement examiné cette curiosité lors d’une des visites que ce notable toscan organisait chaque vendredi dans le musée qui lui servait de demeure. Selon ce dernier, il s’agissait d’un instrument pédagogique destiné à réunir maître et élève dans leur pratique.

Gabriel comprit qu’il devrait après cela se rendre à Lucca. Avant de prendre congé, il tint à effectuer une ultime vérification. Quelqu’un d’autre à part lui avait-il un jour consulté Salvi à propos de cette lyre ? À en croire ce dernier, une seule personne avait manifesté de l’intérêt pour l’instrument. Quelqu’un dont il avait reçu plusieurs fois la visite ces quinze dernières années, probablement un Vénitien, à en juger à son accent. L’homme n’était plus revenu depuis que Salvi lui avait révélé que la lyre tant désirée était exposée à Lucques.

« Cet homme-là ? demanda Gabriel en sortant de sa poche la carte postale achetée à la Pinacoteca.

— Eh, je ne le croyais pas si vieux ! s’esclaffa Salvi. Mais vous avez raison. Excepté le costume, c’est à peu près ça. Qui est le digne personnage représenté sur ce portrait ?

— Francesco Sforza, duc de Milan, 1401-1466.

— Dans ce cas, l’instrument n’a pu lui appartenir, celui-ci est beaucoup plus récent. Mais je trouve très jolie l’idée d’avoir été visité par un fantôme Renaissance… »

Dans l’épisode suivant

Vernon Gabriel va donc se rendre à Lucques, non sans quelques désagréments. Si le dernier exemplaire de la lyre jumelle s’y trouve effectivement, l’acquérir ne va pas aller sans poser problème, comme vous l’apprendrez avec le prochain épisode : La citadelle blanche.

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Ce qu’il convient de savoir…

Alors que Vernon Gabriel se prépare à partir en Italie sur les traces d’Antonio Guarneri, l’assassinat aussi inopiné qu’atroce du mystérieux Rabbleholme l’a obligé à différer son voyage. Ce déplacement n’en demeure pas moins l’unique moyen de vérifier si l’arpège recréé par le Cénacle Précieux possède le pouvoir que celui-ci lui a prêté.