Vernon Gabriel ne trouva pas l’agrément espéré au court trajet le menant de Florence à Lucques. Il pensait s’offrir le plaisir d’un aimable parcours autoroutier dans l’Alfa Roméo, aussi rouge que possible, qu’il avait louée à cet effet. Le vent mauvais qui soufflait sur le pays avait malheureusement apporté avec lui une vague de neige inopinée. Gabriel découvrit à ses dépens qu’en Italie prévoyance n’était pas mère des vertus. Il fut ainsi contraint à un voyage périlleux sur une route rendue plus glissante par l’impéritie des services d’entretien que par les intempéries elles-mêmes. La brève promenade escomptée se prolongea en calvaire sur une A11 devenue fichtrement hasardeuse, au milieu du trafic erratique des naufragés de l’asphalte. Ce fut donc avec un indicible soulagement que le Nashville Duke aperçut enfin les contours encotonnés de Lucca.

La zone arborée qui cernait la ville, sur l’emplacement des remparts, n’avait plus rien de la fastueuse ceinture verte vantée par les guides touristiques. La vieille cité toscane disparaissait dans un buisson givré plus proche de la couronne d’épines d’un Christ boréal.

Une fois franchie la Porta Elisa, Gabriel se heurta intra-muros à une invraisemblable pagaille automobile, un flot chaotique de Fiat de tous âges et tous formats tentant tant bien que mal de circuler au milieu des tourbillons de flocons. Il essaya de se frayer un chemin entre celles qui dérapaient à qui mieux mieux et celles qui restaient empêtrées dans les congères en formation. La ville s’étriquait devant lui en un dédale de rues étroites, rendu impénétrable par les tartines de neige qu’agglutinaient les rafales. Il dut finalement renoncer et préféra garer son Alfa sur le premier emplacement qu’il trouva, quitte à gagner à pied son hôtel.

Gabriel se souviendrait longtemps du trajet éprouvant qu’il effectua valise au poing jusqu’à la Città Vecchia, le visage fouetté par la bise, pointillé par les cristaux de neige. Il avait beau être insensible au froid, cette séance de trekking polaire lui parut aussi interminable qu’épuisante. Il s’étonna donc à peine que la réceptionniste de sa pensione l’accueille comme un rescapé.

Le temps s’était calmé le lendemain. Un ciel d’un gris faïencé s’étendait comme un linceul par-dessus Lucques enneigée. L’absence de vent rendait le froid moins agressif. Captive de son enceinte verglacée, capitonnée dans un silence ouaté, la ville était devenue une sorte de citadelle blanche, murée dans une lourde inertie. Les rues restaient vides de passants, personne n’étant désireux de s’épuiser à fouler tant de neige.

Après s’être renseigné auprès du personnel de l’hôtel, puis avoir difficilement rapproché de son gîte la motte blanche qui lui servait de voiture, Gabriel gagna d’un pas lourd la Via Guinigi, heureusement toute proche. Il ne tarda pas à apercevoir le symbole laissé à la ville par la famille régnante dont la rue portait le nom : une orgueilleuse tour carrée chapeautée d’un jardin suspendu. Le bouquet de chênes verts pointant au faîte de l’édifice était encore poudré de blanc, ce qui donnait l’impression que le bâtiment transi s’était coiffé d’un gros bonnet de laine. Un bon nombre des édifices environnants avaient appartenu à la caste des Guinigi. En leur temps – Gabriel l’avait lu dans le guide acheté à l’hôtel –, ceux-ci n’avaient dû leur salut qu’à l’intervention d’un certain Francesco Sforza. Un personnage décidément appelé à accompagner désormais le moindre de ses pas.

L’un des anciens palazzi de l’illustre famille était à présent occupé par Fabrizio Masolino, le collectionneur émérite que lui avait signalé Salvi. Comme précisé par ce dernier, les galeries de ce musée plus que privé n’étaient ouvertes au commun des mortels que le vendredi, et ce sur inscription préalable. À l’abri du porche monumental s’ouvrait un bureau d’accueil tenu par une jeune femme d’une beauté spectaculaire dont le minois anguleux et la chevelure noire n’étaient pas sans rappeler ceux de la divine Sophia Loren. Celle-ci jeta quant à elle un regard étonné sur la tenue du Nashville Duke. Ce fut moins son aura d’Arizona que la légèreté de sa mise qui la surprit. Comment pouvait-on sortir si peu couvert par un temps pareil ?

Gabriel se prêta sans trop rechigner à ces formalités, détaillant par écrit les raisons de sa visite. Il eût été malvenu de sa part de s’insurger contre de pareilles chicanes, alors que lui-même sélectionnait ses acheteurs… Il veilla à mentionner qu’il était venu à Lucques sur les conseils de l’estimable Salvi, et s’abrita derrière la caution imaginaire du non moins honorable Cavalcanti, histoire de faire bonne mesure.

Son hôtesse le pria de patienter quelques minutes afin d’examiner sa demande. Gabriel eut l’impression de poireauter dans l’antichambre d’un consulat, à espérer son visa de Dieu. Son dossier devait être suffisamment convaincant puisqu’il se vit prier de repasser le lendemain pour la visite hebdomadaire.

En décor de Vasaloppet

Désormais confronté à la perspective morose d’une journée entière à tuer en attendant le moment d’admirer la lyre jumelle, Gabriel estima qu’il ne lui restait plus qu’à jouer au touriste. Cette Lucques désormais hors d’atteinte était même à son entière disposition : tant de neige amassée retenait chez eux les badauds. Le Nashville Duke arpenta donc pendant quelques heures les ruelles désertes de la petite cité recroquevillée entre ses remparts. En bien des endroits, la poudreuse accumulée la veille s’offrait encore vierge à ses pas. Plutôt que de s’échiner à déblayer son pas de porte, l’autochtone priait la Madone de lui accorder un dégel rapide. De quoi conforter Gabriel dans l’idée que l’Italien est flemmard par optimisme et laxiste par piété, ce qui le rend vite pardonnable.

Le Camden cow-boy suivit en solo l’itinéraire emprunté d’habitude par les cohortes de touristes béats. Il fit le tour de la Piazza dell’Anfiteatro, longeant sa ronde de bâtisses érigées à même l’ovale des anciens gradins romains, curieuse arène urbaine, déconseillée aux claustrophobes. Il admira l’inévitable Duomo, son imposant fronton de marbre blanc et vert, ainsi que le puissant campanile qui le flanquait. Un de plus à escalader pour qui aurait entendu l’arpeggio oscuro… Il n’oublia pas d’aller saluer le Volto Sante, le Saint Visage, hébergé à l’intérieur, un Christ noir dont la sombre mine lui rappela un autre épisode vécu par le Cénacle Précieux. Cette ville concentrait d’ailleurs sur une aire restreinte une densité incroyable d’églises et d’édifices religieux, à rivaliser avec Rome. De quoi ravir l’archange d’Islington, qui poussa même l’audace jusqu’à parcourir d’un pas laborieux les quatre kilomètres de banquise de la Passeggiata delle Mura, le long mail reliant les lourds bastions rampants qui verrouillaient la cité. Quelques impétueux avaient sorti leurs skis nordiques et, faute de pouvoir se rendre à leur travail, profitaient de la Mura di Lucca transformée pour l’occasion en décor de Vasaloppet.

Ce fut donc un Vernon Gabriel quelque peu courbatu qui se présenta le lendemain au palazzo Masolino, ex-Guinigi. On ne se bousculait guère à l’entrée. Deux autres visiteurs, pas un de plus, battaient de la semelle dans l’atrium enneigé, attendant qu’on daigne les accueillir. Gabriel devait apprendre plus tard, en cours de circuit, que l’un était un violoniste turinois de renom, l’autre, au physique d’hidalgo, un antiquaire brugeois. Deux candidats dont le profil cadrait au mieux avec les desiderata de l’intransigeant Masolino.

Celui-ci fit enfin son apparition, peu avant que ses visiteurs ne soient pour de bon transformés en Sainte Trinité de la glace. Il était accompagné par la fille secrète de Sophia Loren, qui se chargea des présentations avant de regagner prestement la chaleur de sa loge.

Fabrizio Masolino offrait une physionomie conforme au caractère tranchant que laissaient présager ses exigences. C’était un homme-couteau, au mince visage taillé en lame, à la silhouette effilée, serrée à la taille dans une sorte d’étroite redingote dont le gris répondait à l’acier d’un regard inflexible et à l’argent d’une belle chevelure de sexagénaire. L’homme salua son maigre public avec une courtoisie contenue, les lèvres sèches et le verbe acéré, le dos encore droit malgré son âge. Son nez busqué et une fine moustache cendrée achevaient de lui donner une allure de bretteur. Gabriel l’aurait davantage imaginé tenant une salle d’escrime que s’occupant d’un musée d’instruments anciens.

Leur hôte n’était pourtant pas aussi rébarbatif que son apparence le donnait à penser. Il s’échauffa vite, dès la visite commencée, et présenta sur un ton passionné les mille merveilles exposées dans ses galeries et salons. Les étiquettes de présentation se résumant au strict minimum – le plus souvent une date, un lieu, parfois le nom du luthier ou du facteur ayant confectionné l’instrument –, Masolino fournissait les détails nécessaires et répondait avec verve aux questions de ses visiteurs sevrés d’informations. Cet affichage restreint rendait sa présence indispensable et lui permettait de mettre son érudition en valeur. La sincérité de son amour des instruments rachetait ses pédanteries d’expert. Gabriel se sentit bien vite au diapason de son guide, lui qui n’agissait pas différemment à l’Angel Music Shop.

Masolino n’avait rassemblé dans sa collection que des spécimens anciens d’origine européenne. Aucun instrument lointain ou tribal n’avait été retenu. À entendre le propriétaire de l’endroit, le primitif souffrait de l’absence de millésime et l’exotique n’avait aucun mérite à sa singularité. Dont acte. La première salle, consacrée aux claviers, retint particulièrement l’attention du brocanteur flamand, visiblement venu là compléter ses connaissances en la matière. Les clavecins en bois précieux ornés de scènes mignardes le délectaient autant que les régales, épinettes, virginales, square pianos, sans parler d’un étrange glass harmonica dont Gluck aurait usé. L’espace suivant, réservé aux violons et autres cordes frottées, passionna davantage le virtuose turinois. Gabriel, lui, patientait tant bien que mal, attendant la section des instruments à cordes pincées.

Celle-ci prenait place dans une ancienne salle de bal aux lambris cérusés, couverte de miroirs destinés à accroître le sentiment de valser à l’aise. Une vraie Galerie des Glaces. Masolino y avait entassé une profusion de théorbes, mandores, luths, mandolines et guitares. Gabriel, ayant aussitôt repéré l’emplacement réservé aux lyres et harpes, s’y précipita sous l’œil étonné de son guide. La lyre jumelle était bien là, sagement exposée parmi ses sœurs, antiques ou pas, celtiques ou non, à double ou triple jeu de cordes parfois, entre quelques cithares, un barbitos allongé et une phorminx cornue. L’instrument lui parut familier, tant il était proche de la description qu’en donnait Guarneri. D’un encombrement conséquent sans plus – l’équivalent d’un cube de soixante centimètres d’arête –, il était visiblement démontable en trois parties pour être aisément transporté. La table de résonance reliant les deux réseaux de cordes, dotée d’ouïes de violon, avait été élaborée en bois précieux et ornée de marqueterie. Il se dégageait de l’ensemble une impression de raffinement et d’harmonie.

L’étiquette apposée se limitait à deux informations : 1818, Bergame. Le cousin de Guarneri aurait-il poussé l’infidélité familiale jusqu’à s’arroger la paternité de la double lyre ?

Notant l’intérêt soudain que portait Gabriel à l’instrument, Masolino s’approcha pour le renseigner à son propos. Il confirma qu’il s’agissait pour lui d’un outil didactique, destiné à un maître soucieux de diriger de près les exercices de son élève, probablement un prototype demeuré unique puisque ses recherches ne lui avaient pas permis de trouver trace d’autres exemplaires. Le prestige de la chose se limitait à sa rareté. Le nombre particulièrement élevé de cordes et un système d’accordage apparemment complexe pouvaient éventuellement retenir l’amateur auprès ce modèle biscornu, au sens étymologique du terme.

Comme la face du Christ sur le Saint Suaire

Ne tenant pas à donner l’impression qu’il n’était venu que pour cet instrument, Gabriel se laissa entraîner dans la suite de la visite. Parvenu dans l’ultime salle, consacrée à la musique mécanique, orgues de Barbarie, limonaires et autres orchestrions, il se tint en retrait pendant que le Belge et le Lombard prenaient congé puis, ceux-ci s’étant retirés, il sollicita de son hôte la permission d’aller avec lui se livrer à un plus ample examen de cette double lyre qui, l’avoua-t-il, l’intriguait. Flatté de tant d’intérêt, Masolino rebroussa chemin en sa compagnie.

« Comment avez-vous pu identifier le millésime et l’origine de ce spécimen ? s’enquit Gabriel.

— Je n’ai pas grand mérite, admit son guide. Voyez, là, sur le flanc gauche de la table : cela a été gravé dans la lame de merisier. »

Le cousin Matteo était effectivement un ladre…

« Et pourrais-je savoir où vous l’avez acquis ?

— C’est là une de ses particularités dont j’ai omis de vous parler tout à l’heure : je ne l’ai ni acheté ni trouvé. Cet instrument est venu à moi tout seul. Par mystère ou par miracle, allez savoir…

— Comment ça ? s’étonna Gabriel, un frisson sur l’échine.

— Il y a environ cinq ans de cela, en effectuant ma tournée matinale, je l’ai découvert posé là où vous le voyez, apparu comme la face du Christ sur le Saint Suaire. Quelqu’un s’est donné la peine de s’introduire chez moi pendant la nuit pour me faire ce cadeau, sans raison ni explication. J’ai repéré par la suite les traces d’effraction que ce mystérieux donateur a laissées sur son passage. Ce devait être un voleur mal azimuté : voilà que ce chapardeur inversé me laissait un bijou au lieu d’en emporter un. Vous y comprenez quelque chose, vous ? »

Gabriel feignit de partager sa perplexité. En réalité, il venait d’effectuer le rapprochement qui s’imposait avec la façon analogue dont Adrian Di Sante était entré en possession des carnets de Guarneri. Dans les deux cas, un philanthrope anonyme, probablement la même personne, s’était débrouillé pour transmettre une relique du Cénacle à quelqu’un dont il supposait qu’il en ferait le meilleur usage. Di Sante disposait dès lors de données suffisantes pour que vibre à nouveau l’arpège, tandis que le collectionneur de Lucques, doté de l’instrument mais pas du mode d’emploi, n’en avait apparemment rien tiré d’autre qu’un peu d’émerveillement.

Mais pourquoi agir ainsi masqué ? Et dans quel but ? Si ce généreux inconnu désirait à ce point que retentisse à nouveau l’arpeggio oscuro, que ne s’en chargeait-il lui-même ? Préférait-il abandonner à d’autres les risques liés à son usage ? Il y avait dans cette façon de procéder quelque chose d’infiniment retors qui ne laissait présumer rien de bon des intentions de ce gaillard.

Une question supplémentaire vint alors se greffer sur les précédentes dans l’esprit perturbé de Vernon Gabriel. Pourquoi cet invisible individu n’avait-il pas remis carnets et lyre à celui qui s’y intéressait de toute évidence, à savoir le fantôme de Sforza ? Tenait-il au contraire à ce que ce dernier ne mette pas la main sur eux ?

« Je suis finalement doublement reconnaissant envers ce cambrioleur éperdu, poursuivit Masolino tandis que Gabriel s’empêtrait dans tant d’énigmes. Non seulement je lui dois une pièce unique de ma collection, mais en plus il m’a incité à me doter d’un système d’alarme et de surveillance qui m’a préservé depuis de l’insistance des monte-en-l’air.

— Y a-t-il donc eu chez vous tant de tentatives de vol ?

— Un bon nombre en effet. Toutes avortées, heureusement. Ces messieurs se sont toujours enfuis au premier coup de sirène.

— Et vous n’aviez jamais eu à déplorer de cambriolages auparavant ?

— Pas le moindre. C’est à croire que les malandrins ont partie liée avec les installateurs de systèmes de surveillance. »

Pour le Nashville Duke, c’était plutôt la venue de la lyre jumelle en ces lieux qui avait déclenché tellement de convoitise.

Dans l’épisode suivant

Pour soustraire la lyre à ceux qui la briguent autant que lui, Vernon Gabriel n’a donc d’autre solution que de tenter de l’acheter. Ce qui ne va pas s’avérer aussi évident que cela. Il lui faudra inventer de quoi se jouer des réticences obstinées de son détenteur actuel, et pour cela recourir au pouvoir d’attraction d’un étonnant mécanisme. Celui dont vous découvrirez l’existence dans l’épisode à venir : Le componium de Winkel.

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Ce qu’il convient de savoir…

De Milan à Florence, les choses se sont précisées pour Vernon Gabriel : il sait désormais comment Di Sante est entré en possession des carnets de Guarneri, sans l’avoir souhaité, et a appris que quelqu’un d’autre s’intéresse autant que lui à ces manuscrits ainsi qu’à la lyre jumelle, dont l’ultime exemplaire est exposé chez un collectionneur de Lucques, sa nouvelle destination.