« Je souhaiterais vivement vous acheter cette lyre, proposa Gabriel, à brûle-pourpoint.

— Diable, quel intérêt soudain ! s’étonna Masolino. Seriez-vous à ce point sujet au coup de foudre ?

— Disons que je suis sensible à la corde… Quelle somme en voudriez-vous ?

— Désolé, je ne suis pas vendeur. » refusa tout net le Toscan, redevenu aussi coupant que son physique le laissait deviner.

Gabriel réalisa d’emblée qu’il ne vaincrait pas aisément la résistance qu’on lui opposait.

« Sans vouloir vous vexer, monsieur le marchand de guitares, je ne suis pas un mercanti, moi ; seule la passion me motive. En ce qui me concerne, un instrument n’a pas de prix. Si je lui ouvre ma collection, c’est que je suis entré en résonance spirituelle avec lui, que je lui suis indéfectiblement attaché. Il n’est pas question que je me sépare de la moindre de mes richesses. Aussi épais sera le paquet d’euros que vous m’offrirez, cette lyre ne quittera pas mes murs. Ce serait comme m’arracher un bras.

— Loin de moi l’idée de vous amputer, signore Masolino. N’y a-t-il pas pourtant un moyen de nous entendre ? Ce serait la moindre des choses, entre amateurs de musique… Somme toute, ce n’est pas un spécimen si précieux. Nous ne parlons pas là de la première épinette de Mozart enfant.

— Quand bien même ce ne serait que la guimbarde de son dernier valet, je ne vous la cèderais pas pour autant si je la possédais. Navré.

— On ne vous aurait donc jamais approché pour négocier l’achat de ce modèle ?

— Lui seul, non. Mais j’ai effectivement reçu plusieurs propositions de rachat pour l’ensemble des lyres et harpes – auxquelles je n’ai évidemment pas donné suite.

— Émanant du même homme, peut-être ?

— Exact.

— Ce citoyen-ci, qui sait ? insista Gabriel en exhibant à nouveau la carte postale représentant Sforza.

— En effet. Serait-ce l’inventeur de la pommade anti-âge pour avoir conservé le teint si frais ? Ce tableau doit dater du Quattrocento, non ?

— Rassurez-vous, votre acheteur potentiel n’était qu’un de ses descendants, probablement.

— Mais comment se fait-il que vous vous baladiez avec le portrait de son ancêtre, comme si vous recherchiez cet homme ? demanda Masolino, devenu tout à coup suspicieux. Êtes-vous négociant en guitares ou détective privé ? »

Gabriel reconnut à part lui que par la force des choses il était à présent plus proche du second que du premier. Mais on ne s’improvisait pas investigateur, il en avait la preuve : il venait de manquer singulièrement de prévoyance. Comment dès lors se dépêtrer des sables mouvants dans lesquels il venait de se fourrer ?

Il lui fallut servir à Masolino une fable vite ficelée. Un de ses meilleurs clients, prétendit-il, guitariste d’un groupe de sauvages certifiés, mais doté d’une grande finesse d’esprit ainsi que d’une vaste culture musicale, nourrissait une passion insatiable pour les instruments alambiqués. Il était tombé par hasard sur un catalogue musical du début du XIXe siècle présentant cette lyre improbable comme une création transalpine. Ayant appris que Vernon Gabriel partait pour l’Italie, il lui avait demandé comme un service de se mettre en chasse d’un spécimen de cet étrange outil, et de l’acquérir pour lui s’il avait le bonheur d’en dénicher un. Qu’il ne regarde surtout pas à la dépense. Le marchand d’Islington s’était donc rendu directement chez Salvi : quand on se nomme Gabriel, autant s’adresser directement à Dieu. Avant de lui apprendre où trouver ce qu’il cherchait, le Florentin lui avait révélé qu’il n’était pas le seul à s’intéresser à cet instrument, qu’un sosie entêté de Francesco Sforza le recherchait aussi. Et voilà comment il s’était retrouvé bloqué dans les neiges de Lucca, avec dans sa poche un portrait susceptible de lui faire reconnaître son rival.

L’histoire parut dissiper la méfiance de Masolino, sans pour autant affaiblir sa résolution. Il n’était toujours pas vendeur et le fit de nouveau savoir. Il raccompagna Gabriel jusqu’à la sortie en l’assurant autant de ses sentiments distingués que du caractère définitif de son refus.

Ce fut en passant de nouveau dans la salle consacrée à la musique mécanique que notre Londonien contrarié connut une sorte d’illumination. Il songea tout d’un coup à ce brave Trevor-Jones, et au componium de Winkel. N’étant pas homme à se laisser si aisément débouter, il entrevit en un éclair le moyen d’amener Masolino à lui céder son bien.

Une porte ouverte sur l'infini

Gabriel retourna dare-dare à son hôtel. La neige tombait à nouveau, rendant sa marche aussi pénible qu’à son arrivée l’avant-veille. La couronne de chênes de la Torre Guinigi s’estompait jusqu’à disparaître dans la brouillasse ambiante. Une fois au sec, le Nashville Duke appela Anthony Trevor-Jones. L’antiquaire était présent dans sa boutique de Camden Passage et manifesta sa surprise de s’entendre ainsi appeler d’Italie par son pittoresque voisin, le ranchero de Charlton Place. En dépit des siècles qui les séparaient, les deux commerçants s’étaient toujours bien entendus : ils partageaient la passion des objets raffinés et des beaux matériaux, même si l’un se passait fort bien de l’électricité dont l’autre se repaissait.

Gabriel exposa le motif de son coup de fil et l’affaire fut rapidement conclue. Il déploya ensuite son ordinateur portable afin d’effectuer un virement instantané à l’ordre du brocanteur d’Islington. Peu après lui parvint via sa boîte mail une facture en bonne et due forme, ainsi qu’un certificat de propriété, le tout obligeamment antidaté de trois mois par le dévoué Trevor-Jones. Un peu de charme auprès de la réceptionniste lui permit d’imprimer tout cela, ainsi que de se livrer à un rapide travail de photocopie. Tout était prêt, il ne lui restait plus qu’à retourner dès le lendemain chez Fabrizio Masolino.

Bien que l’on fût un samedi, ce dernier accepta de le recevoir dès qu’il se présenta Via Guinigi. Le collectionneur prit aussitôt les devants, d’un ton courtois mais sec :

« J’espère que vous ne venez pas me relancer à propos de cette lyre.

— J’ai bien compris que vous n’étiez pas vendeur, le rassura Gabriel. Aussi n’ai-je aucune intention de vous l’acheter. Je viens en fait vous parler d’autre chose. J’ai constaté que vous portiez un intérêt certain à la musique mécanique. Avez-vous entendu parler du componium de Winkel ?

— C’est une sorte d’orchestrion, non ? Dont l’unique exemplaire est exposé au Musée des Instruments de Musique de Bruxelles, c’est cela ?

— Tout à fait. Mais vous en parlez comme s’il ne s’agissait que d’un banal limonaire, dites donc. C’est bien plus qu’un orgue de Barbarie amélioré, croyez-moi ! »

Vernon Gabriel se fit un devoir de décrire les particularités de l’instrument en question, s’appliquant à enfler son propos d’un enthousiasme délibérément exagéré. Sans doute à la suite d’un échange de bons procédés, le néerlandais Diederich Nicolaus Winkel avait confectionné en 1821 un instrument inspiré du panharmonicon inventé dix-sept ans plus tôt par l’illustre Maelzel. Ce dernier avait lui-même repris des travaux de Winkel pour mettre au point le premier métronome. Similaire en principe à la machinerie musicale de Maelzel – dont il ne reste hélas aucun spécimen –, le componium, comme tout bon orchestrion, ambitionnait de remplacer à lui seul une fanfare entière en cumulant neuf registres d’orgue enrichis de percussions. Comme sur l’orgue portatif imaginé par Barberi, devenu Barbarie, des doigts mécaniques y déchiffraient sur deux énormes cylindres en bois des partitions constituées de picots et fondées sur un système binaire proche de celui des ordinateurs. Cette colossale boîte à musique présentait cependant une étonnante singularité par rapport à ses concurrentes.

« En fait, ce componium était une porte ouverte sur l’infini, voyez-vous. » jubila Gabriel, emporté par une ardeur bien simulée.

À la place des rouleaux reproduisant les ritournelles à la mode, il était possible d’en installer deux autres, comportant de brèves séquences de notes, que mouvait un mécanisme aléatoire. L’appareil alignait dès lors des combinaisons de sons en constante variation. Pour peu que l’on active sans se lasser le soufflet alimentant en air la machine, il était possible de jouer ainsi à l’infini des mélodies en perpétuelle mutation. La chance que se reproduise une séquence déjà entendue était plus faible que celle de remporter la cagnotte de l’Euromillion.

« À ma connaissance, s’appesantit Gabriel, c’est le seul instrument au monde capable d’atteindre cette forme d’éternité toujours renouvelée. »

Le Nashville Duke vit que son speech avait eu l’effet escompté. Le regard de Masolino pétillait d’intérêt. Il avait allumé en lui la convoitise. Il était temps de porter l’estocade.

« Je croyais comme vous que la machine exposée à Bruxelles était le seul spécimen existant. Or quelle ne fut ma surprise, cet automne, d’en découvrir une réplique chez un brocanteur de mon quartier. Camden Passage, où je réside, offre une incroyable concentration d’antiquaires, savez-vous. J’ai ainsi appris que Winkel avait élaboré un second componium à l’intention de sa filleule. Il s’agissait d’une version de salon, je dirais même de chambre, de dimensions beaucoup plus modestes que le monstre qui trône en Belgique. Ce dernier est aussi encombrant que trois pianos droits superposés, rien qui convienne à une jeune fille. Pour l’occasion, l’inventeur néerlandais a même enjolivé sa création avec des dorures et des reliefs, un assortiment de mignardises destinées à la rendre plus coquette. Quand j’ai découvert cet exemplaire miraculeusement échoué à Londres, je n’ai pu résister et m’en suis porté acquéreur. Je tenais à vous apprendre l’existence de cet instrument, étant donné l’intérêt que vous semblez porter à la musique mécanique. »

Il allait de soi que l’existence de ce componium dépareillait d’un coup la collection de Masolino, soudain veuve d’un instrument hors du commun. Tant que le Toscan pensait qu’il n’en existait qu’un seul modèle, à jamais hors de sa portée, il pouvait se résigner à ne jamais le posséder. Mais à présent qu’il connaissait l’existence du deuxième spécimen, il lui serait désormais impossible de jouir de ses richesses sans éprouver le pincement du manque. Gabriel savait son interlocuteur appâté. Il n’avait plus qu’à attendre la réaction prévue.

Une poussée de fièvre romantique

« J’aimerais beaucoup vous racheter cet instrument, monsieur Gabriel, déclara son hôte avec une promptitude quand même inespérée. Votre prix sera le mien.

— Une chose à ne jamais dire à un mercanti ! Voyez-vous, monsieur Masolino, j’ai beau n’être qu’un commerçant, comme vous me l’avez si bien dit, sur ce coup-là, je ne suis pas vendeur.

Touché… grimaça l’Italien, en français dans le texte – une formule de fleurettiste contrit tout à fait en accord avec le personnage. Vous me rendez la monnaie de ma pièce. Je suppose que vous avez une idée en tête pour nous tirer d’embarras.

— Si je ne suis pas vendeur, je vous le répète, je n’ai rien contre un bel échange entre gentlemen. Votre lyre contre mon componium. Au cas où vous douteriez de mon honnêteté – peut-on se fier à un marchand, n’est-ce pas ? – voici les documents qui attestent que j’en suis bel et bien propriétaire, poursuivit-il en présentant les feuillets imprimés le matin même. »

Masolino parut hésiter :

« Le marché ne me semble pas aussi équilibré que cela. Je troquerais une pièce unique contre ce qui n’est qu’un duplicata, une sorte de miniature.

— Détrompez-vous, le contra Gabriel, et lisez cette copie d’un document du XIXe siècle, déniché par mon amateur de lyre au cours de ses recherches, et dont il m’a soumis l’original. »

Le Nashville Duke lui tendit la photocopie d’une page bien choisie des cahiers d’Antonio Guarneri, tout en ajoutant d’un ton assuré :

« Il est ici précisé, vous le constatez, qu’il a été fabriqué cinq exemplaires de la lyre jumelle. L’un d’eux peut refaire surface à n’importe quel moment, ce qui privera votre spécimen de son prestige d’enfant unique. Mon componium, en revanche, est bien le seul modèle disponible à part l’intouchable monument de Bruxelles. »

L’argument avait porté, c’était visible, mais Masolino, sans doute par fierté, se refusa à capituler trop vite.

« Accordez-moi le temps de la réflexion, soupira-t-il. Et laissez-moi votre numéro de mobile. Rassurez-vous : je ne vous retiendrai pas longtemps à Lucques. Je vous communiquerai ma réponse demain soir au plus tard. »

Peut-être avait-il besoin de la messe dominicale pour faire la part des choses. Dieu, comme la plupart des gens taciturnes, est souvent d’excellent conseil.

Le fait est que Masolino appela peu après la sonnerie de cloches du Ite pour accepter l’échange proposé par Vernon Gabriel. Celui-ci pouvait venir Via Guinigi prendre possession de son bien dès qu’il le souhaiterait. L’Écossais l’assura en retour qu’il donnait immédiatement des instructions pour l’expédition du componium à Lucca. Un nouveau coup de fil à Trevor-Jones conclut cette affaire menée plus rondement qu’il ne l’avait présumé.

Quand il se présenta pour retirer son dû, la doublure locale de Sophia Loren lui remit la lyre jumelle Celle-ci avait été emballée dans un flight case à ses dimensions. Une marque de prévoyance inattendue de la part d’un rapace qui refusait de délivrer la moindre permission de sortie à ses instruments chéris. Gabriel ne fut pas peu ému de sentir l’arpeggio oscuro soudain à sa portée, si proche, si terrible aussi.

Il se demanda alors, et seulement alors, comment il en userait. Il pouvait l’expérimenter comme un gamin s’adonne à un jeu longuement préparé, juste pour le plaisir de croire à un joli rêve. Mais si l’arpège possédait réellement le pouvoir d’emprise décrit par Antonio Guarneri, n’était-ce pas trop s’exposer que d’aller le reproduire ? Douillet comme tous les hommes savent l’être, Gabriel répugnait à s’incommoder d’un danger, qu’il fût réel ou supposé. Il n’était pas un risque-tout, loin de là. À présent qu’il détenait l’instrument incriminé, il se demandait s’il n’avait pas poussé trop loin cette parodie d’aventure.

Trouvant ridicule de redouter à ce point le pouvoir d’une mélodie, il préféra soudain douter de sa puissance. Cette histoire d’arpège tragique n’était sans doute que le fruit de l’imagination galopante de musiciens exaltés. Une poussée de fièvre romantique. L’expression d’une foi exagérée dans l’excellence d’un art. Gabriel était pourtant mal placé pour se montrer aussi rétif, lui le premier à reconnaître que la musique avait changé sa vie…

Il quitta Lucques le lundi matin, tandis qu’un redoux bienvenu libérait la cité de son rempart de neige. La lyre, à l’abri dans son conditionnement, reposait sur le siège passager de son Alfa Roméo. Il regagna Florence, mais, étant plus encombré qu’à l’aller, renonça au train pour s’envoler directement de Firenze Peretola à destination de London City.

Sans doute tout à la pensée de son retour au bercail, et engourdi par le sentiment lénifiant du devoir accompli, il ne se rendit compte à aucun moment qu’un individu aussi discret que tenace l’avait pris en filature depuis son hôtel à Lucca jusqu’à l’agence de location où il restitua son Alfa maculée. Le même homme s’était installé à trois rangées de fauteuils de lui dans l’avion en partance pour Londres. Il ne présentait aucune ressemblance avec Francesco Sforza, sans quoi Gabriel aurait remarqué sa présence. Mais si Pete Ward l’avait accompagné, l’infructueux producteur de Dark Theatre aurait reconnu le vénéneux Marco Quelque Chose, certes fripé et déplumé par les quinze années écoulées, mais l’air toujours aussi retors, cet air qu’il arborait à Stockholm lorsqu’il s’ingéniait à monter les Dee Tees les uns contre les autres.

Dans l’épisode suivant

S’il s’est donné tant de peine pour acquérir la lyre de Guarneri, on se doute que Vernon Gabriel ne va pas résister à la tentation de l’utiliser. Il sait cependant qu’il doit pour ce faire s’entourer de quelques précautions élémentaires. L’une d’elles serait peut-être de se retourner plus souvent pour voir si personne ne le suit… Il a pour y réfléchir jusqu’à l’épisode suivant, guère plus chaud que son séjour à Lucques : Cryophobia.

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Ce qu’il convient de savoir…

Le même donateur anonyme semble avoir fait présent des carnets de Guarneri à Adrian Di Sante et de la lyre jumelle à un collectionneur de Lucques. Mais dans quelle intention ? Souhaitait-il ainsi mettre les bénéficiaires sur la piste de l’arpeggio oscuro et les pousser à en user à sa place ?

Pour en savoir plus

- sur Maelzel
- sur l’épinette

Galerie d’images

- le componium de Winkel