Quand Vernon Gabriel s’éveilla ce matin-là, il sentit aussitôt que quelque chose avait changé autour de lui. Son house-boat ne produisait plus les grincements habituels. Le Salty Dog gémissait de façon plus contrainte, voire douloureuse. Le Nashville Duke se leva péniblement, encore ankylosé par une nuit pesante, leva le store le plus proche, et recula d’un coup, victime d’une répulsion instinctive. Sa main se porta à sa poitrine, par réflexe, pour y saisir la gemme de son bolo tie, un geste vain car il n’était pas encore entiché de son fétiche au point de le porter durant son sommeil.

Le canal sous ses yeux était pris par les glaces.

Gabriel avait été saisi à son retour d’Italie par le froid incisif qui régnait en Grande-Bretagne. Toutes les bouilloires du royaume n’auraient pas suffi à repousser cette vague d’air polaire descendue de l’Arctique. Et voilà que le gel avait été cette nuit-là si intense qu’une croûte de banquise s’était formée autour du house-boat, le comprimant de son étreinte.

L’aversion viscérale que Gabriel éprouvait pour la glace se réveilla aussitôt. La neige de Lucques, passait encore. Mais ça… Il ne pouvait rester une heure de plus sur ce rafiot pétrifié. Quelques minutes lui suffirent même pour se vêtir, rassembler quelques affaires et quitter son domicile flottant. Il allait s’installer à l’Angel Music Shop le temps que le redoux survienne. Tout ce dont il avait besoin s’y trouverait dès qu’il y aurait transféré lyre et carnets.

Comme il avait fixé rendez-vous à Serena Di Sante l’après-midi même au Salty Dog, il dut appeler celle-ci en urgence, la priant de le rejoindre à Charlton Place pour mener à bien l’expérience qu’il avait projetée. Il s’abstint cependant d’exprimer le motif de ce changement de programme : il ne tenait pas à se ridiculiser aux yeux d’une personne à l’esprit si acéré.

La curiosité s’était montrée la plus forte : il n’avait su résister à la tentation. Il lui fallait éprouver la lyre, égrener le mystérieux arpège, constater par lui-même ce qui en résulterait. Face au pouvoir supposé de cette mélodie, il se révélait aussi friable que Guarneri ou Di Parma : quand on détient une formule magique, il est impossible de se retenir d’en user.

Il devait toutefois tenir compte des effets désastreux décrits dans les cahiers lombards. Si l’arpeggio oscuro plongeait effectivement son auditeur dans une phase d’inconscience schizophrénique, Gabriel risquait fort de ne pouvoir mesurer l’influence qu’aurait exercé sur lui l’instrument. Il demeurerait ignorant des agissements de son doppelgänger, à supposer que celui-ci prenne pour de bon les commandes de sa carcasse d’Écossais. Il était par conséquent nécessaire de s’adjoindre les services d’un témoin. Le choix de ce dernier était une évidence : la sœur d’Adrian Di Sante était la seule personne susceptible de se prêter à l’expérience sans l’affliger de questions superflues. Elle était au courant de tout, et même si elle n’adhérait pas totalement au mythe de l’arpeggio, son scepticisme ne nuirait pas au bon déroulement du test, bien au contraire. Son témoignage en jouirait d’une impartialité supérieure. Contactée au lendemain de son retour au Royaume-Uni, Serena avait accepté sans rechigner, palpitant aussitôt de curiosité.

La belle Italienne fit son entrée à l’heure prévue dans le magasin d’Islington, nimbée comme d’habitude d’un nuage de parfum sans frontières. L’heure de la fermeture était proche. Vernon Gabriel laissa cette corvée à la charge d’Andy et convia sa visiteuse à venir patienter avec lui à l’étage. Il acheva de lui relater son périple en Italie, le temps qu’ils dégustent un espresso violent torréfié à Lucca pendant que le petit luthier ébouriffé rendait la boutique au silence.

Vernon Gabriel apprit alors à la jeune femme ce qu’il espérait de son aide.

Le plaisir d'enfiler un anorak en juillet

Il allait lui remettre une clé de la porte de l’immeuble. Le volet de fer de la boutique étant baissé, il était possible de quitter le bâtiment sans avoir à le relever : un escalier latéral reliait les locaux de l’étage à un couloir de dégagement courant au rez-de-chaussée. Serena se tiendrait dans la rue, au chaud dans sa Toyota garée à proximité, et attendrait que Gabriel envoûté sorte. Monsieur exécuterait l’arpège en solitaire, de peur qu’ils ne subissent tous deux le prétendu maléfice. Si celui-ci s’accomplissait, l’un d’eux devait conserver l’esprit clair. Sa comparse aurait alors à le prendre en filature, à l’épier au plus près, afin de lui rendre compte ensuite de ses agissements, quel que fût l’effet produit sur lui par l’arpeggio oscuro.

« Je serai l’ombre de votre ombre, promit Serena, ravie comme une gamine à la pensée du jeu qu’on lui proposait.

— Je ne vous ai pas demandée en mariage, que je sache… ironisa Gabriel.

— Je parlais d’ombre, pas d’éclipse… »

Le Nashville Duke regretta aussitôt de s’être aventuré sur ce terrain glissant. Le sourire triomphal de Serena avait quelque chose d’accablant.

La jeune femme se conforma aux instructions qu’elle venait de recevoir et quitta l’appartement avec des airs de conspiratrice. Gabriel lui laissa le temps de regagner son véhicule. Il s’attabla ensuite face à la lyre, déplia la feuille sur laquelle il avait recopié le schéma de l’arpège d’après l’acrostiche de Guarneri. Andy avait procédé au réglage de l’instrument en recourant à son accordeur électronique. Il était plus commode d’attraper un quart de ton par sa fréquence en hertz plutôt que de tenter de l’ajuster à l’oreille. D’une main qu’il rendit aussi ferme que possible, le soliste improvisé exécuta la série de notes.

La dernière d’entre elles avait à peine retenti que le jeu de cordes opposé vibra en réponse, produisant un accord d’une harmonie insolite, et d’une indéniable beauté. Cette sonorité possédait quelque chose d’à la fois charnel et caverneux, comme si elle émanait du fin fond d’une terre qui fût femme. Gabriel fut instantanément sensible à sa puissance d’envoûtement. Une sorte de voluptueux engourdissement le gagna, il sombra dans une profonde béatitude hypnotique.

L’accord de la lyre jumelle se prolongea plus qu’il n’était normal, comme si son écho rêvait d’éternité. Un long continuo suave. Gabriel aurait effectivement voulu que le temps se suspende à cette résonance sans fin, qu’il puisse ainsi déguster ad libitum le bonheur émollient que procurait le répons de l’arpège.

Le bruit d’une clé dans la serrure le tira prématurément de son hébétude. Il se retourna. La porte de l’escalier secondaire s’ouvrit. Serena apparut, essoufflée, la mine flamboyante, sa chevelure fauve parcourue d’ondulations électriques.

« Déjà ? s’étonna Gabriel. Qu’y a-t-il ? Vous avez oublié quelque chose ?

— Comment ça, déjà ? Vous vous moquez du monde ? Cela fait quatre heures que je vous cavale après ! »

Gabriel réalisa que tout venait de se dérouler de la même façon que lors des expériences du Cénacle Précieux. L’étourdissement qui selon lui avait duré quelques instants s’était en vérité prolongé bien au-delà. Afin de s’en assurer, il jeta un coup d’œil à l’horloge murale frappée du logo des Chambers Brothers qu’il avait dénichée chez un brocanteur du quartier. Il l’avait consultée avant d’exécuter l’arpège, il était alors 7.30 PM. Les aiguilles s’approchaient à présent de minuit. Le tempo obsédant de Time Has Come Today vint lui résonner aux oreilles, jaillissant spontanément de ses souvenirs musicaux.

Une sensation de picotement un peu douloureuse le força presque aussitôt à détourner le regard vers le dessus de sa main gauche. Il y aperçut une belle estafilade de quelques centimètres, incisant le bourrelet charnu entre pouce et index, une plaie récente puisqu’à peine coagulée. Alors que ses yeux se reposaient ensuite par réflexe sur la lyre devant lui, comme pour l’accuser déjà de tous les maux, il nota à son côté la présence nouvelle d’un poinçon de graveur, l’un des outils d’Andy. Sa pointe était maculée de traces d’un rouge brunâtre.

Voilà qui rappelait trop l’épisode des mains sanglantes vécu par Massimo Testi pour que Gabriel ne plonge pas dans l’angoisse. Qu’avait-il donc fabriqué pendant cet intervalle de quatre heures volé à sa conscience ?

Il se tourna à nouveau vers Serena, qui se défaisait de son trench-coat et de l’immense écharpe d’angora bobinée à son cou. Celle-ci comprit sans peine l’interrogation muette qu’il lui adressait :

« Du calme, vous n’avez tué personne ! De toute façon, je ne vous aurais pas laissé faire. Vous pouvez respirer : ce sang est le vôtre. »

Était-ce si rassurant que cela ? Peut-être pour prouver que la blessure était bénigne, la jeune femme ne se donna même pas la peine de l’examiner. Gabriel aurait pourtant apprécié les soins d’une si charmante infirmière. Elle préféra se laisser choir dans le fauteuil le plus proche, poussant un vaste soupir, à croire que les événements de la soirée l’avaient totalement épuisée.

« Alors ? Allez-vous me raconter ce qui s’est passé ? s’impatienta leNashville Duke. Comment me suis-je fait ça ?

— Pas en vous rasant ce matin, c’est certain. Vous ne vous rappelez donc rien de ce que vous avez fait ce soir ?

— Je n’ai même pas l’impression d’avoir oublié quoi que ce soit. J’ai bel et bien cru que vous rentriez à peine sortie.

— Vous avez pourtant amplement occupé votre temps. Le problème est que je comptais sur vous pour m’expliquer votre conduite… disons… insolite. Mais si vous avez même oublié votre amnésie… »

Serena Di Sante entreprit alors de raconter le déroulement de cette singulière soirée telle qu’elle l’avait vécue. Comme prévu, elle n’avait guère eu à patienter longtemps avant de voir Gabriel sortir de chez lui. Par prudence, elle l’avait suivi en voiture. Bien lui en avait pris : le marchand de guitares avait gagné le parking où il remisait sa Camaro et avait pris la route. Il s’était dirigé vers le quartier des docks, avait gagné la rive droite de la Tamise, longé Isle of Dogs, puis Greenwich, dépassé Thames Barrier pour gagner plus à l’Est une zone portuaire moins rénovée que Docklands. À la grande surprise de Serena, il s’était finalement garé devant le parc d’attractions d’Ice Age.

« Ice Age ? Qu’est-ce que je serais allé fiche là-bas ? s’extasia Gabriel. C’est le dernier endroit à Londres où j’irais mettre les pieds ! »

Deux ans auparavant, un groupe de promoteurs astucieux avait ouvert ce complexe de loisirs polaires. Surfant sur le succès des films d’animation bien connus, ils avaient réhabilité un secteur des docks pour le dédier à L’Âge de Glace, ne reculant pas une seconde devant l’ampleur des travaux de climatisation et la monstrueuse facture d’électricité que pareille entreprise supposait. L’idée d’offrir aux Londoniens la possibilité, toute l’année et tard le soir, de s’adonner aux sports d’hiver dans un cadre amusant n’était pas la moins bonne qu’ils aient eue. Les patinoires, pistes de ski de toutes sortes, tremplins, stades de hockey, de biathlon ou de curling avaient rencontré autant de succès auprès des adultes que les attractions enfantines qu’ils proposaient à un public plus jeune. C’était Disneyland façon Lillehammer. Le plaisir d’enfiler un anorak en juillet n’avait pas paru si incongru que cela aux habitués de Hyde Park.

Tel était l’imprévisible endroit où son inconscient avait mené Gabriel après qu’eut résonné l’arpège. En dépit de sa répulsion pour la glace sous toutes ses formes. L’intéressé n’en revenait pas. Mais, après tout, la lyre n’avait-elle pas fait de ce pédéraste de Rezzonico un éperon à donzelles, et du pieux Di Parma le plus impétueux des profanateurs ?

Son sang se répandit parmi les cristaux de glace

Une fois son ticket d’entrée acheté, Gabriel avait erré longuement parmi les différents sites. Serena eut le sentiment qu’il cherchait un lieu précis sans pour autant oser demander son chemin. La légèreté de son habillement contrastait avec les doudounes dodues des autres visiteurs d’Ice Age. C’était comme s’il rejouait Les Mystères de l’Ouest au pays des Michelin. Après avoir ainsi déambulé sans destination apparente, notre James West resta en contemplation pendant un bon moment devant un des nombreux bonshommes de neige jalonnant les allées, figures emblématiques de l’endroit. Émergeant finalement de sa torpeur, il porta la main sur la bonne bouille givrée de Norman The Snowman, le caressa d’une paume hésitante, avant de serrer le poing, et de lui expédier un direct dans la bedaine.

Il reprit ensuite sa route, pour aboutir au Labyrinthe Gelé. On nommait de la sorte un vaste dédale pour rire, creusé entre des murs de glace. Ceux-ci étaient polis comme des miroirs, mais assez translucides pour multiplier les illusions d’optique. Il était difficile d’y faire la différence entre ses propres reflets et les silhouettes des autres égarés errant à proximité. Gabriel, qui ne se souvenait décidément de rien, se demanda quel plaisir on éprouvait à se perdre en grelottant. Cette version frigorifique du Hall of Shades l’inspirait aussi peu que son équivalent de Crowbridge Station.

Serena l’avait suivi du plus près qu’elle le pouvait. Son gaillard semblait d’ailleurs agir avec l’indifférence d’un somnambule, accaparé par son rêve. Après l’avoir accompagné quelques minutes dans ses tribulations, elle le vit s’arrêter à un détour du parcours, sortir de sa poche le fameux poinçon de graveur, et se mettre à entailler la paroi de glace avec un bel entrain. Quand il eut creusé une cavité suffisante pour y glisser la main, il incisa sa patte gauche d’un trait de pointe et la plaça dans l’alvéole. Son sang se répandit parmi les cristaux de gel, y dessinant une constellation rougeoyante. Apparemment satisfait de son ouvrage, Gabriel s’échina alors à trouver la sortie du labyrinthe et regagna Charlton Place comme il était venu.

« Me direz-vous maintenant à quoi selon vous rime ce rituel ? l’apostropha Serena sans autre forme d’épilogue.

— Ce que je puis vous dire, c’est que jamais je ne me serais rendu consciemment dans un endroit pareil. Je ne supporte pas la glace, sous quelque forme que ce soit.

— Plutôt étrange comme allergie…

— C’est pis que cela : une aversion pathologique. La vue d’un glaçon flottant dans un verre me donne la tremblote et la nausée me monte au gosier si l’on me sert un sorbet. Si je vous ai demandé tout à l’heure de me rejoindre ici plutôt qu’au Salty Dog, c’est que Regent’s Canal a gelé cette nuit. Dans ce cas, vous comprendrez qu’aller gambader dans je ne sais quel dédale à l’esquimaude me mettrait au supplice.

— Vous l’avez fait, pourtant. Mais n’est-il pas écrit dans les carnets de Guarneri que l’on cesse d’être soi-même dès que l’on a entendu l’arpeggio oscuro ?

— Dans mon cas, c’est plutôt le contraire. Je suis vraiment devenu moi-même. Cette mélodie et son écho ont fait affleurer la part la plus souterraine de ma personne. Quelque chose que depuis des années je m’efforce de tenir enseveli dans mes tréfonds. »

Ce disant, il porta de nouveau la main droite sur la pierre noire à son col, et la pressa instinctivement contre lui.

« En parler me ferait plus de mal que de bien, je vous assure. Le symbole de ce sang que j’ai instillé dans la glace vous donne un aperçu éloquent de la violence de mon fichu secret, non ? »

Serena soupira de dépit. Ce n’était pas encore ce soir-là que Vernon Gabriel inviterait la jeune femme à le rejoindre au plus sombre de son cœur…

Dans l’épisode suivant

Serena Di Sante ne tardera pourtant pas à accéder à ce que lui cache Vernon Gabriel. Celui-ci ne pourra plus se taire quand va se reproduire à son détriment un scénario bien connu, celui qui a conduit à la disparition des cinq membres de Dark Theatre. Le Nashville Duke semble désormais figurer sur la liste de l’assassin aux requiem, comme vous l’apprendra le vingt-septième épisode : La guirlande d’Ophélie.

Laissez-nous vos impressions


6 − six =

Partagez sur les réseaux sociaux

Ce qu’il convient de savoir…

Vernon Gabriel est parvenu à entrer en possession de la lyre de Guarneri détenue par un collectionneur de Lucques. Mais il n’est pas seul à reprendre le chemin de Londres. Celui qui en Suède sema la zizanie entre les membres de Dark Theatre a discrètement emboîté le pas au Nashville Duke.