Le vent au dehors avait d’un coup interrompu son tapage. À croire qu’invoquer la Lumière Noire avait eu sur lui l’effet immédiat d’un sortilège. Le silence qui empesait l’Angel Music Shop n’en parut que plus surnaturel.

« Ah, je vois, réagit Vernon Gabriel après quelques secondes d’incompréhension. Vous voulez parler de la guitare d’Adrian Di Sante.

— C’est cela. J’ai vu sur votre site Internet que vous la proposiez à la vente.

— Exact. Une Washburn Mercury MG noire 1992 customisée. Celle que les adorateurs du groupe avaient en effet surnommée Black Light. Une pièce remarquable. Vous étiez donc fan de Dark Theatre ?

— Un peu plus que cela. J’étais la sœur d’Adrian Di Sante. »

Gabriel leva un sourcil de surprise :

« Vous étiez, dites-vous ? Vous ne l’êtes plus ?

— C’est lui qui n’est plus… Adrian est décédé avant-hier. »

Face au regard interrogatif dont le marchand d’instruments accompagna ses condoléances, Serena se crut obligée d’en dire davantage :

« Il s’est défenestré. La police a conclu à un suicide.

— Je crois comprendre à votre ton que vous n’en êtes pas aussi convaincue que cela.

— Les circonstances sont si troubles, si ténébreuses. »

Et donc à l’image du personnage et de son groupe, pensa Vernon Gabriel. L’honorable musicologue qu’il était n’avait jamais été spécialement attiré par Dark Theatre. Certes, il estimait à leur juste valeur les avancées dont le rock des Nineties avait bénéficié grâce à Di Sante et ses sbires. Ceux-ci avaient acquis une renommée flatteuse en s’inscrivant dans le sillage de Kansas et Angel – un cousin séraphique…– pour célébrer avec faste les noces tapageuses du hard rock et de la progressive. L’union contre-nature de Yes avec Metallica. Gabriel avait cependant toujours jugé démonstrative à l’excès la musique tarabiscotée de Dark Theatre, trop volubiles ses débords de virtuosité, et trop chargés d’ésotérisme ses propos d’une poésie délibérément hermétique. Bref, il admirait sans se sentir capable d’aimer.

Bien qu’intrigué par le mystère dont s’entourait la disparition de Di Sante, Vernon Gabriel jugea opportun de ne pas exacerber par des questions malvenues la douleur sensible de la jeune femme. Il l’entraîna plus avant dans sa galerie, jusqu’à une guitare d’un lustre obscur, tranchant violemment par sa noirceur avec les chaleureuses tables d’acajou ou d’érable ondé qui la côtoyaient.

Serena ressentit un trouble violent en l’approchant. La chair de poule hérissa ses avant-bras, en ondes successives, ses tempes s’échauffèrent, son corps entier s’émut. La vibration ressentie dès son entrée dans le magasin atteignit une intensité maximale.

« La Clef ! » s’exclama-t-elle en tendant vers elle une main frémissante.

Son guide lui jeta un regard chargé d’étonnement.

« C’était ainsi qu’Adrian la nommait, expliqua-t-elle, même si les fans la vénéraient en effet sous le nom de Black Light.

— Je suppose, se risqua Gabriel, que c’est en référence à cette torsade de nacre plus ou moins en forme de clef de sol qui décore la contre-éclisse inférieure.

— Une explication trop simpliste pour quelqu’un comme Adrian, vous en conviendrez, le reprit-elle sur un ton presque acerbe. Le surnom n’a rien à voir avec cet ornement ni les clefs musicales : mon frère affirmait que cet instrument lui avait ouvert des horizons musicaux insoupçonnés et possédait le pouvoir de déverrouiller les idées recluses sous son crâne.

— Il est vrai que cette merveille a de quoi stimuler davantage que la Hamer Standard 79 qu’il utilisait au début de sa carrière – un instrument pourtant respectable, mais un peu trop conventionnel pour quelqu’un qui l’était si peu. Cette Washburn est un spécimen magnifique : corps en aulne massif, érable pour le manche et bois de rose pour les touches, vibrato Floyd Rose, un jeu de micros exceptionnel. Une splendeur. On comprend qu’il l’ait conservée comme instrument de prédilection alors que sa production avait été stoppée et que l’on proposait d’autres produits technologiquement plus performants. »

Les soeurs fatidiques main dans la main

Comme fasciné par la beauté profonde de l’instrument, Vernon Gabriel parcourut du bout des doigts la courbe souple de son éclisse.

« Beaucoup de dames aimeraient qu’on les caresse ainsi, persifla Serena.

— Oh, se défendit Gabriel, un peu de rose aux joues, rassurez-vous, je ne suis pas près d’appeler ma guitare First Wife, ainsi que le faisait ce cher Stevie Ray Vaughan. Je trouve d’ailleurs que l’instrument n’est pas si femme que ça. À mon sens, il tient autant d’Hermès que d’Aphrodite. Rondeurs féminines, mais mâture bien virile. Dites-moi plutôt, vous qui étiez de la famille, est-ce que ces incrustations de nacre qui dessinent comme des arabesques cabalistiques recèleraient une signification particulière ? Il me semble que beaucoup ont fantasmé dessus à l’époque, y voyant de mystérieux symboles au sens à découvrir.

— C’est Adrian lui-même qui les a conçues et transmises au luthier qui a personnalisé cette guitare, expliqua Serena. Il est évident que ces ornements représentaient pour lui quelque chose de précis, mais il s’est toujours refusé à nous le révéler. Pour lui, rien n’était plus seyant qu’un secret bien serré.

— Voilà une formule digne du personnage, apprécia Gabriel.

— Il n’y a guère que cette triple volute, près du chevalet, dont il ait daigné un jour me révéler la teneur. »

Elle désigna un ensemble de trois enroulements étincelants, chacun composé lui-même d’un trio de boucles à peu près concentriques. En même temps, elle se mit à psalmodier d’une voix sourde une étrange rengaine :

« Les sœurs fatidiques, main dans la main, messagères de la terre et de la mer, ainsi vont en rond, en rond. Trois tours pour toi, et trois pour moi, et trois de plus, pour faire neuf. Paix ! Le charme est dans le cercle… »

— Macbeth, acte premier, ponctua Gabriel.

— Scène trois, bien entendu, comme le nombre des sorcières. Adrian adorait Shakespeare, il le citait comme d’autres la Bible et s’amusait beaucoup à émailler ses chansons de références voilées à ses pièces. Je suis persuadée qu’il regrettait de n’avoir pas deux sœurs de plus avec moi.

— Si je me le rappelle bien, ajouta le marchand de musique, désireux de ne pas demeurer en reste, le premier album de Dark Theatre était une adaptation aussi osée que violente du Roi Lear, non ?

King Liar ? Un véritable outrage, oui. Goneril devenue une imbuvable soûlarde, grasse comme une dinde de Thanksgiving, mais beaucoup plus futée ; une Régane maculée de satanisme, se distrayant à envoûter son entourage ; la pure Cordelia en fille incestueuse, amante lubrique d’un père libidineux ; encore un triste trio de mégères ; sans parler d’Edmond changé en farfadet difforme… Le grand Will en aurait avalé son encrier, j’avoue… Mais revenons à la Clef, voulez-vous. Je désirerais vous acheter cette guitare, monsieur Gabriel. Je suppose qu’en vertu de vos exigences, je dois vous en proposer un prix.

— Il serait indécent de ma part de vous faire estimer la perte que vous avez subie avec le décès de votre frère. Je présume que vous souhaitez acquérir cet article afin de lui rendre un dernier hommage.

— Il avait un jour exprimé le souhait d’être inhumé avec. Je voudrais que la Clef soit déposée dans son cercueil avant qu’on ne le referme. »

Vernon Gabriel se dandina un moment d’un pied sur l’autre. Il passa la main sur la gemme sombre de son bolo tie, comme pour apaiser un malaise, ou se donner plus d’assurance. Quelque chose paraissait l’embarrasser, qui ne se limitait pas à la gêne naturellement suscitée en lui par l’évocation de ce rituel funèbre.

« Pardonnez ma curiosité, se décida-t-il, mais il y a dans ce cas une chose qui m’échappe. S’il tenait tant à cette guitare, pourquoi diable s’en est-il séparé ?

— Deux ans après la séparation de Dark Theatre, Adrian a décidé de renoncer à la musique. Il a totalement changé d’existence, s’est exilé dans un coin perdu du Surrey et s’est reconverti dans l’horticulture.

— Le forgeron des Dieux vaquant à des fleurettes ? J’ai de la peine à le croire.

— Et pourtant… Afin de s’éviter toute tentation de retour en arrière, il a bradé l’ensemble de ses guitares, non sans regrets. Les plus douloureux accompagnèrent la vente de Key. La lui restituer pour son dernier solo me semble la moindre des attentions.

— Si je me souviens bien, insista Gabriel, le split de Dark Theatre fut aussi brutal qu’inattendu. Que s’est-il donc passé pour que le groupe se débande ainsi, malgré un succès considérable ? Ils étaient en train d’enregistrer un nouvel album, je crois, et tout s’est rompu soudainement.

— J’ignore ce qu’il s’est passé durant ces séances de studio. Adrian s’est toujours refusé à nous dévoiler ce qui y avait mis un terme. Il s’est contenté de resservir ad libitum les phrases laconiques du communiqué de presse.

— On connaît la litanie : divergences musicales, désaccords insurmontables sur les orientations à donner au groupe, lassitude née de tournées épuisantes… C’est bien ça ?

— Au mot près. Je crois qu’en réalité ils ont surtout été victimes des circonstances. »

Serena lui apprit qu’un caprice de leur producteur les avait contraints à se déplacer avec armes et bagages jusqu’en Suède, dans les anciens studios où Abba coulait ses tubes. Ils s’étaient retrouvés loin de chez eux, profondément dépaysés, orphelins de leurs repères. Le climat entre eux s’était détérioré en même temps que l’hiver polaire les bloquait dans les neiges. Reclus entre leurs murs, confrontés à leurs doutes, minés par la fatigue d’être ensemble, ils avaient dû tellement se chamailler qu’ils avaient tout arrêté.

« Le plus étrange est qu’ensuite on n’a plus entendu parler d’aucun d’eux, s’étonna Gabriel. Ils étaient pourtant gavés de talent, chacun dans son domaine. Ils auraient pu sans difficulté rejoindre d’autres groupes ou entamer des carrières en solo. Et rien. C’est incompréhensible. »

La mine de Serena Di Sante s’assombrit.

« Vous n’êtes donc pas au courant ? bougonna-t-elle.

— Au courant de quoi ?

— Ils sont tous morts.

— Pardon ?

— Dans les deux ans qui ont suivi leur séparation, dont deux l’année même de la querelle de Stockholm. Adrian était le dernier membre survivant. »

Gabriel accusa le coup. D’abord parce qu’il se croyait l’homme le mieux informé sur le versant rock du monde. Être passé à côté d’une telle hécatombe était plutôt vexant. Qui plus est, il ne pouvait s’empêcher de prêter à cette série noire un caractère surnaturel, compte tenu de l’inspiration fantasmagorique du Sombre Théâtre. Or il détestait cette idée : comment osait-elle même l’effleurer, alors qu’il se prévalait d’un rationalisme inoxydable ?

Un monde infecté de présages

« Mais comment se fait-il que l’on n’en ait pas parlé plus que cela ?

— Le groupe n’était célèbre que dans le milieu confiné du heavy metal. » expliqua Serena, qu’amusait presque l’air chagriné de son spécialiste, contraint au douloureux aveu de son ignorance.

« La grande presse ne s’intéressait pas à lui, poursuivit-elle avec une pointe d’amertume dans la voix. Une musique trop élaborée pour séduire l’auditeur moyen, des musiciens réservés, pas assez scandaleux. Rien que les médias puissent faire mousser. Les décès successifs n’ont eu droit qu’à des échos de circonstance dans les magazines de hard rock – qui ne vous tiennent sans doute pas lieu de bréviaires, si j’en juge aux sujets que vous abordez dans vos livres.

— Je le reconnais. Je suis d’une nature ténue : leurs évangiles plombés me restent sur l’estomac… Et de quoi sont morts ces garçons ?

— Oh, soupira Serena, ils ont fini par payer au prix fort les arriérés de leurs excès. Rien que des accidents prévisibles étant donné leurs modes de vie abusifs. Tout cela s’est produit si vite qu’aucun n’a eu le temps de mener à bien la reconversion qu’il envisageait. Ces décès à cadence rapprochée ont beaucoup affecté mon frère. Vous savez qu’il était friand d’ésotérisme, qu’il pressentait partout des symboles, et croyait vivre dans un monde infecté de présages. Il a vu dans ces disparitions comme le signe d’une malédiction frappant le groupe. Le seul moyen de s’y soustraire lui a semblé de renoncer à la musique et de changer d’existence. Ce qui lui a effectivement réussi. Jusqu’avant-hier… »

Vernon Gabriel écoutait avec fascination. L’histoire de ce Dark Theatre, qu’il avait jusque-là tenu en peu d’estime, lui parut soudain d’un intérêt exploitable. Voilà que se dessinait une destinée véritable. La façon dont la mort avait si rapidement décimé un groupe qui n’avait cessé de l’évoquer dans sa musique le parait à ses yeux des sombres attraits de la fatalité. L’itinéraire de ces musiciens prenait sens, il y avait là matière à remplir un livre. Le sujet présentait ce qu’il recherchait, au-delà de l’anecdote et du biographique : une authentique aura. Il ne fallut que quelques secondes au Camden cow-boy pour se décider à mettre l’ouvrage en chantier.

« Si vous le permettez, j’aimerais vous céder cette guitare à titre gracieux. Considérez cela comme une offrande personnelle, ma façon de m’incliner devant le talent de votre frère. »

Serena parut embarrassée par ce geste inattendu et s’empêtra dans ses remerciements. Si elle s’attendait… Il ne devait pas se croire obligé… Son attention la touchait beaucoup…

« Je tiens aussi à assister aux obsèques, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »

Ce n’étaient ni la commisération ni la déférence qui poussaient Gabriel à avancer cette requête. Il avait des raisons plus personnelles de la présenter. Ces funérailles offraient en effet une excellente opportunité de rencontrer tous ceux qui jadis avaient coudoyé Adrian Di Sante et son groupe : managers, producteurs, journalistes, musiciens… De quoi nouer des liens précieux afin de recueillir par la suite les témoignages nécessaires à son bouquin.

Serena avait-elle deviné ses intentions réelles ?

« Vous vous faites sans doute de fausses idées à propos de cette cérémonie, déclara-t-elle avec un pâle sourire. Vous risquez d’être plutôt surpris par son déroulement, je vous préviens. Et déçu, peut-être. Mais compte tenu de la gentillesse de votre geste, il serait malvenu de ma part de vous dissuader d’y assister. »

Dans l’épisode suivant

En effet, les obsèques d’Adrian Di Sante vont prendre un tour auquel Vernon Gabriel ne peut s’attendre. Le Camden cow-boy y reniflera comme un lourd arôme d’étrangeté, et se sentira cerné de trop de faux-semblants pour ne pas soupçonner un drame inavoué. Toutes choses pour lesquelles vous devrez patienter jusqu’au prochain épisode : Plumes noires, plumes blanches.

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Ce qu’il convient de savoir…

Alors que, dans un coin perdu du Surrey, l’ancien guitar hero Adrian Di Sante semble confronté à l’émergence pénible de son passé de star, à Londres, la belle Serena, à la recherche de ce qu’elle nomme la Clef, sollicite Vernon Gabriel, le marchand de guitares vintage, alias le Nashville Duke, à propos d’une énigmatique Lumière Noire.

Pour en savoir plus

- la Washburn Mercury

 

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- Black light : la lumière noire, rappel du titre mythique de Deep Purple, Black Night (nuit noire)
- Nineties : les années 90
- First wife : première femme, référence à la dénomination des épouses dans la polygamie chinoise
- King Liar : le roi menteur (jeu de mots sur King Lear)
- key : la clé
- split : séparation

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- la Hamer Standard