Quand résonnèrent les dernières notes de l’arpège inversé, la lyre opposée se mit à vibrer à son tour, apportant une réponse différente de celle qu’elle proposait d’habitude. L’écho en était tout aussi irréel, d’une harmonie bâtarde, mais d’une tessiture plus resserrée, et d’une sécheresse inaccoutumée. Gabriel eut également l’impression que l’accord ne se prolongeait pas autant. Il n’en plongea pas moins dans une forme analogue de torpeur.

Il en émergea avec une fois de plus l’impression fallacieuse que le ravissement n’avait duré que quelques minutes. Pour s’en assurer, il jeta un coup d’œil sur son horloge Chambers Brothers. What time today ? À sa grande surprise, il constata que pour le coup la phase d’inconscience avait effectivement été écourtée : elle se limitait à trois minutes. Il se sentait d’ailleurs beaucoup moins groggy qu’à la suite de sa précédente utilisation de la lyre, lors de la nuit de l’Âge de glace et de ses quatre heures de dérive. Selon toute apparence, jouer l’arpeggio oscuro à rebrousse-poil lui ôtait une bonne part de son pouvoir. Rien qui suffise donc à remettre en ordre l’invraisemblable situation dans laquelle il s’enlisait à présent.

Constatant qu’il était sept heures passées, le Nashville Duke se dit qu’il était plus que temps de fermer boutique – si Andy ne s’en était pas déjà chargé. Il se leva, se dirigea vers la porte de l’appartement, et s’arrêta aussitôt. Une impression troublante le retenait soudain, la même qu’il avait éprouvée auparavant en constatant qu’on avait visité le Salty Dog en son absence. Un changement s’était opéré dans son living, si infime qu’il n’avait pas d’emblée retenu son attention, mais assez manifeste pour le perturber maintenant.

Il se retourna, promena son regard sur la pièce, et prit enfin conscience de ce qui n’allait pas. Les carnets de Guarneri n’étaient plus là où il les avait laissés, sur le dessus du buffet. Gabriel se rappelait parfaitement qu’ils y étaient posés : la partition de l’arpège était glissée dans l’un d’eux, il l’en avait extraite avant de s’installer à la lyre. Peut-être avait-il déplacé les cahiers sans s’en rendre compte : il était dans un tel état de nerfs. Il inspecta rapidement sa salle de séjour, sans résultat. Les carnets avaient bel et bien disparu.

Comment cela était-il possible ? Il n’était resté inconscient que trois minutes après l’exécution de l’arpège. Un délai bien trop court pour que quelqu’un s’introduise chez lui et chipe les précieux livrets. Il se rua vers la porte d’entrée : celle-ci était encore verrouillée. La chaîne de l’entrebâilleur, bien à sa place, confirmait que l’accès était toujours fermé de l’intérieur. Les fenêtres étaient closes, tous les stores baissés. Personne n’avait pu pénétrer dans son logement ni en ressortir. Mais les cahiers n’étaient plus là, c’était une évidence. L’arpège joué à l’envers n’avait quand même pas eu le pouvoir de faire se volatiliser ces documents ?

Non, c’était nécessairement là l’œuvre d’un intrus. On pouvait juste se demander pourquoi celui-ci n’avait pas aussi dérobé l’instrument, tant qu’il y était. Ce fut à ce moment que Gabriel regretta pour la première fois de n’avoir jamais placé l’Angel Music Shop sous vidéosurveillance.

La figure la plus décadente

Peut-être Andy avait-il remarqué quelque chose ? Gabriel quitta l’appartement et se dirigea vers le local de son luthier. Personne. Il descendit dans le magasin : celui-ci, plongé dans la pénombre, avait été fermé, comme il l’avait supposé : Andy avait regagné ses pénates. Il jeta un regard sur le comptoir, avec l’absurde espoir d’y apercevoir les carnets. Une vaine vérification, de quoi pousser un soupir supplémentaire.

Étouffé par ce mystère, sensible à la persistance d’une inexplicable menace qui pesait sur cet endroit, Gabriel jugea préférable de regagner Regent’s Canal. Il lui fallait prendre de la distance pour mieux réfléchir à cette nouvelle énigme.

Il s’apprêtait à s’engager dans le couloir latéral qui menait à la rue lorsqu’une nouvelle fois il se sentit retenu par un doute. Toujours cette sensation que quelque chose avait changé, dans la boutique cette fois. Il rebroussa chemin, fit pleine lumière et observa la galerie.

Le Nashville Duke ne tarda pas à identifier la source de son trouble. Il y avait là, accrochées aux murs, plusieurs guitares qu’il n’avait jamais vues. Trois en tout. Trois de trop. Il s’approcha et les examina une à une. C’étaient des spécimens qu’il avait toujours rêvé de négocier. Des merveilles qui n’étaient pas là la veille, c’était certain. S’il en était entré en possession, il aurait quand même été au courant. Et jamais Andy n’aurait pris l’initiative d’exposer sans son accord des nouveautés arrivées le jour même. Connaissant son intérêt pour ces modèles, son luthier n’aurait rien eu de plus pressé que de monter l’informer de cette livraison exceptionnelle. D’où sortaient ces instruments ?

Gabriel caressa chaque guitare, du bout des doigts, l’une après l’autre, comme pour s’assurer de sa réalité. La première était la Gibson Firebird avec laquelle Allen Collins faisait s’envoler le « Free Bird » de Lynyrd Skynyrd. La seconde la prestigieuse SG customisée avec porte-joint et vibrato magique qu’avait immortalisée John « Quicksilver » Cipollina. La troisième ni plus ni moins que la superbe ESP Hizaki Maiden Custom Rose aux délicates incrustations florales, vénérée par les inconditionnels du groupe nippon Jupiter, la figure la plus décadente du Visual Kei. Gabriel n’aurait jamais espéré voir un jour ces glorieux spécimens suspendus à ses râteliers. Leur présence en ces lieux était aussi incompréhensible que la disparition des mémoires d’Antonio Guarneri.

Vernon Gabriel aurait décidément bien des questions à poser à Andy le lendemain matin. D’ici là, il lui faudrait passer la nuit à remuer tant de mystères. Quittant l’Angel Music Shop comme on abandonne à regret un apple pie à peine entamé, le musicologue reprit le chemin du Salty Dog. Un vent douçâtre, mouillé de gouttes, l’accompagna jusqu’à Regent’s Canal. Février cette année n’était pas rancunier. Quand il fut à portée de son house-boat, une bizarrerie supplémentaire l’attendait, à ajouter à cette soirée émaillée d’anomalies. Le Camden cow-boy s’aperçut à son grand étonnement que de la lumière filtrait par tous les stores du rouf. Quelqu’un était-il encore en train de fourrager dans ses secrets ?

Il s’approcha avec précaution, emprunta la passerelle en s’appliquant à ne faire grincer aucune planche. Sans surprise, il constata que la porte n’était plus verrouillée, sans pour autant montrer des signes d’effraction. Aucun bruit ne lui parvenait depuis la cabine : son visiteur avait-il déjà décampé en oubliant d’éteindre ?

Gabriel, d’un pas d’échassier, pénétra à l’intérieur. Il ressentit d’emblée la même impression que lors de l’intrusion chez lui de De Ridder. C’était son home sweet home certes, mais en proie à un infime décalage des choses. Qui donc était venu cette fois dresser l’inventaire de ses tiroirs ?

Alors qu’il demeurait aux aguets, tendant l’oreille, cherchant à savoir si son passager clandestin était toujours sur place, il sentit flotter dans l’air un effluve familier. L’exotique parfum de la signorina Di Sante lui flattait les narines. Cette flamboyante chipie de Serena s’était-elle reconvertie dans la cambriole embarquée ? Le marchand de guitares avait été contraint d’admettre de sa part un bon nombre d’extravagances depuis qu’il vivait cette histoire, mais c’était là un scoop dont il se serait passé.

Ne sachant que penser, Gabriel se décida à poursuivre son inspection des lieux. Il remarqua vite que plus il s’approchait de sa chambre et plus l’arôme sérénien devenait marqué. Il poussa délicatement la porte entrouverte et ne revint pas de ce qu’il vit alors : Serena était étendue sur son lit, endormie. Elle s’était mise à l’aise, se défaisant de son jean et de ses chaussures. Elle reposait tranquillement, les jambes repliées, pieds nus, en petite culotte et débardeur léger. Sa main anonchalie s’attardait sur un exemplaire du Songe d’une nuit d’été sur lequel elle s’était assoupie. Bref, elle était là comme chez elle.

Intrigué, ne comprenant rien à cette présence inattendue ni à cette façon sans gêne de s’installer pour un somme impromptu, Gabriel s’approcha de sa dormeuse. Celle-ci dut percevoir son mouvement : elle ouvrit les yeux, sourit en le voyant, s’étira sans manifester d’embarras.

« Ah, tu es là ? bâilla-t-elle sans retenue. Je bouquinais un peu en t’attendant, mais je crois bien que je me suis endormie sur les vers de ce brave Shakey. »

D’où lui venait une si soudaine familiarité de langage ? C’était dans leur accointance une nouveauté aussi encourageante qu’imprévisible.

Un lotus en fleur

« Viens donc t’allonger près de moi, l’invita-t-elle en tapotant la couette de la main. »

Gabriel n’allait certainement pas se le faire répéter. À peine s’était-il étendu à son côté, celle-ci se blottit contre lui avec empressement avant de l’embrasser à pleine bouche. Ce premier baiser entre eux décontenança totalement le Nashville Duke, tant il lui parut ne pas en être un. Serena y avait mis une sorte de connivence inattendue, comme si elle connaissait déjà tout de ce qu’il aimait dans ce geste. Ce n’était pas un de ces attouchements progressifs caractéristiques du premier contact entre lèvres inconnues ; on aurait dit le baiser d’une épousée de longue date, sûre de ses mouvements de langue, de ses caresses de commissures.

Gabriel n’était pas encore revenu de sa surprise que Serena s’était déjà dénudée et s’employait à l’effeuiller à son tour. Il se laissa faire, sans comprendre ce qui lui arrivait, heureux d’une pareille aubaine et guère tenté de se montrer bégueule. Ce réchauffement brutal de leurs relations l’étourdissait. Il remit les questions à plus tard.

Serena se montra une amante aussi ardente qu’entreprenante. Il n’y eut de leur part aucune de ces maladresses ou de ces feintes de gêne qui marquent souvent la première étreinte. Ils se consommèrent l’un l’autre avec l’expérience de partenaires aguerris. Gabriel se réjouit d’une pareille harmonie de leurs chairs, mais se demanda quand même comment Serena était si bien instruite de ses péchés mignons. Il n’eut pas à le regretter : cette fille était une braise. Il apprécia d’ailleurs qu’elle ne recule devant aucune audace en s’abstenant pourtant de toute vulgarité. Elle s’entendait à jouer de la croupe ou promener sa langue sur lui en conservant une forme d’érotique élégance. Savoir rester une dame tout en se montrant femme n’est pas donné à tout le monde… Gabriel était aux anges, et, pour une fois, il ne trouva pas ça normal…

Quand ils se détachèrent l’un de l’autre, les muscles brûlants, la peau ruisselante, fourbus de tant d’étreintes, Vernon prit enfin le temps de contempler Serena. Leur union avait été si spontanée qu’il n’avait pas eu le temps de se faire une idée de ce corps qui s’offrait. Il remarqua aussitôt une forme de coquetterie qu’il n’aurait pas soupçonnée chez une demoiselle s’apprêtant aussi peu. Sa toison pubienne avait été tondue et taillée de façon à dessiner une couronne à trois pointes posée sur sa vulve.

Ne sachant trop quelle contenance prendre désormais, encore stupéfait de cette intimité fulgurante qui s’était établie, sidéré également face à cette connaissance de ses mœurs amoureuses que paraissait détenir de longue date cette partenaire pourtant en noviciat, Gabriel préféra manifester de l’intérêt plutôt que de l’étonnement :

« J’adore décidément ton petit trident, minauda-t-il en promenant ses lèvres sur l’une des langues de ce velours.

— Ah, les hommes et leur esprit va-t-en-guerre ! protesta Serena. Je t’ai déjà dit dix fois que c’est un lotus en fleur. »

Un lotus. Gabriel savait désormais de quelle essence était constitué le parfum chargé d’orient qui nimbait la belle Italienne. Mais comment aurait-elle pu le lui dire dix fois ? Jamais, ô grand jamais, ils n’avaient été en situation d’évoquer ce genre de choses… Qu’est-ce que c’était encore que ce mystère ? Vernon Gabriel avait de plus en plus l’impression que son existence lui échappait en même temps qu’il la vivait.

Tandis que la jeune femme se pelotonnait contre lui et promenait ses doigts sur son torse, s’amusant à les entortiller dans son pelage de fils d’Écosse, une marée de questions afflua sous son crâne. Certes, il se félicitait de ce qui venait de se produire, mais rien dans ce bonheur ne s’expliquait. D’abord en ce qui concernait les modalités pratiques. S’il supposait qu’elle avait souhaité lui offrir la plus saisissante des surprises, il ne comprenait pas comment la sœur d’Adrian s’était introduite chez lui sans forcer quoi que ce soit. Il ne lui connaissait pas ces talents de cambrioleuse consommée. Si elle les lui avait cachés, de quelles autres cachotteries s’était-elle rendue coupable dans ce cas ?

D’un point de vue psychologique, la présence de Serena chez lui ce soir-là le plongeait dans une égale perplexité. Jamais elle n’avait manifesté à son égard d’intérêt si personnel. Jamais elle n’avait émis de ces signaux en demi-tons qui chez une dame bien élevée indiquent sans équivoque qu’elle troquerait volontiers le « Bonsoir, monsieur. » contre un « Encore, chéri. ». D’où lui venait cette brutale montée de passion ? S’il avait des raisons évidentes de savourer l’événement, Gabriel en concevait d’autres de se montrer dubitatif. Il doutait en premier lieu de jouir d’assez de charme pour pousser une jeune femme à si vite abandonner pour lui ses bonnes manières. Il n’imaginait pas davantage que Serena fût du genre à se priver des menus plaisirs d’une cour assidue et de l’agrément flatteur de mille manœuvres d’approche. Bien que d’un tempérament à lamper deux Mac Ewan’s de suite, elle possédait un esprit trop subtil pour basculer sans scrupules dans une consommation effrénée.

Il songea seulement alors qu’elle n’avait même pas réclamé l’usage d’un préservatif, comme s’ils n’en étaient plus à douter de leur mutuelle netteté. Cette absence de prudence lors d’un premier rapport était vraiment inattendue de la part d’une femme si maîtresse d’elle-même.

Tout cela donnait l’impression que Serena avait cherché à l’étourdir, aussi promptement que possible. Mais dans quel but ? Elle n’avait nul besoin de l’amadouer : ils étaient désormais suffisamment complices pour qu’elle ne se donne pas autant de peine. Que cherchait-elle alors ?

De fil en aiguille, Gabriel en vint à considérer que sa propre conduite ne s’expliquait pas davantage. Il s’étonnait d’avoir si facilement rejoint Serena dans son élan vers lui. Où étaient passées ses réticences, son instinctive méfiance des femmes ? À aucun moment cette fois le spectre de Tracy Mac Lean n’avait émergé de son linceul de glace pour se dresser entre eux, comme cela s’était produit immanquablement chaque fois qu’il avait approché de trop près une dame à sa convenance. Son complexe d’Ophélie s’était-il si brusquement résorbé ? Il n’y avait aucune raison à cela. Gabriel jeta un regard sur le corps luisant de Serena. Elle tenait la tête nichée au creux de son aisselle, sa chevelure fauve répandue sur son bras, relâchée, immensément confiante. Il ne comprenait décidément pas ce qu’elle faisait là, ce qu’il faisait là, ce qui se passait là. Il s’attendait à tout instant à voir la jeune femme se dissoudre, le mirage se dissiper.

Serena releva la tête, déposa un bisou furtif sur sa joue. Une pensée en suspens venait visiblement de la tirer de sa béatitude :

« Ah, c’est vrai, il faut que je te dise. Adrian veut bien te parler. Le plus tôt sera le mieux. Même demain si tu veux. »

Vernon Gabriel sentit ses yeux s’arrondir de stupeur.

« Pardon ? bredouilla-t-il.

— Eh oui, Adrian accepte de t’accorder l’interview qui te manquait tellement. Quand et où il te plaira. Sans limite de temps. »

Cette fois, Gabriel eut pour de bon l’impression que la terre tout entière se fissurait sous lui.

Dans l’épisode suivant

Adrian Di Sante ne serait donc pas mort ? Aussi improbable que cela paraisse, Vernon Gabriel va devoir accepter cette idée. Ce n’est d’ailleurs pas la révélation la plus stupéfiante à laquelle il doit s’attendre. Il ne croyait pas si bien dire en trouvant que son existence lui échappait soudain, comme vous l’apprendrez lors du prochain épisode : Drôle de trame.

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Ce qu’il convient de savoir…

Aussi accablé que soulagé par l’exécution atroce dont a fait les frais Marco De Ridder, l’assassin présumé des musiciens de Dark Theatre, Vernon Gabriel a rejoué l’arpeggio oscuro, mais à l’envers cette fois, dans l’espoir saugrenu d’annuler le cauchemar dans lequel il s’enfonce.

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- apple pie: tourte aux pommes