Sur le moment, Vernon Gabriel crut que Serena le conviait à une séance de spiritisme. En plus de ses remarquables dispositions pour les rêves éveillés et les prémonitions, celle-ci jouissait peut-être de talents de médium. Il avait plus d’une fois regretté, au cours de ses conversations avec elle, de n’avoir jamais interviewé Adrian du vivant de celui-ci. Sa sœur se proposait-elle de réparer cette lacune en évoquant l’âme du défunt guitariste ? Si le Nashville Duke s’imaginait mal en train d’entamer une causette avec un ectoplasme, une pareille éventualité avait-elle de quoi le surprendre, dans cette ahurissante histoire d’harmonies envoûtantes et de doppelgängers en vadrouille ? Cela n’aurait constitué qu’une extravagance de plus, voilà tout.

Ne sachant que répondre, Gabriel préféra laisser parler Serena.

« J’avais déjà marqué d’une pierre blanche le jour où je suis venue t’acheter Key, s’enthousiasma celle-ci. Je crois que je vais devoir en dresser une seconde.

— Est-ce une date si mémorable à tes yeux ? »

Il se surprit lui-même à se montrer aussi familier avec elle qu’elle l’était devenue avec lui. Il est vrai qu’ils étaient désormais trop proches pour conserver leurs distances de langage. Serena le dévisagea d’un air presque contrarié, mais passa rapidement de la moue au sourire :

« Tu exagères, quand même ! Si je n’étais pas entrée ce matin-là dans ta boutique, je ne crois pas que nous serions aujourd’hui dans les bras l’un de l’autre.

— N’étions-nous pas faits pour nous rencontrer un jour ?

— Je ne crois plus à la prédestination depuis que je me perds dans les gares à chercher les toilettes, ironisa-t-elle. »

Elle déposa un baiser à la sauvette sur le front de son pistolero avant d’en revenir à son frère. Selon elle, Gabriel ne s’imaginait à quel point cela avait bouleversé Adrian de tenir à nouveau Key entre ses mains. Initialement, l’intention de Serena se bornait à offrir à l’ancien leader de Dark Theatre un cadeau d’anniversaire digne de son passé. Elle songeait à lui faire présent d’une guitare assez prestigieuse pour l’éblouir, mais pas forcément la sienne. C’était dans ce but qu’elle avait surfé jusqu’au site Internet de l’Angel Music Shop. Le hasard avait alors voulu que Key apparaisse à l’écran. Non seulement elle avait déniché à Charlton Place ce qu’elle n’osait pas espérer trouver, mais elle en était repartie avec en prime un béguin instantané pour le clone country de Midge Ure qui l’y avait si aimablement accueillie. Elle en était encore tout amoitie quand elle avait vu Adrian incapable de retenir ses larmes en sortant la mythique Washburn Mercury de son étui.

Gabriel dut se résoudre à accepter l’impensable : Serena parlait de son frère comme s’il était bel et bien vivant. Devait-il comprendre que tout ce qui s’était produit à l’Ermitage de Chinthurst Hill n’était que parodie ? La chute du clocher, les funérailles confidentielles, tout aurait été simulé. Mais dans quel but ? Gabriel n’envisageait qu’une explication à tant de feintes : Adrian, affolé de découvrir chez lui les présages d’une exécution prochaine – les inquiétantes références à Blind Windows –, avait simulé son suicide pour se soustraire à De Ridder. Il s’était ensuite planqué quelque part, condamné à ne se plus montrer, et, afin de tempérer ses angoisses et le distraire de son ennui, Serena lui avait fait cadeau d’une guitare, et pas n’importe laquelle.

Une fois encore, Di Sante aurait calqué sa conduite sur celle des membres du Cénacle, de Rezzo en l’occurrence. Mais quelque chose clochait dans ce raisonnement. Serena venait de prétendre que le Nashville Duke avait sollicité de son frère une interview. Ce qui impliquait que Gabriel savait Adrian en vie. Or, il l’avait découvert à l’instant. Un soupçon énorme se mit alors à germer en lui, une hypothèse si ahurissante qu’il se refusa d’abord à l’admettre. Son regard se porta instinctivement sur une étagère garnie de livres, à l’entrée de la chambre, et s’arrêta sur l’un des volumes qui s’y empoussiéraient.

Avant de se laisser emporter par une conjecture aussi inouïe, il convenait de s’assurer de sa probabilité, et donc de se livrer à une vérification. Passant apparemment du coq à l’âne, comme si le flux de ses idées l’avait soudain éloigné de la Clef et de ses émouvantes retrouvailles avec son légitime propriétaire, le marchand de guitares glissa dans un soupir :

« Somme toute, Adrian s’est autant comporté comme Guarneri que comme Rezzonico… »

Serena lui lança un regard interrogatif :

« Guarneri ? Rezzonico ? Qui sont ces gens ? »

Dans un monde qui n'était plus vraiment le sien

Vernon Gabriel eut toutes les peines du monde à dissimuler sa stupéfaction. Ce fut d’une voix mal assurée qu’il s’entendit répondre :

« Oh, d’historiques précédents, des Di Sante d’un autre temps…

— Il faudra que tu me racontes un jour en quoi ils méritent d’être connus. Et que tu m’expliques ce qu’ils ont en commun avec Adrian. »

Serena ne simulait pas. Elle ignorait pour de bon qui étaient les membres du Cenacolo Peregrino. Tout se passait comme si elle n’avait jamais entendu parler des carnets de Guarneri, ni de la lyre, ni de l’arpeggio oscuro.

Pour Gabriel, les événements s’enchaînaient trop vite. Le pauvre se sentait emporté, noyé, il ne maîtrisait plus rien. La tête lui tournait. Il se serait bien pincé pour vérifier qu’il ne rêvait pas. Mais a-t-on jamais pensé à se pincer en plein songe ? Il était tout à fait éveillé, sans aucun doute. Seulement, il avait l’impression de plus en plus nette qu’il venait de reprendre conscience dans un monde qui n’était plus vraiment le sien.

Sans davantage se soucier de la question, Serena en revint à Adrian et à son présent d’anniversaire. Gabriel, perdu dans ses idées, l’entendait parler loin de lui, comme depuis l’autre rive d’un fleuve infranchissable.

« Tu ne peux imaginer à quel point mon cadeau a ému Adrian. Enfin… ton cadeau aussi, puisque tu ne m’as pas fait payer… Ton geste a d’ailleurs beaucoup touché mon grand frère.

— Je n’allais quand même pas le rançonner. »

Le Nashville Duke avait l’impression de jouer dans un film qui n’était pas le sien. Il s’entendait parler comme s’il était un autre.

« Si cette guitare ne lui appartenait plus, continua-t-il, elle lui revenait néanmoins. Et je n’allais quand même pas te la solder. T’accorder un rabais revenait à déprécier un instrument si prestigieux. Par respect pour ton frère, je ne pouvais que te céder Key pour rien, en hommage, ou en exiger un prix exorbitant. »

Gabriel se surprit à jouer si bien la comédie, à s’impliquer dans cette situation invraisemblable avec autant de naturel. Il n’avait même pas le sentiment de feindre. Tout se passait comme s’il se confondait en cet instant avec son doppelgänger, et que cette émanation de lui-même s’exprimait en toute liberté.

« Adrian a apprécié la beauté du geste, en tout cas. Sans doute veut-il t’exprimer sa reconnaissance en acceptant de te rencontrer et de t’aider à mettre en place ton projet de bouquin sur les Dee Tees. »

Gabriel saisit là l’opportunité d’une vérification de plus :

« J’espère qu’il n’a pas pris en mauvaise part le fait que je me sois intéressé à Dark Theatre seulement après avoir appris de ta bouche le triste sort de ses anciens partenaires.

— Ils sont morts il y a quinze ans. On ne peut te soupçonner de rechercher le scoop. »

Sur ce point au moins, rien n’avait changé.

« Adrian n’est plus le même depuis qu’il a retrouvé Key, poursuivit Serena. La toucher à nouveau lui a causé un véritable électrochoc. L’envie de rejouer l’a saisi, lui qui n’avait plus palpé un manche depuis si longtemps. Il est allé dès le lendemain à Guilford se procurer un ampli. Je ne pensais pas que la fièvre de la musique lui reviendrait si aisément après un renoncement aussi définitif. Peu à peu, sans rien m’en dire, il s’est repris au jeu, un peu comme un flambeur qui redécouvrirait la magie perdue des cartes. Tiens-toi bien, Vern : le feu sacré s’est à ce point ranimé en lui qu’il m’a annoncé hier son intention de reprendre sa carrière, d’effectuer son come-back, et même de reformer Dark Theatre. Et c’est là qu’il a besoin de toi.

— Besoin de moi, s’enroua Gabriel ? »

Ses yeux se portèrent à nouveau sur l’étagère aux livres. Ce qu’il supposait – aussi aberrant cela fût-il – était en train de se confirmer. L’arpège inversé l’avait propulsé sur un autre plan de la trame.

Gabriel avait lu quelques mois auparavant un livre intitulé La trame de la vie. Il s’agissait d’un essai sur le destin, sinuant entre philosophie et poésie à la façon d’Empédocle ou d’Also sprach Zarathustra. L’ouvrage était signé par un auteur allemand au nom aussi imprononçable que Verantwortunglosigkeit. Ce penseur y reprenait à sa façon le concept des destinées parallèles. Pour lui comme pour d’autres, notre destin répondait à la loi des probabilités. Il se constituait d’axes de potentialité adjacents, l’existence ne concrétisant qu’une seule de ces vies possibles. Les autres lignes se développaient quant à elles à l’état virtuel. Toute philosophie se nourrissant d’idéal, on initiait ainsi l’impossible rêve de passer de l’une à l’autre.

L’auteur du livre estimait cependant trop réducteur de concevoir notre destin comme une voie ferrée parmi d’autres. Cela conférait à notre devenir une forme d’impensable autonomie, chaque individu filant sur sa ligne en toute indépendance des autres. L’image du fil unique tiré de l’écheveau des Parques ne lui convenait pas.

Il fallait selon lui envisager une structure plus complexe qui tenait compte non seulement des éléments constitutifs de notre nature propre, mais aussi des circonstances extérieures et des interactions avec autrui. Le philosophe allemand abandonnait donc la notion de vie en lignes au profit de celle de trame. La destinée humaine était pour lui une vaste toile se déroulant à l’infini et pour l’éternité, où s’intriquaient dans le tissu des événements nos fibres personnelles avec celles de tous ceux qui croisaient notre route. Il fallait dès lors concevoir ce tissage multidimensionnel comme une superposition de tous les canevas possibles, une sorte de vaporeuse stratification d’existences virtuelles. Notre vie se déroulait suivant l’une des couches de cette trame, et s’y effilochait avec le temps, jusqu’à disparaître de l’étoffe à notre mort, tout en subsistant dans la mémoire du monde comme un motif passager sur une tapisserie en perpétuelle élaboration. Deux plans voisins dans la trame ne présentaient évidemment entre eux que des différences restreintes, l’un étant le quasi décalque de l’autre.

Toute toile comportant des accrocs, il était possible qu’un accident de la vie, un cataclysme, une rupture ou une décision radicale fassent qu’un individu, exceptionnellement, passe ainsi d’un niveau à l’autre, plus ou moins différent en fonction de son éloignement du canevas de départ.

Quand Gabriel avait découvert la thèse du théoricien rhénan, il ne lui avait accordé qu’un intérêt intellectuel, un consentement d’esthète. La jolie plasticité de cette conception l’avait séduit, mais de là à lui prêter foi. Aujourd’hui, il demeurait frappé par l’analogie que présentait sa situation avec cette théorie de la trame, et du passage possible d’une couche du tissu vital à l’autre. Avait-il subi par la magie de l’arpège un transfert de cette sorte ? Avait-il glissé vers une strate peu distante de la précédente, analogue dans la plupart de ses éléments, mais parsemée de différences notables ? Se pouvait-il qu’il ait brusquement émigré dans une autre de ses vies potentielles, une vie où les carnets se trouvaient ailleurs, où sa boutique s’était enrichie, où Serena était sa compagne et où Adrian Di Sante vivait toujours ?

Une sorte de vertige existentiel

Voilà qui recoupait d’une certaine façon l’histoire des doppelgängers. L’arpège, sous la forme découverte par Rezzo, aurait eu le pouvoir de confondre provisoirement deux plans différents de la trame. On agissait alors comme un autre soi-même, quelques heures durant. L’arpeggio inversé, quant à lui, vous projetait pour de bon dans une autre de vos existences possibles. L’on épousait alors totalement le destin de son alter ego.

Tout cela paraissait totalement invraisemblable et en même temps suffisamment en concordance avec ce que vivait Gabriel pour devenir plausible. Par faiblesse, il décida d’y croire, pour un temps du moins. Il avait besoin d’une explication, aussi fumeuse fût-elle, pour rendre la situation supportable, besoin de mettre un nom sur le phénomène, quitte à n’en accepter qu’une métaphore.

Instinctivement, sa main se porta sur la gemme noire de son bolo tie. La pierre avait perdu sa froideur de glace. Il émanait d’elle une douce tiédeur humaine. Dans cette vie-là, Tracy Mac Lean n’était peut-être pas morte, ce qui expliquait qu’il n’avait éprouvé aucune réticence à se livrer à l’affection de Serena.

Il contempla le corps nu de la jeune femme allongée près de lui, et comprit qu’il ne pouvait nier cette improbable inflexion de sa destinée. En revanche, le Salty Dog restait tel qu’il l’avait aménagé, et l’Angel Music Shop aussi. Condamné à découvrir cette nouvelle existence en même temps qu’il la vivait, à osciller entre ses habitudes les plus rassurantes et les nouveautés les plus crues, il éprouva une sorte de vertige existentiel tel que jamais il n’en avait connu.

Serena agita la main devant son visage, comme si elle souhaitait lui rappeler sa présence :

« Eh, où étais-tu ? Voilà que tu te mets toi aussi à rêver éveillé ?

— Non, je réfléchissais à ce que tu viens de me dire… » bredouilla-t-il, ne sachant plus quelle contenance adopter face à cette fille qu’il connaissait si bien, mais qui jamais n’avait été comme cela.

« En quoi Adrian pourrait-il avoir besoin de moi ? reprit-il.

— Monsieur ne m’a pas fait l’honneur de me mettre au courant. Il te le dira directement quand vous vous verrez. Le fait qu’il soit si pressé de t’accorder ton interview donne à penser que ce qu’il a à te demander lui tient terriblement à cœur.

— Dans ce cas, ne faisons pas traîner les choses. Je m’arrangerai pour le rencontrer demain. T’a-t-il dit où il désirait que nous nous retrouvions ?

— À l’Ermitage de Chinthurst Hill, dans le Surrey. C’est là où il réside sous une identité d’emprunt. Je ne crois pas t’avoir dit que depuis qu’il a renoncé à la musique il exerce le métier de paysagiste. »

Gabriel était parfaitement au courant, mais n’était pas censé le savoir sur cette autre strate de la trame. Il prit le parti de s’en étonner, prétendant avoir un peu de mal à imaginer l’ancien maestro ombrageux maniant la binette au lieu de sa Washburn. Il lui fallait simuler, ne pas paraître aux yeux de Serena comme un étranger dans sa propre vie, ne pas lui donner l’impression qu’il était un autre Gabriel que celui qu’elle croyait embrasser. Éviter de rompre le charme. Parce qu’il était charmant.

Ce faisant, il réalisa que cette existence à double face serait bien difficile à assumer, si jamais il l’acceptait. Il ne pouvait évidemment rien dire à Serena, de peur de passer pour un maboul. Ce qui l’obligeait à vivre en perpétuel quiproquo, à faire coexister le Gabriel qu’il était avec celui qu’il était censé être ici. Il se demanda d’ailleurs comment il était possible qu’il eût conservé sa mémoire d’origine tout en transitant dans ce corps alternatif. Il n’avait hérité au passage ni des connaissances de son hôte ni des souvenirs liés à son passé. Y aurait-il eu échange standard ? Son double potentiel avait-il pris sa place dans son existence d’origine, pour s’y retrouver aussi désorienté que lui ?

Tout compte fait, s’il lui fallait s’inscrire vaille que vaille dans ce contexte aberrant, Vernon Gabriel ne pouvait adopter de ligne de conduite qu’en se fondant sur le background commun, l’essentiel de la trame. Ce qui multipliait les risques d’impair. Comment Serena réagirait-elle s’il se montrait soudain ignorant d’un fait ou l’autre de leur vécu commun ? Il allait devoir sans cesse louvoyer, attendre de recueillir un par un les éléments de vie qui lui manquaient, dissimuler sans cesse.

Franchement, il ne se voyait pas vivre en cachotterie perpétuelle. C’était trop malhonnête. Trop inconfortable. Trop schizophrénique également. Bref, cette situation dans laquelle l’arpège l’avait plongé n’était pas tolérable. Il comprit, tout en cajolant Serena blottie entre ses bras, qu’il lui fallait s’évader. Annuler le sortilège. Revenir à sa vie antérieure.

Le seul moyen envisageable pour cela était évidemment de recourir de nouveau à l’arpeggio retourné. Si celui-ci l’avait transporté sur cet autre plan d’existence, le rejouer pouvait engager le processus inverse. Gabriel se promit de foncer dès que possible à l’Angel Music Shop afin de faire résonner la lyre, une fois de plus. En espérant que ce ne serait pas une fois de trop…

Dans l’épisode suivant

L’instrument se prêtera-t-il à la volonté de retour de Gabriel ? Le pouvoir de l’arpège s’exerce-t-il de façon similaire à ce niveau différent de ce que le Nashville Duke a dénommé la trame ?Dans cette existence parallèle semée d’anomalies, il n’est pas dit que tout continue à fonctionner pareillement, comme vous le découvrirez dans le trente-troisième épisode : Résurrection.

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Ce qu’il convient de savoir…

Après avoir exécuté à l’envers l’arpeggio oscuro, sans résultat probant, Vernon Gabriel n’en finit plus d’aller de découverte en surprise, la plus inattendue étant l’irruption dans sa vie intime d’une Serena devenue fort peu farouche. Et voilà qu’en plus on lui annonce qu’Adrian Di Sante revient des morts pour lui accorder une interview !

Pour en savoir plus

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Petit lexique à l’usage des germanistes circonspects

- Also sprach Zarathustra : Ainsi parlait Zarathoustra, de Friedrich Nietzsche
- Verantwortunglosigkeit : légèreté d’esprit, inconséquence