Ressusciter les Dee Tees ? Ces années de silence forcé avaient-elles perturbé à ce point l’équilibre mental d’Adrian Di Sante ?

« Ne me regardez pas comme si je me prenais pour le Christ, susurra le frère de Serena. La privation de musique ne m’a pas rendu aussi cinglé que vous l’imaginez. La réviviscence dont je parle n’est que technologique. »

L’ancien leader de Dark Theatre rappela à Gabriel les avancées considérables réalisées ces dernières années dans le domaine du sampling. Non seulement les échantillonneurs électroniques reproduisaient la sonorité de n’importe quel instrument, électrique ou acoustique, mais les analyseurs qu’on leur avait adjoints étaient capables d’encoder le style propre à chaque interprète après avoir réduit toucher et phrasé à leurs schémas fondamentaux. Pour peu que l’on fournisse aux logiciels les plus récents la partition à exécuter ou qu’on la leur joue soi-même, ils étaient capables d’imiter à la perfection n’importe quel musicien, aussi personnelle fût son approche. Le guitariste le plus terne pouvait dès lors sonner à la manière de Mark Knopfler ou de Carlos Santana, seules les oreilles les plus exercées étant en mesure de déceler l’imposture.

Adrian Di Sante se proposait de recourir à cette technique pour réaliser son album de retour. Il nourrirait les machines appropriées de ses compositions millimétrées : les lignes de basse ou de claviers qui en sortiraient sonneraient exactement comme si Dave Krieger et Steve Vandevelde les avaient exécutées, avec les mêmes tics et un feeling identique. Produire un solo de synthétiseur à la manière de son défunt keyboard wizard ne posait pas davantage de problèmes. Une analyse par ordinateur de ses différents morceaux de bravoure permettait d’en élaborer d’autres à leur ressemblance, ce n’était qu’une question de montage. Somme toute, Warder ne procédait pas autrement quand il agençait par découpage les interventions des virtuoses qu’on lui confiait.

« Bref, vous avez les moyens de faire jouer les morts, soupira Gabriel, assez rétif à ce genre de perspective.

— Le cinéma ne s’en est pas privé. Rappelez-vous Brandon Lee, décédé pendant le tournage de The Crow. On a plaqué ses traits numérisés sur le visage de son remplaçant. Tout le monde n’y a vu que du feu.

— Mais comment comptez-vous vous y prendre pour la voix de Phil ? Ce ne sera pas aussi simple. »

Di Sante n’y voyait pas davantage de difficultés. Les retouches de voix en studio étaient devenues monnaie courante. Chaque fausse note, chaque imperfection y étaient rectifiées après coup par la magie de l’électronique. Il était par conséquent possible à Adrian d’assumer lui-même les parties vocales : la technique pallierait ses défaillances et ses faiblesses. Un synthétiseur vocal monté en parallèle serait programmé avec les paramètres de la voix de Deschanel, réglé sur sa tessiture et son timbre, ajusté pour reproduire le moindre de ses effets de gorge. Di Sante chanterait, et l’on entendrait le défunt ténor à sa place. Rien ne s’opposait donc à ce que Dark Theatre, artificiellement ressuscité, enregistre enfin son septième album, par-delà les années et la mort.

Ce projet effraya Vernon Gabriel à double titre. Il y vit d’abord une sorte d’escroquerie artistique et, au-delà, un acte contre-nature. Si l’on suivait Di Sante dans cette voie, rien n’empêchait d’enregistrer un nouvel album des Beatles ou de commercialiser un hit flambant neuf de Michael Jackson. L’œuvre pouvait-elle se passer de l’homme ? Une question qui troublait d’autant plus le Nashville Duke que la réponse n’était pas si évidente. Il se rappelait en effet une performance live de Fripp et Eno durant laquelle la musique se déroulait continûment sur scène alors que les musiciens ne cessaient de s’absenter, pour finalement ne plus revenir du tout. Les boucles de leurs flottantes mélopées s’étaient ainsi prolongées d’elles-mêmes et le public déconcerté, privé de ses repères et des traditionnels rites de fin de concert, ne savait plus s’il devait rester en place ou sortir de la salle. Dans ce cas, en effet, l’œuvre se passait de l’homme.

Le soleil d'acier de son résonateur

La caution apportée par un Di Sante toujours en vie, lui, justifiait à la limite l’entreprise. Mais une seconde crainte, plus difficile à repousser, animait le Nashville Duke. Enregistrer l’arpeggio oscuro représentait un danger réel. En premier lieu pour Adrian lui-même. S’il sortait de sa retraite et renonçait à son anonymat, il s’exposait de nouveau à ceux qu’une trouble vocation poussait à éliminer les détenteurs du secret de l’arpège. Le meurtrier aux requiem, fidèle à l’héritage sanglant légué par son prédécesseur crémonais, ne tarderait guère à s’en prendre au dernier des Dee Tees. La résurrection d’Adrian risquait de lui être fatale.

Une appréhension en appelant une autre, il y avait également tout à redouter d’une diffusion à grande échelle de l’arpeggio oscuro. Celui-ci plongerait des milliers d’auditeurs dans des comportements aberrants aux effets imprévisibles. Une contamination planétaire qui se renouvellerait à chaque écoute. Adrian, qui avait pourtant lu les carnets de Guarneri, était-il conscient du péril auquel il exposait ses fans ? Gabriel se devait de contrecarrer un plan aussi peu réfléchi.

« Sincèrement, quelque chose m’effraie dans votre projet, Adrian, objecta-t-il. Si j’en crois ce qui s’est passé à Stockholm, et que vous m’avez confirmé, l’effet perturbateur de cet arpège obscur est aussi réel qu’incontrôlable. Ne craignez-vous pas qu’il affecte votre auditoire comme il a tourneboulé les membres du groupe ? Vous allez provoquer une série d’errements et de folies sans nombre.

— Rassurez-vous, mister Gabriel. Je n’ai aucune intention de le jouer en l’état. Je suis mieux placé que quiconque pour connaître sa nocivité, croyez-moi. Certes, je vais reprendre l’histoire mais je remplacerai l’authentique arpeggio par un autre tout à fait inoffensif.

— J’aime mieux ça, soupira le Camden cow-boy.

— À ce que je vois, constata Di Sante avec espièglerie, vous ne mettez pas une seconde en doute la véracité de ce que je vous ai raconté. J’en connais plus d’un qui aurait accueilli avec un sourire sceptique cette histoire d’arpège déstabilisateur, de doppelgänger en goguette et d’assassin amateur de requiem. Ai-je été si convaincant ? »

Gabriel était aussi bien placé que lui pour attester la réalité de tout cela. Il lui était toutefois impossible d’en faire état. Cette certitude lui venait d’une autre vie et, pour le coup, ce seraient les Di Sante qui lui dédieraient une risette incrédule en apprenant qu’il débarquait tout droit d’une dimension parallèle. La fable de la trame rivalisait en invraisemblance avec celle de l’arpège. Il se débrouilla comme il le put pour justifier le fait qu’il accepte si volontiers ce que la majorité des gens auraient accueilli comme un fastueux bobard :

« Votre histoire correspond en tous points avec ce que m’en a dit Pete Ward. Pourquoi irais-je la mettre en doute ? Qu’une telle figure harmonique puisse exister me trouble, je l’avoue, mais ce ne serait pas la première fois que des fréquences sonores seraient responsables de dérangements mentaux. Sans parler de ceux que leurs acouphènes rendent cinglés, j’ai vu quelques zombies sortant de festivals techno qui valaient largement vos doppelgängers, je vous prie de le croire. Mais, je l’ai compris, il n’y a rien à redouter de l’arpeggio oscuro tel que vous songez l’interpréter. Êtes-vous toutefois si sûr de vouloir vous lancer dans pareille aventure ? Elle présente quand même quelques risques, non ?

— Je les assume totalement, aussi périlleux vous semble ce come-back, allez savoir pourquoi. Néanmoins, pour le mener à bien, j’aurais besoin de votre assistance.

— Je ne vois pas en quoi, frémit Gabriel.

— Je voudrais que vous retrouviez pour moi Iron Swan. »

Di Sante expliqua dans la foulée que la guitare extravagante fabriquée jadis par Petrucci était indispensable à son projet. Il avait en effet modifié l’histoire du Cénacle pour l’adapter à la période moderne. Dans la fable telle qu’il l’avait réinventée, les cinq musiciens de Crémone étaient devenus un groupe de prog metal, cousin de Dark Theatre, et une guitare miraculeuse y remplaçait la lyre jumelle. Iron Swan en l’occurrence, avec ses galbes de cygne métallique, son double jeu de cordes et le soleil d’acier de son résonateur dobro. Sans cet instrument, le concept album demeurerait veuf de son symbole majeur.

Di Sante avait par conséquent l’intention de demander à Petrucci d’en réaliser une copie, mais il n’était pas sûr que le luthier florentin accepte, et il connaissait assez son perfectionnisme maniaque pour redouter la lenteur d’exécution qui en résulterait. Il lui faudrait peut-être attendre un an avant d’obtenir l’instrument de ses rêves. Ayant trop perdu de temps pour patienter jusque-là, il espérait donc que le musicologue de Charlton Place, fort de son expérience, lui retrouve avant cela le spécimen original. Il avait abandonné l’instrument, il y avait treize ans, dans une boutique de Denmark Street. Son propriétaire avait depuis cessé ses activités. Seul Vernon Gabriel était dès lors en mesure de remonter la piste jusqu’au Cygne de Fer.

Vernon Gabriel croisa le regard insistant que Serena faisait peser sur lui et se sentit dans l’incapacité de refuser. Il promit de tenter de satisfaire l’aîné des Di Sante. Il n’en restait pas moins vrai que reprendre sa carrière exposait celui-ci à une probable contre-attaque des sieurs De Ridder et Rabbleholme, si ces derniers étaient en activité eux aussi sur ce plan de la trame. Il convenait donc de dissuader Di Sante de prendre un pareil risque. Gabriel comprit que le moment était venu de mettre ses sabots dans la soupière, mais en prenant autant de précautions que nécessaire pour éviter de se trahir :

« Je dois vous avouer quelque chose, Adrian. Si je trouve votre retour périlleux, ainsi que vous le dites vous-même, ce n’est pas seulement parce qu’il pourrait nuire à votre réputation et ternir la légende du groupe. En m’informant sur les disparitions de vos anciens partenaires, j’ai acquis la certitude que leurs décès n’ont rien eu d’accidentel. J’ai noté que chacun d’eux a été précédé de signes annonciateurs qui indiquent une intention criminelle. Je suis persuadé que vous les avez notés, vous aussi. Raison pour laquelle, convaincu de courir le même danger, vous avez décidé de vous faire oublier pour assurer votre survie. »

Il y avait plus d'un étranger dans la valse

Adrian Di Sante lui jeta un regard aussi sombre qu’ambigu. On y lisait en même temps le dépit d’être ainsi découvert et le soulagement d’être enfin compris. Gabriel prit le temps de lui exposer les indices qu’il avait relevés, notamment les nombreuses allusions aux morceaux de Dark Theatre essaimées sous forme de symboles et d’accessoires divers. Le frère de Serena admit qu’il les avait lui aussi remarqués, avant de reconnaître, non sans honte, que c’était effectivement la raison de sa piteuse dérobade. Il n’y avait dès lors pour Gabriel qu’une conclusion à tirer :

« Sortir de votre anonymat revient à donner le signal de l’hallali à celui qui s’est ingénié à supprimer un à un vos amis – pour des motifs qui m’échappent totalement, je dois dire.

— Tant d’années après ? Croyez-vous qu’il ait la rancune si tenace ? Je suis persuadé qu’il a depuis longtemps renoncé à me chercher. Dans le cas contraire, il n’aurait pas tardé à me débusquer, en dépit de tous mes efforts. Peut-être est-il mort lui-même, qui sait ? Ce qui expliquerait la quiétude que j’ai connue jusqu’ici.

— Je ne le crois pas une seconde. L’assassin est toujours sur vos traces.

— Qu’est-ce qui vous rend si sûr de vous, Vernon ?

— Quelque chose me dit que tout ça a un rapport avec cet arpeggio oscuro dont vous venez de me parler et que vous avez l’intention de célébrer.

— Je ne vois pas ce qui pourrait vous le faire penser.

— Et si je vous apprenais qu’il y a quelques jours, si peu de temps de après que je vous ai cédé Key, un mystérieux expéditeur sans nom déclaré a fait livrer à l’Angel Music Shop la lyre jumelle du Cénacle Précieux ? »

Les lèvres de Di Sante s’arrondirent sous l’effet de la surprise. Serena, la cuillère en suspens, oubliant le blanc-manger qu’elle dégustait, lui jeta le plus incrédule des regards. Pour achever de les convaincre, le marchand de guitares tira son smartphone de sa poche et leur montra un cliché de l’instrument trônant dans son living de Charlton Place, puis leur relata les circonstances de cette stupéfiante livraison comme s’il l’avait vécue lui-même. Di Sante effectua aussitôt le rapprochement avec la façon similaire dont on lui avait transmis les carnets.

« Mais pourquoi ? bredouilla Serena. Le sens de la manœuvre m’échappe.

— Je pense qu’il s’agit de nous faire bouger, afin de nous amener à nous découvrir. Quelqu’un a dû noter tout comme toi la réapparition dans mon magasin de Black Light, ou Key, si vous préférez. Il a supposé que cela entraînerait de votre part, à ton frère ou à toi, une réaction quelconque, au moins une poussée de nostalgie. S’il a surveillé les abords de l’Angel Music Shop, il t’a vue repartir avec ton emplette. Un lien était désormais établi entre vous et moi. En me livrant la lyre, il se doutait que d’une manière ou d’une autre, je vous en ferais part. De quoi susciter en Adrian l’envie de reprendre l’œuvre abandonnée. S’il sortait de sa tanière, il redeviendrait une cible accessible. Voilà ce qui me pousse à redouter votre come-back, Adrian : vous risquez de finir aussi tristement que vos partenaires, une décennie et demie après. »

Chacun s’abîma sur ces mots dans d’insondables supputations. Les Di Sante cherchaient à comprendre le sens de cet imbroglio tandis que Gabriel se demandait de quelle façon louvoyer encore pour mettre davantage les choses au point sans pour autant révéler comment il en savait tant. Il ne perdait pas non plus de vue qu’il lui fallait se débrouiller pour remettre la main sur la partition de l’arpège et donc amener Di Sante à tirer les carnets de son coffre.

Reprenant la parole, il prolongea ses raisonnements dans ce sens. D’un côté, il se déclara convaincu que celui qui en voulait tant aux Dee Tees leur reprochait d’avoir eu accès à l’arpège, ainsi qu’à son singulier pouvoir. Il y avait toutefois un hic : cette hypothèse excluait qu’il eût été à un moment ou un autre le détenteur des carnets ou de la lyre. Si cela avait été le cas, il les aurait soigneusement conservés pour s’assurer l’exclusivité du secret. C’était forcément quelqu’un d’autre qui les leur avait remis. Il y avait par conséquent plus d’un étranger dans la valse. Qui ? Et pourquoi ? Il resta sciemment en arrêt sur ces questions. Il lui était bien sûr impossible de mentionner l’adversaire acharné évoqué par De Ridder. C’était une chose qu’il n’était pas censé connaître sur cette autre face de sa vie.

Adrian Di Sante finit par avoir la réaction qu’espérait Gabriel.

« Bon, déclara-t-il tout à coup, vous disposez de la lyre, je possède les carnets. Je vais aller les retirer de mon coffre et nous verrons bien ce que cet arpège nous cache. Vous savez, je l’ai bien entendu joué plusieurs fois avant de le présenter aux autres, en Suède. Mais à chaque fois j’étais seul. Je n’ai pu en mesurer véritablement les effets. J’ignore en particulier ce que j’ai fabriqué pendant les moments d’égarement dans lesquels il m’a plongé. J’aimerais bien savoir quand même quel autre moi-même je suis censé devenir quand je l’entends. Nous allons renouveler l’expérience, mister Gabriel. Et si l’écho de cette mélodie attire à nous celui qui a éliminé mes vieux amis, tant mieux. L’on veut me conduire à me découvrir ? Parfait. Je suis capable d’en faire autant. Et une fois que ce fichu gaillard sera à ma portée, je trouverai bien le moyen de lui présenter la note. »

Les grands esprits confluaient. Gabriel, il n’y a pas si longtemps, avait lui aussi usé de l’arpège pour hameçonner De Ridder. Si le Batave, et Rabbleholme avant lui, avaient payé le prix de leurs crimes, c’était cependant un autre qui avait rédigé l’ultime facture, celui qui s’employait à confier la lyre ou les carnets à des appâts de choix afin d’amener à leur perte les assassins des Dee Tees. Un infini jeu de dupes, dont le prétexte continuait à échapper au Nashville Duke. Puisque tout recommençait sur une seconde strate de la trame, il devait saisir la chance qui lui était donnée de percer le mystère. Faute d’y parvenir, emprunter les carnets et exécuter l’arpège inversé lui permettrait de regagner la case départ. Voilà que la situation tournait enfin à son avantage.

Dans l’épisode suivant

Pendant que tous ces projets se mettent en place dans le Surrey, Andy a reçu à l’Angel Music Shop la visite d’un autre ressuscité notoire : l’inquiétant Rabbleholme en personne s’est manifesté plus tôt que prévu. De quoi plonger Gabriel dans un nouveau dilemme : doit-il le laisser exécuter ou empêcher la partie de pal qu’on lui réserve ? Vous obtiendrez la réponse dès le prochain épisode : Tête-de-Corbeau.

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Ce qu’il convient de savoir…

Désormais prisonnier de l’autre niveau d’existence où l’a transporté l’arpège inversé, Vernon Gabriel recueille les confidences d’Adrian Di Sante, toujours en vie dans cette dimension différente de leurs destinées. Ce dernier a annoncé son intention de reformer Dark Theatre, d’enregistrer L’Arpeggio Oscuro et, plus étonnant, de ressusciter ses partenaires disparus.

Galerie d’images

- Brandon Lee dans The Crow