Le phénomène s’était reproduit, en plusieurs vagues successives, avant de céder définitivement au silence. El Loco interrompit ses manipulations pour déclamer d’une voix sourde :

« Je prêtai l’oreille – je ne saurais dire pourquoi, si ce n’est que j’y fus poussé par une force instinctive, – à certains sons bas et incertains qui partaient je ne sais d’où, et qui m’arrivaient à de longs intervalles… »

Gabriel reconnut tout de suite la citation : Edgar Poe, La Chute de la Maison Usher. Comment s’étonner que ce fêlé connût par cœur cette histoire de fissure ? Celle-ci était familière au Nashville Duke, en dépit d’un esprit mieux colmaté. Il se rappelait que le principal protagoniste du conte, frappé d’une hypersensibilité acoustique, percevait les bruits les plus infimes, au point d’entendre les grattements produits dans son cercueil par les ongles de sa défunte épouse, enterrée vivante dans la crypte. C’était même à se demander si El Loco, qui s’inspirait souvent de l’auteur du Corbeau, ne s’était pas installé dans ce manoir précisément en raison de cette baroque analogie avec le manoir Usher.

Gabriel songea qu’il y avait peut-être là une opportunité à exploiter pour ramener son hôte au sujet qui motivait sa venue. Dans le récit tourmenté de Poe, l’état morbide de son ouïe rendait la musique insupportable à son héros. Il ne tolérait que le son des instruments à cordes, et presque exclusivement celui de la guitare, sur laquelle il composait des mélodies alambiquées. El Loco, si avide d’être plus judicieusement reconnu, ne pouvait que se complaire dans cette similitude.

Au moment où il allait emprunter ce biais, Gabriel réalisa que c’était précisément là ce que son fuyant interlocuteur attendait de lui. La citation qu’il venait d’ânonner était une invite, peut-être même un test. Si son visiteur ne se saisissait pas de cette perche qu’il lui tendait, sans doute se refermerait-il ensuite comme un gousset après la quête et se refuserait-il à aborder de nouveau la question. Le marchand d’Islington comprit qu’il avait en face de lui quelqu’un de fichtrement roué qui menait l’entretien en suivant les voies retorses d’une logique certes décalée, mais d’une formidable fermeté. Il s’engouffra donc dans l’ouverture qui s’offrait :

« Heureusement que la guitare consolait Roderick Usher de ses affres.

— Ici comme chez lui, la vérité est dans la crypte, monsieur Gabriel, répondit El Loco avec une évidente satisfaction, presque du soulagement. Vous avez gagné le droit d’y entrer. Là, des temples ouverts et des tombes béantes se creusent au niveau des vagues lumineuses. Ce que vous cherchez se trouve au Chordarium. Mais sincèrement, j’ignore si c’est dans l’En deçà ou l’Au-delà. Vous rappelez-vous toutes les tasses de thé que vous avez vidées ? »

C’était de toute évidence la réponse qu’avait méritée Gabriel, mais formulée en termes si tarabiscotés qu’il était malaisé d’en discerner le sens. Mieux valait cependant ne pas froisser la susceptibilité du lascar en sollicitant une traduction : les fous, à l’instar des plus sages, sont persuadés de la pertinence de leurs idées autant que de la clarté de leurs propos. Au grand désespoir de ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre et cherchent à les comprendre.

Cette histoire de Chordarium parlait vaguement à Gabriel. Le terme figurait dans le titre d’un des albums du sinoque en chef. The Chordarium of Lord Rodan, ou quelque chose d’approchant. Autant qu’il se le rappelait, il y était question d’un musicien vivant reclus dans une demeure extravagante qui était en fait à elle seule un immense instrument de musique. On retrouvait dans ce faisceau de symboles bon nombre d’éléments de la situation présente. Mais que fallait-il entendre dans cette histoire d’en deçà et d’au-delà ?

Avant que le Nashville Duke ne puisse demander d’explications supplémentaires, El Loco se leva de son fauteuil, lui fit signe de demeurer assis et quitta la pièce. Son reflet, repris et multiplié par les miroirs, avait quelque chose d’omnipotent.

Le cimetière des guitares défuntes

Quelques minutes s’écoulèrent après cette sortie prématurée. L’assistant revint dans la pièce, un vaste sourire aux lèvres.

« Je constate que vous vous êtes montré convaincant. Vous avez l’autorisation de poursuivre vos recherches. Mais pas avant onze jours, ne me demandez pas pourquoi. Je vais vous reconduire à votre voiture. »

Bien qu’annoncé gagnant, Gabriel ne comprenait pas en quoi il avait décroché le gros lot. Où était-il censé mener ses investigations au juste ? Peut-être celui qui l’accompagnait vers la sortie était-il en mesure de lui apporter quelque lumière sur tout cela. Il l’interrogea en ce sens :

« Votre patron m’a parlé d’un endroit nommé Chordarium. Savez-vous de quoi il s’agit ?

— Ce manoir possède des caves vastes à y donner grand bal. Deux d’entre elles ont été aménagées pour qu’on y entrepose les guitares d’El Loco. Il a appelé cet endroit le Chordarium. C’est là où vous êtes autorisé à vous rendre dans une petite douzaine de jours. Vous y trouverez éventuellement l’instrument que vous cherchez.

— Éventuellement ? Vous pensez qu’il a été détruit ?

— Je l’ignore. Il en a bousillé tellement. Je crois bien que lui-même serait incapable de vous renseigner. S’il devait se souvenir de toutes ses folies, son cerveau exploserait, c’est sûr. »

Gabriel comprit du coup cette histoire de tasses de thé…

« En fait, repartit l’assistant, les choses sont plus compliquées que vous ne le présumez. En matière de six-cordes, El Loco est un acheteur compulsif. Il ne cesse de s’en offrir de nouvelles. Pour des raisons qui tiennent souvent du caprice : une couleur particulière, une découpe originale, un nom évocateur. Il en a ainsi accumulé des centaines.

— Eh, je regrette vraiment de ne l’avoir jamais eu comme client, ricana Gabriel.

— Peut-être devriez-vous plutôt vous en féliciter, vu le sort qu’il leur réserve. Ces instruments, une fois acquis, sont mis à l’abri dans des étuis rectangulaires anonymes, de sorte qu’il est impossible de deviner la forme ou la marque de ce qu’ils renferment. Le tout est déposé debout, en rangs serrés, comme à la parade, dans l’une des grandes caves dont je vous ai parlé. Quand El Loco a besoin de guitares, pour un concert ou une séance d’enregistrement, il se rend dans ce sous-sol et choisit quelques étuis au hasard. Il ne sait donc jamais à l’avance sur quel instrument il va jouer dans les heures qui suivent. Vous avez appris à quel point il adore l’incertitude, non ?

— Fichtre, j’imagine les trésors d’adaptabilité dont doit disposer le technicien chargé de régler son matériel.

— Tout ça pour que l’instrument choisi soit fracassé ou brûlé peu après durant un show. Mais El Loco se livre à ce propos à un rituel qui risque de vous épater. Avant d’être utilisé, chaque spécimen est photographié. Une fois survenue la destruction, d’une manière ou d’une autre, le cliché est placé dans l’étui vide, et celui-ci est déposé, horizontalement cette fois, dans la seconde cave. Je vous laisse vous figurer l’impression que laisse la vue de cet endroit, avec tous ces flight cases vides couchés les uns à côté des autres.

— Le cimetière des guitares défuntes, en quelque sorte.

— C’est tout à fait ça, d’autant que le patron a baptisé les deux pièces l’En Deçà et l’Au-delà. »

Gabriel était désormais renseigné. Restait à savoir si Iron Swan se trouvait dans la première crypte, ou si son souvenir se décolorait peu à peu dans la seconde, sous la forme d’une photo oubliée dans un boîtier désormais vacant. Il réalisa aussi que pour l’apprendre il allait devoir ouvrir un à un cette multitude d’étuis. C’était une véritable corvée de bénédictin qui l’attendait.

Utiliser ce fou même pour pièce maîtresse

À peine de retour au Salty Dog, le soir même, il dut contenter la curiosité de Serena concernant cette visite qui sortait tant de l’ordinaire. Ce n’était pas tous les jours qu’il était donné de rencontrer un fulgurant énergumène de la trempe d’El Loco. Gabriel lui relata en détail sa singulière excursion à Moaning Manor, avant d’annoncer à quel point récupérer Iron Swan était devenu aléatoire. Sans doute mis en appétit de fantaisies par ce compte-rendu extravagant, ils se divertirent ensuite de quelques polissonneries en chambre. Ils reprenaient encore leur souffle quand Adrian Di Sante leur téléphona. Gabriel perçut aussitôt dans sa voix les accents d’une inquiétude manifeste, voire d’une angoisse véritable. Il brancha le haut-parleur pour que Serena prenne part à la conversation.

Le sujet de cet appel au débotté n’avait rien pour surprendre Gabriel, ce qui ne l’empêcha pas de s’en effrayer néanmoins. Adrian leur apprit que ce soir-là, alors qu’il rentrait de Wonersh où il avait dîné au Grantley Arms, il avait découvert dans l’Ermitage un certain nombre d’objets nouveaux venus, tous en rapport avec son morceau Blind Windows. Le Camden cow-boy aurait su citer à sa place ces menaçants symboles : les bougies allumées, la statuette décapitée, le journal déchiqueté. Il connaissait la chanson…

« Je vous avais mis en garde, intervint-il. Proclamer haut et fort votre retour à la scène vous exposait à celui qui, il y a quinze ans, a éliminé vos partenaires. Vous êtes en danger, Adrian.

— Ce n’est pas vous qui allez me l’apprendre, bougonna celui-ci, d’une voix autant enrouée par la contrariété que par l’appréhension.

— C’est vrai, et je crains même d’y être pour quelque chose. Je suis persuadé qu’après votre communiqué, celui qui vous en veut nous a pris en filature, Serena et moi, et que nous l’avons conduit à notre insu à l’Ermitage. Je crois cependant pouvoir vous tirer de ce guêpier. »

Les idées avaient défilé à toute allure dans la tête de Gabriel. La situation lui était si familière que la riposte à offrir lui apparut instantanément. Il avait l’impression d’aborder une partie d’échecs déjà jouée auparavant, dont il connaissait toutes les pièces et les stratégies en cours. Il n’avait plus qu’à en user, mais de façon différente cette fois.

« Qu’avez-vous à suggérer ? hésita Di Sante.

— La première chose à faire est de ne pas vous aventurer du côté du clocher.

— Le clocher ? Pourquoi ça ?

— Une intuition. Sa présence me rappelle trop le campanile de Crémone dans les carnets de Guarneri, et le beffroi de Stockholm où l’un de vos camarades fut empêché à temps de s’initier à l’escalade. Fiez-vous à moi : il y a tout à craindre de cet endroit. Vous allez immédiatement quitter l’Ermitage, et, si vous le voulez bien, suivre le plan que je vous propose. »

Gabriel lui prescrivit de se rendre illico à Londres, surtout sans emporter de bagage, et de gagner l’adresse qu’il lui indiquerait. Son ami Howard Woodford, qu’il savait retenu chez lui par une grippe tenace, remettrait à Adrian les clés de son cottage dans le Berkshire. Comme il était probable que ce dernier serait suivi jusque là, il convenait d’égarer l’adversaire. L’absence de valise devait éviter des soupçons de fuite précipitée. Di Sante prendrait alors la précaution de quitter l’immeuble par le deuxième hall d’entrée, qui donnait à l’opposé sur une rue parallèle. Gabriel l’y attendrait dans sa Camaro, avec Serena, et les conduirait tous deux à Coldmole Cottage. Il convenait que le frère et la sœur décampent ensemble pour assurer la bonne marche du plan qu’il avait en tête. Ils y resteraient planqués, le temps nécessaire, quelques jours tout au plus. Ally Williamson, un autre ami sur qui on pouvait compter, veillerait à les ravitailler.

« Et après ? mégota Adrian. Je ne vais quand même pas rester indéfiniment dans ce coin de cambrousse.

— Pendant que vous savourerez le bon air du Berkshire, je vais m’arranger pour neutraliser celui qui vous harcèle.

— Vous êtes bien aimable de vous en charger ! Mais comment espérez-vous vous y prendre? Vous comptez aussi Batman parmi vos dévoués camarades ?

— J’ai ma petite idée. Et elle ne réclamera de moi aucune prouesse particulière. Faites-moi confiance. Nous nous retrouvons chez Woodford dès que vous le pourrez. »

Gabriel se sentait dans la peau d’un acteur reprenant une scène bien connue. Il était temps pour lui de resservir son millefeuille. La stratégie devait seulement être adaptée à des circonstances différentes. La présence d’El Loco sur l’échiquier lui avait inspiré les modifications à apporter. Mieux valait renoncer à l’attaque frontale, utiliser ce Fou comme pièce maîtresse et adopter ses diagonales.

Une fois Adrian et sa cadette placés hors de vue à Coldmole Cottage, De Ridder n’aurait d’autre solution que de reporter son attention sur Gabriel, seul susceptible de le mener à nouveau à sa proie. Le Nashville Duke allait se prêter de bonne grâce à sa surveillance, et s’arranger pour lui apprendre qu’il recherchait Iron Swan et qu’El Loco la possédait. De Ridder, réalisant que l’instrument offrait l’appât idéal pour tirer Di Sante de sa tanière, prendrait les devants et irait se frotter au détraqué de Moaning Manor. Bon courage à lui. Ce qu’espérait Gabriel, c’était qu’à cette occasion le fameux ennemi évoqué par le Hollandais se placerait dans ses pas. Il comptait tirer ainsi d’une poule deux œufs : laisser ce mystérieux traqueur les débarrasser de De Ridder et identifier l’autre protagoniste de l’affaire afin d’y voir enfin plus clair dans cet imbroglio.

Serena et Gabriel durent poireauter un bon moment dans la Chevrolet rouge, au pied de l’immeuble d’Howie. Le quartier était heureusement désert à cette heure, personne ne s’inquiéta de leur présence. Malgré son insistance, la jeune femme n’eut pas droit à un exposé détaillé des projets de son galant. Gabriel n’étant pas censé être au courant de tout cela, mieux valait ne rien dévoiler de ses intentions. Dévorée de curiosité, elle l’assaillit bien sûr de questions, le pressant de lui révéler ce qu’il avait en tête. Il esquiva en arguant qu’il était préférable pour le bon déroulement de son plan que nul ne fût au courant.

L’attente se prolongea. Serena boudait. D’où il était situé, Gabriel était dans l’incapacité d’apercevoir les fenêtres de l’ami Woodford et de vérifier s’il y avait de la lumière ou une quelconque activité là-haut. Il finit par redouter qu’Adrian ait changé d’avis. Il en vint même à se reprocher d’avoir évoqué ce fichu clocher. Il se pouvait qu’entraîné par une curiosité nuisible, Di Sante se soit risqué à vérifier en quoi cet endroit, sans mystère à ses yeux, aurait représenté pour lui un péril.

Il devait être trois heures du matin quand Adrian déboula enfin hors de la résidence. Il se glissa tout essoufflé à l’intérieur de la Camaro et fit tinter sous le nez du conducteur le jeu des clés du cottage, comme pour signifier à quel point ce seul bagage lui semblait insuffisant.

« En route pour le Berkshire, ses verts pâturages, ses pluies et son ennui, claironna Gabriel en embrayant.

— Quel merveilleux programme…

— Rassurez-vous, mon ami Ally vous apportera de quoi vous occuper. Je l’ai appelé pendant que vous étiez en route. À l’heure qu’il est, il récupère chez vous Key et tout l’équipement nécessaire à vos exercices musicaux. Vous aurez toute la tranquillité requise pour œuvrer à L’Arpeggio Oscuro pendant que je m’emploierai à vous tirer d’affaire. À chacun ses gammes.

— Et comment comptez-vous pianoter, au juste ?

— Mieux vaut que vous ne le sachiez pas, éluda Gabriel. Vous ne seriez pas d’accord. À la guerre comme à la guerre : je n’ai pas le choix des moyens. »

Au même moment, Marco De Ridder, tassé dans le fauteuil de sa BMW noire, se demandait pourquoi Adrian Di Sante s’attardait à ce point dans l’immeuble cossu où il s’était engouffré. Le seul appartement encore éclairé à leur arrivée avait éteint ses lumières depuis longtemps. Le jour se leva sans événement notable, rien de nouveau ne se produisit ensuite. Le Hollandais comprit qu’il avait été joué dès que, effectuant un tour du pâté de maisons, il remarqua la seconde entrée. Le guitariste des Dee Tees lui avait à nouveau échappé. Décontenancé, le Batave lissa longuement sa fine barbiche blonde, du bout de son index gauche, puis, d’un geste résolu, il appuya sur l’accélérateur et prit la direction de Regent’s Canal.

Dans l’épisode suivant

Les pièces sont à présent en place sur l’échiquier, disposées ainsi que Vernon Gabriel le souhaitait. À ceci près qu’il demeure un pion inconnu dont on ignore la nature, les capacités de déplacement et la nocivité réelle. Vous apprendrez avec quels aléas la partie va se jouer dès l’épisode prochain : Manigances.

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Ce qu’il convient de savoir…

Vernon Gabriel a accepté de rechercher la guitare dont Adrian Di Sante, toujours en vie, a besoin pour effectuer son come-back. Iron Swan est malheureusement devenue la possession d’un cinglé notoire. De quoi compliquer une situation dans laquelle Di Sante se trouve de plus exposé aux menées de Marco De Ridder, à présent que Rabbleholme a été exécuté.

Pour en savoir plus

- sur La chute de la Maison Usher