Quand Vernon Gabriel regagna le Salty Dog au petit matin, il devina aussitôt que son plan se déroulait aussi bien que prévu. Les voitures garées à cette heure sur le quai étaient quasiment toujours les mêmes, celles des habitants des terraces alentour ou des résidents des house-boats voisins. Il remarqua donc au premier coup d’œil une BMW noire nouvelle venue. Le conducteur paraissait endormi au volant. Malgré les reflets striant le pare-brise, Gabriel identifia un homme à la chevelure claire. Le fichu blondin était déjà en faction.

Le Nashville Duke éprouva un pincement au cœur en retrouvant son ponton désert, puis en voyant son lit vide et défait, sans Serena allongée à l’attendre. Il avait désormais totalement accepté l’émoustillante présence de la jeune femme à son côté. Il constata à ce moment qu’elle lui manquait terriblement. Si leur situation actuelle n’était bâtie que sur des faux-semblants, son affection pour elle ne souffrait en revanche d’aucune insincérité.

Pendant les trois jours qui suivirent, Gabriel vaqua normalement à ses occupations, évitant le moindre appel au clan Di Sante, bien qu’il en mourût d’envie. De Ridder était fort capable d’avoir mis sa ligne sous surveillance ou d’avoir placé ici ou là des micros indiscrets. Le marchand de guitares s’efforça de multiplier des déplacements en voiture dont il n’avait nul besoin. Il n’est pas d’appât plus voyant que le rouge. La BMW ne quitta pas son sillage et, chaque fois qu’il renonça à sa Camaro pour marcher, il n’eut aucune peine à repérer la silhouette élégante de De Ridder, accrochée à ses pas. Estimant le gaillard suffisamment ferré, il décida que le moment était venu de recourir au coup de bluff qu’il avait prémédité.

Au troisième soir de sa surveillance, le Hollandais décida de s’accorder un peu de sommeil dans un lit confortable. Il avait veillé pour des nèfles les deux nuits précédentes, rivé à son fauteuil, le dos courbatu, tandis que ce fichu musicologue ronflait en toute quiétude dans sa barcasse. Somme toute, même si Gabriel était en contact avec Di Sante, il n’avait aucune raison de le rencontrer à la brune. De Ridder quitta Regent’s Canal en bâillant à qui mieux mieux et regagna le Hilton de Park Lane. S’il avait été plus vigilant, il aurait entraperçu dans son rétroviseur une ombre fugitive se glissant sur la berge jusqu’à la Toyota de Serena Di Sante, laissée là depuis le départ de celle-ci pour le Berkshire. À aucun moment il ne s’inquiéta de la présence persistante de ce véhicule derrière lui.

Le Néerlandais alla garer sa BMW dans le parking souterrain de l’hôtel puis effectua un détour vers le lobby afin de retirer d’éventuels messages avant de filer au lit. Le réceptionniste n’avait rien à lui transmettre, mais l’informa qu’un visiteur arrivé à l’instant l’attendait au bar. Celui-ci avait affirmé que De Ridder le connaissait fort bien et n’aurait aucune peine à l’identifier parmi la nombreuse clientèle accoudée au comptoir. Intrigué, le Hollandais se rendit au Peacock Bar. Il y avait effectivement foule. Pourtant, comme annoncé, il repéra sans hésitation celui qu’on lui avait annoncé. À sa grande surprise, il reconnut la silhouette pittoresque de Vernon Gabriel. Il pensait pourtant bien l’avoir laissé blotti entre les bras de Morphée, bercé par les inoffensives vaguelettes de Regent’s Canal, perdu dans les péripéties d’un western imaginaire.

Le marchand de guitares lâcha sa pinte de bitter pour lui adresser un signe de la main. De Ridder, perplexe, s’approcha. Ces quelques pas lui permirent de se redonner une contenance.

« Monsieur Gabriel ? Que me vaut cette agréable surprise ? »

Le Nashville Duke le retrouvait tel qu’il l’avait rencontré à Coldmole Cottage, dans cette autre vie qui lui paraissait maintenant si lointaine. Un séducteur magnanimement épargné par l’âge, mielleux à en devenir écœurant, toujours prêt à se fendre de révérences à cul ouvert. Gabriel décida de se montrer aussi affable, proposa au Néerlandais de partager avec lui le verre de l’amitié et entama sa partie de dupes.

« Si vous me connaissez, cher monsieur, commença-t-il, je n’ai pas ce plaisir. Serait-ce trop exigé de savoir à qui j’ai affaire ?

— Il me semble que c’est vous qui m’avez lancé l’invitation, s’étonna De Ridder. Vous devez avoir une petite idée de qui je suis.

— Pas la moindre. Pour tout dire, j’ai remarqué que vous me collez aux talons depuis trois jours, je me demande bien pourquoi. Je ne puis me rendre quelque part sans bénéficier de votre escorte. Bien que flatté de votre attention, et guère gêné, je le reconnais, par tant d’assiduité, j’ai quand même fini par trouver que la farce se prolongeait trop à mon goût. J’ai donc pris l’initiative de vous filer à mon tour. Le temps que vous vous gariez au sous-sol, je me suis assuré de votre présence ici en tant que client – votre description a suffi – et vous ai prié de me rejoindre dans ce bar plus qu’animé. Un endroit assez fréquenté pour me tenir à l’abri de toute mauvaise intention de votre part, si toutefois vous en nourrissez. Ayons donc une conversation franche et directe. Qui êtes-vous ? Et que me voulez-vous ? »

Les dollars de sa résurrection

De Ridder plongea son regard au fond de celui du Camden cow-boy, comme s’il cherchait à démêler le faux du vrai dans ce préambule inattendu. Il dut estimer son interlocuteur assez agacé pour être sincère et décida d’exploiter au mieux cette situation, aussi imprévue fût-elle :

« Rassurez-vous, monsieur Gabriel, minauda-t-il, je n’ai rien en tête qui puisse jouer en votre détriment. Je m’appelle De Ridder, Marco De Ridder. Je travaille pour la maison de disques Spade Records, vous la connaissez certainement. Et, aussi digne d’intérêt que vous soyez, ce n’est pas vraiment vous qui motivez cette filature à laquelle je vous ai soumis et pour laquelle je vous prie de m’excuser. Celui qui m’intéresse est en réalité votre ami Adrian Di Sante. »

Gabriel simula la surprise, curieux d’entendre la fable que son interlocuteur allait lui servir. L’histoire se montra à la hauteur de ses espérances. De Ridder l’informa que des dispositions contractuelles particulières avaient été prises entre le label et Di Sante quand celui-ci avait annoncé son intention de mettre un terme à sa carrière. C’était pour Spade Records un considérable manque à gagner, il leur fallait exiger une compensation. Une convention fut donc signée, qui libérait Adrian de ses obligations en échange d’un codicille spécifiant que, si un jour il reprenait ses activités musicales, il redeviendrait lié d’office à son ancienne compagnie. Or, les employeurs de De Ridder soupçonnaient le guitariste de n’avoir nulle intention d’honorer cet accord puisque, s’il avait annoncé son come-back, il n’avait à aucun moment repris contact avec son label, ce qu’il aurait dû faire. De là à supposer qu’il songeait à glaner ailleurs les dollars de sa résurrection, il n’y avait qu’un pas qui avait été vite franchi.

De Ridder, à l’entendre, aurait donc été chargé de surveiller Di Sante en douce afin de surprendre d’éventuels pourparlers avec d’autres partenaires potentiels. Il avait décidé de suivre d’abord la sœur pour retrouver la trace du frère et s’était rendu compte, en s’acquittant de cette tâche, que Vernon Gabriel était non seulement du dernier bien avec celle-ci mais qu’il entretenait des relations privilégiées avec la star sur le retour. Di Sante n’avait-il pas, dans ses divers communiqués, remercié le musicologue d’Islington pour lui avoir gracieusement restitué sa guitare fétiche, et annoncé que ce dernier allait lui consacrer un livre qui paraîtrait en même temps que l’album à venir ?

« Vous êtes aussi bien informé qu’on puisse l’être, acquiesça Gabriel. Mais pourquoi vous êtes-vous mis à me suivre, moi ?

— Tout bonnement parce qu’Adrian Di Sante a disparu de la circulation, et sa sœur aussi, même si j’ignore si c’est avec lui. Vous avouerez que ce comportement fuyant a de quoi le rendre suspect à nos yeux. Du coup, je me suis retrouvé dans l’incapacité d’apprendre ce qu’il mijote. Il ne me restait plus que vous pour me remette sur ses traces. Du fait de votre liaison, vous alliez forcément rejoindre mademoiselle Serena à un moment ou un autre, et la cadette m’aurait ensuite une fois encore mené à son aîné. Votre vigilance vient de ruiner mon plan, à mon grand regret. »

Gabriel afficha un air contrarié avant d’expliquer, comme malgré lui, emporté par son mécontentement, que Serena était partie séjourner quelques jours en Italie auprès de sa famille. Quant à Adrian, il ignorait totalement où il se trouvait.

« Vous n’avez donc aucun moyen de le joindre ?

— Si, mais je n’ai aucune raison de prendre contact avec lui pour le moment. Je ne suis pas encore en mesure de lui fournir ce qu’il m’a demandé.

— Et que vous a-t-il donc demandé ? »

Le Nashville Duke n’était pas mécontent de lui. La conversation s’orientait exactement comme il le souhaitait. Il allait se prêter le plus naïvement qui soit à cet interrogatoire mal déguisé qu’il avait lui-même suscité. Il simula la fierté de celui à qui une sommité assigne une mission de confiance. Ce mouvement de feinte vanité rendrait plus crédibles quelques indiscrétions de sa part.

« Oh, je dois retrouver pour lui la guitare spéciale qu’il devait utiliser pour enregistrer le dernier album de Dark Theatre, un engin très spécial nommé Iron Swan. Il s’en est débarrassé lors de sa retraite, et le regrette amèrement aujourd’hui, car elle est indispensable à son projet. »

Gabriel avait été à deux doigts de se trahir en ajoutant que De Ridder connaissait bien cet instrument pour l’avoir vu lors des sessions de Stockholm. Il se retint à temps, se rappelant qu’il n’était pas censé connaître la présence du Néerlandais en Suède ni le rôle néfaste que celui-ci y avait joué.

« Et vous avez une idée de l’endroit où se trouve cette précieuse guitare ?

— Hélas oui, soupira Gabriel, faux-jeton à souhait. Vous connaissez El Loco, je suppose ? C’est ce cinglé qui la possède. Cela ne va pas être une mince affaire de la récupérer. »

L’hameçon était lancé. De Ridder n’avait plus qu’à le happer.

« Je suppose, monsieur Gabriel, que vous reprendrez contact avec Di Sante dès que vous aurez mené votre mission à bien. Je vais donc vous souhaiter bonne chance dans les tractations avec votre maboul, et solliciter de vous un petit service. Quand vous annoncerez à Adrian que vous avez remis la main sur sa guitare, signalez-lui donc au passage que Spade Records attend de ses nouvelles au plus vite. Cela nous évitera, à vous et à moi, les désagréments d’une nouvelle filature. Je vais vous laisser, à présent, car je tombe de sommeil. »

Il vida d’un trait son verre de single malt et quitta le Peacock Bar avec la parfaite assurance de celui qui sait ce qui lui reste à faire. El Loco allait recevoir de la visite. Et ce Batave s’exposer à bien des déconvenues.

En ligne de mire

Dès le lendemain, Gabriel appela Allister Williamson et convint avec son dévoué ami d’une surveillance alternée de De Ridder. Ils allaient se relayer à ses trousses, un jour chacun. Le Nashville Duke recommanda plusieurs fois à l’ancien rugbyman de ménager une marge suffisante entre le Hollandais et lui pour que puisse se glisser entre eux un éventuel troisième larron. Il fallait laisser toute liberté d’entrer en action au mystérieux adversaire du soi-disant factotum de Spade.

Ce fut lorsqu’Ally était d’astreinte que De Ridder se rendit pour la première fois à Moaning Manor. Il en ressortit au bout d’une dizaine de minutes, l’air dépité : l’autre ravagé l’avait fort probablement éconduit sans même daigner le recevoir. Le Néerlandais reprit la route du Hertfordshire dès le lendemain, suivi cette fois à respectable distance par Vernon Gabriel. Celui-ci ne tarda pas à noter que, juste devant lui, une Audi gris métallisé aux vitres teintées s’était placée dans le sillage de la BMW et ne la quittait plus. Gabriel se félicita d’avoir pris la Toyota plutôt que la Camaro, beaucoup plus passe-partout. Il se laissa légèrement décrocher. Il lui suffisait désormais de garder en ligne de mire le véhicule gris pour ne pas perdre la trace de De Ridder. Qui plus est, il n’avait aucun incident de parcours à redouter puisqu’il savait parfaitement où tout ce joli monde se dirigeait.

Parvenue à Moaning Manor, l’Audi se gara avec discrétion à bonne distance de la propriété tandis que la BMW se parquait là où Gabriel avait lui-même stationné quelques jours auparavant. Ce dernier stoppa pour sa part à la lisière de Bishop’s Wood, au sommet de la colline, ce qui lui offrait une vue dégagée sur le site en contrebas. Il sortit une paire de jumelles d’une puissance à ausculter un cul de poule à cinq miles et observa les allées et venues du haut de sa position. Rien à signaler du côté de l’Audi. Les vitres teintées empêchaient de voir à quoi s’occupait son conducteur. Quant à De Ridder, il s’était engouffré dans la résidence d’El Loco. Il en ressortit environ une heure plus tard, la mine déconfite. Comme il ne portait avec lui aucun étui de guitare, Gabriel en conclut avec satisfaction que le Néerlandais avait échoué dans sa démarche. Il se plut à imaginer quels propos abscons lui avait servi son déroutant interlocuteur.

La petite caravane regagna Londres sans s’attarder, BMW, Audi, Toyota, dans l’ordre d’entrée en filature. Williamson n’eut rien à signaler le lendemain : De Ridder n’avait pas quitté son hôtel de la journée. Quand Gabriel lui succéda le jour suivant, le petit train de l’avant-veille se reforma. Les trois voitures reprirent de la même manière la route du Herts. Cette fois cependant, De Ridder se gara à une certaine distance du manoir, le long d’un taillis, et y demeura en planque. L’Audi s’était arrêtée à l’entrée d’un chemin agricole, entre deux haies, tandis que Gabriel avait retrouvé son poste d’observation sur la colline boisée. Celui-ci supposa que, faute d’avoir obtenu satisfaction de manière régulière, De Ridder examinait les parages afin de préparer une intrusion moins licite.

La pluie se mit à tomber, contraignant le Nashville Duke à surveiller tout cela depuis son véhicule, vitre baissée. L’ennui le gagna rapidement et il plaignit de bon cœur les infortunés policiers obligés à des surveillances aussi pénibles, confinés des heures durant dans l’habitacle de leur voiture de service. Pour meubler l’attente, il s’écouta l’intégralité des trois premiers albums des Outlaws. Il y avait dans la musique de ces Sudistes suffisamment de soleil et de guitares volubiles pour lui faire oublier la grisaille ambiante, la pluie ruisselant sur le pare-brise et son désœuvrement forcé.

L’interruption de l’ondée, près de trois heures plus tard, lui permit enfin d’y voir plus clair. Il remarqua dès lors davantage d’activité à Moaning Manor. On avait rangé une Cadillac le long du perron, les assistants d’El Loco préparaient un départ. La silhouette blanche du sinoque embarqua furtivement et le petit groupe quitta la place. La limousine passa le long de la BMW sans susciter de réaction de part ou d’autre. Gabriel présuma que De Ridder allait profiter de l’opportunité pour se faufiler à l’intérieur de la propriété. À sa grande surprise, il n’en fut rien. Il reporta ses jumelles sur l’Audi, sans davantage remarquer de mouvement. Il cibla à nouveau la voiture du Batave et nota seulement alors que la tête blonde n’était plus visible. Il inspecta aussitôt les environs : aucune trace de De Ridder. Celui-ci ne pouvait progresser à couvert puisque le terrain s’étendant entre la BMW et Moaning Manor était largement dégagé. Où était passé ce satané Hollandais ?

Gabriel eut beau lorgner les parages en tous sens, il ne parvint pas à repérer son homme. À nouveau, plus par réflexe qu’autre chose, il s’assura que rien ne se passait du côté de l’Audi. Il faillit en lâcher ses jumelles de surprise : la voiture grise n’était plus là.

Mû par un sombre pressentiment, le Nashville Duke démarra, dévala la pente et vint se stationner derrière la BMW. Il sortit de sa Toyota, s’approcha lentement du véhicule noir : il n’y avait effectivement personne à l’intérieur. Il ouvrit la portière droite et constata que la porte côté passager, celle qui donnait sur les fourrés de l’accotement, était ouverte. Il régnait à l’intérieur de l’habitacle une odeur d’hôpital. Un lourd arôme pharmaceutique empesait l’atmosphère. Un carnet avait été abandonné sur le siège, le stylo était à terre, ainsi qu’une paire de lunettes brisée. Il n’en fallut pas davantage à Gabriel pour comprendre que De Ridder venait d’être enlevé sous son nez.

Dans l’épisode suivant

De Ridder risque fort de connaître le sort fâcheux qu’il a déjà subi précédemment, sur un autre plan de la trame. Reste à Vernon Gabriel à réagir assez vite pour prendre sur le fait le furtif adversaire du Batave et découvrir qui il est. À moins que les choses ne se passent différemment, ce que vous apprendra de toute façon le quarantième épisode : Il s’appelait Guarneri.

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Ce qu’il convient de savoir…

Adrian Di Sante et sa sœur désormais à l’abri à Coldmole Cottage, Vernon Gabriel va réitérer la stratégie du millefeuille afin de neutraliser le tenace De Ridder, présent lui aussi dans l’existence parallèle où le Nashville Duke s’est retrouvé propulsé par la magie de l’arpeggio. Ces manœuvres lui permettront peut-être d’identifier, puis de manipuler, le mystérieux ennemi accroché aux basques du malfaisant Hollandais.

Pour en savoir plus

- sur les bières anglaises

Galerie d’images

- le Hilton de Park Lane