Il régnait sur le Surrey un de ces jours froids et opaques dont seul novembre a le secret. Les jolies façades à colombages de Wonersh, estompées dans la bruine, suintaient d’une mouillure incommodante. La bourgade devait jouir d’un charme indéniable au soleil du printemps, mais elle se renfrognait pour l’heure dans une morosité hostile. On n’apercevait pas le moindre passant au long des pelouses souillées de feuilles mortes. Bien qu’on fût en début d’après-midi, une pénombre de mauvais aloi tenait les portes closes et les lumières déjà allumées aux fenêtres.

Vernon Gabriel n’eut aucune peine à garer sa Chevrolet rouge à proximité du pub où Serena Di Sante lui avait fixé rendez-vous. Il n’y avait guère plus de véhicules le long des trottoirs que de promeneurs dans les rues. Il se dirigea vers le Grantley Arms, poussa la porte avec soulagement, pas mécontent de se soustraire à la pénétrante humidité du dehors. Il découvrit un intérieur aussi cossu qu’accueillant qui tenait davantage du club house que de la taverne de campagne. Serena l’attendait, attablée dans une arrière-salle aménagée en bibliothèque, à déguster à petites goulées ce qui ressemblait fort à un Black Velvet. De quoi la ragaillardir avant les obsèques.

Quand, deux jours auparavant, à Londres, Gabriel s’était presque invité de force aux funérailles de son frère, Serena s’était proposée de lui servir de guide. Jamais il ne trouverait seul le chemin du cimetière. Puisqu’elle avait préféré s’installer dans un bed & breakfast de Wonersh plutôt que de s’imposer l’ambiance déprimante de la maison fraternelle, trop isolée à son goût, elle avait suggéré à Gabriel de l’embarquer au passage. Il la revoyait quittant ensuite son magasin de Charlton Place, avec sous le bras, glissée dans une housse noire, la Washburn légendaire d’Adrian Di Sante. Il persista dans son sillage un effluve exotique que Gabriel ne parvint pas à identifier. Cette fragrance venue d’ailleurs flottait encore entre ses murs quand il ouvrit boutique le lendemain.

« Qu’est-ce que c’est que cette voiture ? s’exclama Serena quand son chauffeur d’un jour lui ouvrit la portière. On dirait une Mustang, non ?

— Sa plus farouche rivale, rectifia Gabriel avec une légère grimace de dépit, la réponse de General Motors au succès de la Ford. Une authentique Camaro SS, millésime 69.

— Je constate qu’il en est pour vous des véhicules comme des guitares.

— Il est toujours question de mécaniques… »

En dépit des circonstances qui prêtaient peu à sourire, Serena apprécia la repartie. Elle trouvait décidément beaucoup d’agrément à la compagnie du sémillant commerçant d’Islington – en dépit de son goût discutable pour les accoutrements à la John Wayne. Il avait toutefois adopté pour l’occasion une tenue sobre et raffinée, uniformément noire, de la veste de cuir, courte et cintrée, aux Texas boots moins proéminents. Sa chemise, de la même couleur, rappelait par ses fines broderies blanches les fioritures nacrées de la Clef. L’ensemble, bien que pittoresque, manifestait un sens maîtrisé de l’élégance, peut-être emprunté à celui des fringants joueurs professionnels qui sévissent dans les westerns, la mine roublarde en moins. Quoique… Tandis qu’il lui faisait les honneurs de son carrosse, en total décalage avec le décor ambiant, Serena entendit la voix ténébreuse de Johnny Cash entonner Ring of Fire au fond de sa mémoire.

Vernon Gabriel sortait rarement sa précieuse Camaro du parking souterrain où il la tenait à l’abri des estampilles des pigeons et des conducteurs mal dégourdis. Pour se déplacer dans Londres, il préférait recourir au métro ou aux taxis. Rien ne déplaît plus à un ange qu’on aille lui froisser une aile… Cette virée dans le Surrey était une occasion parfaite de dérouiller les bielles de son superbe engin, même si en ce jour de deuil il regrettait l’éclat trop agressif de sa flamboyante livrée écarlate.

Suivant les indications de Serena, il quitta la bourgade endormie et s’enfonça au cœur d’un réseau de routes étriquées qui se perdaient dans le bocage. Il fallut ensuite pénétrer dans un secteur plus boisé, bosselé de collines à l’aspect sauvage. Les frondaisons se déparaient de leurs ultimes rousseurs pour adopter une teinte charbonneuse, annonciatrice de l’hiver.

« Tiens, j’ai rêvé de vous, déclara la jeune femme. Pas plus tard que ce matin.

— Je suis plus qu’honoré d’être admis dans vos songes, gloussa Gabriel.

— Mes rêves n’en sont jamais vraiment, corrigea-t-elle. Ils me viennent souvent hors du sommeil, dans ces moments de semi-lucidité qui séparent l’éveil du lever. Comme si les idées qui roulent confusément dans mon cerveau durant la nuit se mettaient soudain en place à l’aube.

— Et vous suis-je apparu à mon avantage ?

— Nous assistions ensemble aux obsèques d’Adrian. Mais vous vous étiez dédoublé. Et vous parliez italien. L’un de vous deux a murmuré “ Le silence est retombé. ” et votre sosie a répondu “ L’arpège ne résonnera plus. ” Plutôt de circonstance, n’est-ce pas ?

— Et comment savez-vous que je parle couramment italien ? l’interrogea Gabriel en lui jetant un regard aussi oblique que surpris.

— Je l’ignorais. Il m’arrive d’avoir comme cela de fulgurantes intuitions. Il faudra vous y faire. »

Reportant son attention sur leur itinéraire, Serena entreprit de le guider dans un dédale de voies forestières plutôt bien entretenues dans lequel, effectivement, Gabriel se serait rapidement égaré sans son aide. Tandis que celui-ci jouait du volant, sa passagère l’informa de leur destination :

« Adrian s’est installé, enfin, s’était, dans un ancien ermitage, très à l’écart, où vivait jadis une petite communauté de moines épris de solitude. Les derniers occupants du lieu furent une sorte de secte d’irradiés mystiques. Il y a, à côté de l’oratoire, un cimetière conventuel où l’on inhumait les bons frères. Quoique beaucoup de monde ici l’ignore, cette petite nécropole n’a jamais été réformée et il est toujours possible de s’y faire ensevelir. Adrian avait souhaité qu’en cas de malheur on l’enterre sur place plutôt que d’aller l’exposer au Wonersh & Blackheath Cemetery. Il tenait à des funérailles confidentielles, en accord avec le désir d’anonymat qui l’avait conduit dans ce coin reculé. Ne vous attendez pas aujourd’hui à la foule des grands jours, monsieur Gabriel. »

Tel un ange solitaire sculpté près d'El Paso

Au détour d’un taillis surgit sur leur gauche un panneau proclamant : Adrian’s Gardens, création et entretien. Prendre à droite. Les jardins d’Adrien… Gabriel trouva un peu trop impériale cette raison sociale. Du côté annoncé s’ouvrait une belle allée gravillonnée menant droit à un ensemble trapu de bâtiments religieux : un modeste clocher carré à la tête crénelée dépourvue de flèche, une chapelle étrangement coiffée d’une toiture transparente, jouxtée d’un presbytère de belle taille, le tout dans un style plus ou moins gothique, et cerné par un jardin monastique méticuleusement entretenu.

Une des fenêtres du campanile était brisée. Probablement celle d’où Adrian Di Sante s’était rué dans le vide. Par contraste avec ce vitrail éclaté qui donnait au clocher un œil sombre et l’air borgne, la fenêtre placée sur la face adjacente de la tour luisait d’un singulier éclat. Gabriel se demanda pourquoi le désespéré s’était jeté au travers de cette vitre alors qu’il eût été moins incommode de se précipiter de la terrasse du toit, au faîte de l’édifice, certainement accessible, comme c’était souvent le cas, par un escalier de meunier. Peut-être cette volonté de rompre le verre revêtait-elle une valeur symbolique qui échappait pour l’heure au marchand de musique.

Vernon Gabriel se parqua auprès d’une fourgonnette blanche aux flancs ornés de volutes végétales vertes qui n’étaient pas sans rappeler elles aussi les arabesques de Black Light. Sous le nom de l’entreprise horticole avait été ajoutée une citation éloquente : « Notre corps est un jardin, notre volonté en est le jardinier. » Othello, acte I. Scène trois, une fois encore. Si Di Sante avait renoncé à ses amours musicales, il n’avait pas renié pour autant sa passion pour Shakespeare. Gabriel nota que sur la portière était inscrit, au-dessus du numéro de téléphone, non pas le nom d’Adrian Di Sante, mais celui d’Adrian Davison. Le guitar hero désarmé était donc allé jusqu’à changer d’identité pour se donner à oublier. C’était peut-être pousser un peu loin le reniement de sa foi.

Un groupe de personnes en deuil sortait du presbytère au moment où les nouveaux arrivants prirent pied sur les graviers du terre-plein attenant, encombré de plusieurs voitures. La cérémonie était sur le point de débuter. Une femme blonde salua Serena d’un signe furtif de la main, accompagné d’un sourire vite fané. Tous se dirigèrent vers le muret courtaud qui séparait le cimetière du reste du moutier. L’endroit que découvrit Vernon Gabriel était d’une extrême simplicité, à l’image du dépouillement que s’étaient imposé les moinillons d’antan. Il ne saillait de ce carré d’herbes libres que quelques stèles basses d’un parfait dénuement, aux inscriptions plus ou moins altérées par les années. Par-dessus une fosse creusée de frais se dressait sur des tréteaux le cercueil fermé du défunt. Gabriel nota avec étonnement que la stèle correspondante était couverte d’un tissu noir.

Serena le quitta sans avoir besoin d’en préciser le motif et rejoignit le groupe que Gabriel identifia comme la famille proche. L’assistance était plutôt restreinte, constituée uniquement d’inconnus, probablement des gens des environs si l’on se fiait à la familiarité avec laquelle ils se saluaient. Il n’y avait visiblement parmi eux aucun représentant du milieu musical, une faune que ses signes distinctifs empêchent de passer inaperçue. Point de baroudeurs chevelus, de managers bedonnants, de producteurs suffisants. Fidèle à ses renoncements, Di Sante avait sans aucun doute souhaité disparaître à l’insu de la horde. C’était Adrian Davison, ami des mésanges et des plantes, qu’on enterrait ici, personne d’autre.

Le pasteur dans son discours funèbre n’évoqua d’ailleurs le défunt que par son prénom, certainement pour éviter de se placer en porte-à-faux. Une complète équivoque.

Comme il ne se sentait pas plus proche de la famille consternée que des gens du cru venus la soutenir, Vernon Gabriel s’était tenu volontairement à l’écart des deux troupes, ne réalisant pas que ce quant-à-soi desservait son souci de discrétion. On ne voyait en fait que lui, posté à part entre deux stèles, tel un ange solitaire sculpté près d’El Paso.

Pour tromper son ennui, Gabriel passa en revue les personnes présentes. Son premier coup d’œil fut pour Serena Di Sante. Il se rendit compte à ce moment qu’il ne l’avait pas encore vraiment regardée. Il se permit de l’observer tout à loisir et ne put rester insensible à l’éclat flammé de sa chevelure, à ses prunelles d’un vert soutenu, à l’ourlet sensuel de ses lèvres charnues, à la finesse générale de ses traits de Madone italienne. Se sentant peut-être examinée trop intensément, la jeune femme leva un moment les yeux sur lui, sans émotion ni trouble particuliers.

À son côté se tenait un couple de personnes âgées aux physionomies affectées, probablement les parents d’Adrian Di Sante, ainsi que la compagne supposée de ce dernier, une femme d’une pâle blondeur, aux traits indéniablement scandinaves, d’une réelle beauté quoique déjà érodée par l’âge et creusée par l’affliction. Gabriel avait révisé avant de se rendre dans le Surrey. Il s’était plongé dans diverses biographies de Dark Theatre et y avait découvert l’existence de cette Danoise répondant au nom de Sonia Kristensen. Adrian Di Sante l’avait épousée alors qu’elle se chargeait de concevoir les visuels du groupe, de créer ses costumes de scène et d’illustrer ses albums. C’était également elle qui gérait le fan-club, The Dark Audience, fédérant autour du groupe l’enthousiasme des brigades de headbangers éblouis.

Tout en la dévisageant, Gabriel se rappela une autre figure féminine du monde rock, cette Gail Collins qui avait joué un rôle équivalent auprès de Felix Pappalardi, le producteur et bassiste de Mountain. Un beau jour, cette évanescente artiste, qui dessinait de si vaporeux vêtements et de graciles paysages, avait proprement flingué son illustre mari, mettant ainsi un terme prématuré à la colossale carrière d’un groupe monumental. Il ne sut pourquoi, mais Vernon Gabriel songea un instant que cette veuve livide, confite dans sa douleur à quelques pas de lui, avait peut-être elle-même poussé Di Sante au travers de la fenêtre du clocher. Rien ne justifiait un pareil soupçon, si ce n’était un abusif rapprochement de rôles.

Une volée de pies criardes s'échappait des tuyaux d'un orgue maléfique

La célébration ne s’éternisa guère. Non seulement le digne ecclésiastique de service avait été privé d’office funèbre par les volontés laïques du trépassé, depuis longtemps exprimées – l’allusion dépitée qu’il glissa dans son homélie n’échappa pas à Gabriel –, mais le froid insinuant de ce jour gris pressait ce clerc obscur de s’acquitter plus vite encore des devoirs de son ministère. Le marchand de guitares se réjouit de tant de hâte : il avait de longue date pris pour un argument en faveur de son agnosticisme qu’il fît toujours plus froid qu’ailleurs dans les églises et les cimetières. Cela dit, la fraîcheur de cet après-midi d’automne ne l’affectait guère. Il était de loin le moins couvert de l’assistance, alors que tous autour de lui se recroquevillaient dans leur manteau. Cela faisait longtemps qu’il était devenu insensible au froid. Depuis le fameux jour où…

Gabriel ressentit une réelle frustration au terme de cette cérémonie rapide. Aucun hommage n’avait été rendu aux prouesses musicales du disparu. C’était comme enterrer un héros de guerre sans évoquer ses faits d’armes. Comment pouvait-on passer tant de musique sous silence ? Adrian Di Sante ne méritait pas d’être enseveli dans un semblable anonymat. Gabriel tint cette discrétion, même souhaitée, pour un manque de respect envers le talent du grand homme. Le musicologue se promit, dans son livre à venir, de réparer l’impair, de rétablir Di Sante dans sa majesté et de s’employer à ajouter Dark Theatre au panthéon des rockers méritants.

Tandis que la célébration s’achevait, dans la lumière épuisée de ce jour abrégé, et qu’on descendait le cercueil dans la fosse, Gabriel imagina un instant la Clef reposant à l’intérieur, entre les bras croisés du défunt. Il se plut à rêver qu’une fois plongée dans les ténèbres de la tombe, la fabuleuse Washburn se mît à étinceler de toutes ses arabesques, afin d’illuminer le dernier voyage du maestro métallique.

Vint ensuite le moment de défiler face à la sépulture pour un ultime salut. Un curieux rituel avait été apprêté, auquel Vernon Gabriel se soumit avec étonnement. On proposait à chacun de prendre au passage une plume noire et une autre toute blanche, déposées dans deux corbeilles distinctes, et de les jeter par-dessus le cercueil. Fascinant spectacle que celui de ces pennes bicolores virevoltant quelques secondes dans l’air froid, en une morne ronde, avant de venir tapisser en silence le sarcophage de hêtre pourpre. Inspiré par ses récentes recherches sur Dark Theatre, Gabriel réalisa que ce cérémonial d’une véritable hauteur esthétique se référait à Magpie In The Pipe, un des morceaux fétiches du groupe, sorte de conte gothique échevelé au cours duquel une volée de pies criardes s’échappait des tuyaux d’un orgue maléfique. Une scène d’ailleurs reproduite en concert à grands renforts d’effets spéciaux.

Tout le monde se sépara une fois la dernière plume déposée.

Serena rejoignit peu après Gabriel, encore sous l’émotion de l’événement baroque auquel il venait de participer.

« Voilà une fin de cérémonie tout à l’honneur de sa musique, constata-t-il d’une voix un peu enrouée. Symbolique à souhait. À ce propos, pourquoi la stèle est-elle couverte de ce tissu noir ?

— Ces gens sont venus assister aux obsèques d’Adrian Davison, l’aimable horticulteur de Chinthurst Hill, expliqua la jeune femme en ébrouant sa crinière ocre. Or, mon frère, il y a quelques années de cela, avait par avance gravé lui-même son monument, inscrivant sur la pierre son véritable nom. Nous n’avons trouvé que ce subterfuge pour éviter les questions.

— Pardonnez-moi dans ce cas de vous en infliger une de plus. En sait-on davantage sur les circonstances de sa mort, sur ce qui l’a poussé au suicide ? »

Une voix bizarrement voilée s’éleva alors derrière lui, pour une sorte de rappel à l’ordre :

« Il vaudrait mieux dire : celui qui l’a poussé… »

Dans l’épisode suivant

Meurtre ou suicide ? Voilà la question à laquelle Vernon Gabriel apportera sans tarder une réponse en relevant sur les lieux du drame de quoi établir la vérité. Mais une vérité si troublante, si incertaine, qu’il va devoir pousser ses recherches bien au-delà comme vous l’apprendrez en lisant le cinquième épisode de L’Arpeggio Oscuro : Le verre aveugle.

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Ce qu’il convient de savoir…

Vernon Gabriel a gracieusement cédé à Serena Di Sante la guitare mythique qu’elle désire déposer dans la tombe de son frère, défunt leader de Dark Theatre. Il a ainsi appris que tous les membres du groupe sont décédés peu après une séparation inopinée, raison pour laquelle Adrian Di Sante, les jugeant victimes d’une malédiction, a renoncé à la musique afin de se faire oublier du destin.

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- Black Velvet : le Velours Noir, cocktail à base de champagne et de bière brune, en général de la Guinness
- Texas boots : bottes texanes
- The Dark Audience : le Sombre Public
- the headbangers : ceux qui se cognent la tête (désigne le public du heavy metal et sa façon caractéristique de secouer sa crinière)
- Magpie in the pipe : une pie dans le tuyau