La nuit était tombée quand Gabriel regagna Londres. La banlieue nord semblait se dissoudre dans un crachin acide. Les contours de la ville se déréalisaient dans la masse floue de cette brouillasse humide, si épaisse qu’elle paraissait ralentir à dessein un trafic automobile particulièrement intense ce soir-là. Le trajet s’annonçait aussi long qu’exaspérant. Gabriel avait pourtant la plus grande hâte de se rendre à Fulham, dans l’espoir d’arriver à temps, si c’était encore possible, et surprendre en pleine action celui qui devait les débarrasser de De Ridder. Il envisagea un instant d’abandonner la Toyota de Serena à Islington et de filer en métro à destination. Deux correspondances, treize stations, c’était un chemin de croix tolérable. L’heure tardive le dissuada de recourir au Tube. Il allait éviter les grands axes, voilà tout, multiplier les détours, afin d’arriver vaille que vaille à Mimosa Street.

Dès qu’il avait constaté la disparition de De Ridder en découvrant sa BMW abandonnée près de Moaning Manor, il avait acquis la certitude que la scène abominable qu’il avait vécue dans la maison à la lyre allait se reproduire. Trop de choses étaient identiques dans cet intérim du destin pour qu’il en fût autrement.

S’il tenait à ce point à ne pas manquer l’horrible rendez-vous, ce n’était pas par commisération pour le Hollandais. Celui-ci avait mérité le sort qui lui était réservé. Gabriel n’éprouvait aucun chagrin à laisser exécuter un si triste sire, à défaut de s’en charger lui-même. S’il avait pu, non sans peine, s’improviser détective, il se sentait par contre incapable de jouer les vengeurs. Il n’aurait su s’en prendre à quiconque, aussi détestable fût l’adversaire, et préférait, assez lâchement, que d’autres rendent justice à sa place.

Il n’allait donc rien tenter pour empêcher le châtiment, bien que conscient de l’immoralité d’un tel laxisme. Il n’était pas passé cette fois par la phase de dilemme qu’il avait traversée lors de la seconde exécution de Rabbleholme. La mort de De Ridder n’était-elle pas, après tout, l’un des objectifs de son plan, ainsi atteint à moindre frais ? Elle annulerait d’un coup les menaces pesant sur Adrian, sur Serena et sur sa propre personne. Il éprouvait d’autant moins d’états d’âme qu’il n’avait aucune raison de douter de sa culpabilité depuis que le Néerlandais avait reconnu la paternité de ses crimes lors de leur entrevue à Coldmole Cottage – ce sans la moindre apparence de remords.

La soirée était déjà fort avancée quand Gabriel atteignit enfin Fulham. Il reconnut sans hésitation Mimosa Street, ses façades étriquées, son alignement de bow-windows reproduits à l’identique. La bruine s’était miraculeusement dissipée et ce décor familier lui apparaissait avec une précision quasi surnaturelle. Il avait le sentiment qu’on avait épuré à son intention le lieu du crime, alors que tout Londres alentour baignait dans une diffuse incertitude. Lui qui avait connu cet endroit sous une pluie brouillonne se voyait suggérer que la réalité l’emporte nécessairement en netteté sur le souvenir.

Vernon ne tarda guère à repérer la demeure à la lyre. Celle-ci, qu’il avait découverte illuminée en y venant avec l’officier Johnson, était pour l’heure plongée dans l’obscurité. Était-il arrivé trop tôt ? Un panonceau To rent confirmait que le logement était aussi vacant qu’il l’avait précédemment connu. Tandis qu’il se garait à quelque distance, sur la première place libre qu’il trouva, il éprouva soudain une gêne inattendue à la perspective d’attendre sans bouger que l’effroyable supplice s’accomplisse. Lui qui, quelques minutes auparavant, se sentait exempt de tout scrupule se trouvait maintenant embarrassé à la pensée de devenir le complice, même passif, d’une abomination. Ce fut d’un œil différent qu’il se mit à épier dans son rétroviseur la maison endormie, toujours livrée aux ténèbres, à une cinquantaine de mètres de lui.

Le bow-window du rez-de-chaussée s’éclaira tout à coup, interrompant le cours encombré de ses réflexions. Puis, une à une, d’autres fenêtres s’allumèrent. Une telle débauche de lumière signalait, sans aucun doute possible, que tout était consommé. L’assassin n’allait pas tarder à quitter la place avant que le voisinage ne s’inquiète d’autant de lampes en éveil dans une habitation inoccupée. Gabriel accrut sa vigilance, prêt à démarrer, guettant la sortie de celui qu’il attendait. Il allait enfin découvrir à quoi ressemblait l’assassin aux requiem, si inexplicablement ressuscité.

À sa grande surprise, aucune silhouette ne se montra. Il réalisa alors que nulle part il n’avait remarqué le véhicule gris parqué dans la rue. Ces immeubles ne donnaient-ils pas par l’arrière sur une voie parallèle à Mimosa Street ? La plus élémentaire des prudences avait dû dicter au ravisseur du Batave de se glisser le plus discrètement possible sur le lieu d’exécution. Plus Dark que Theatre, il risquait donc de ressortir par où il était entré, côté jardin plutôt que côté rue. Gabriel allait le louper.

Mister Vernon démarra en trombe, lança la Toyota jusqu’au bout de la rue et effectua un rapide tour du pâté de maisons. Son intuition était la bonne. Une voie privée qui servait de parking aux résidents courait le long des jardinets jouxtant par l’arrière les terraces de Mimosa Street. Gabriel parcourut cette lane à petite vitesse afin de repérer la maison à la lyre, moins reconnaissable de ce côté. Puisque le meublé était vacant, une place de stationnement libre devait lui correspondre. Mais ces fichues bâtisses se ressemblaient toutes, et aucun emplacement n’était disponible. La demeure qu’il cherchait se situant approximativement à mi-rue, il s’arrêta à ce niveau. Plusieurs logements avaient leurs fenêtres éclairées. Comment trouver le bon ? Ce fut alors qu’il remarqua, parquée juste en vis-à-vis de l’un d’eux, l’Audi qu’il cherchait.

A la façon d'un péristyle ancien

Au même moment, une baie vitrée qui s’ouvrait au rez-de-chaussée sur le jardin voisin s’illumina à son tour. Gabriel reconnut une salle à manger qu’il ne connaissait que trop. Tout se déroulait ainsi qu’il l’avait déjà vécu. Un corps ballottait au milieu de la pièce, pendu à un crochet de lustre. D’où il était placé, le Nashville Duke put identifier la chevelure blonde clairsemée du Néerlandais. Il constata avec dégoût, sinon sans surprise, que son cadavre était enserré entre les deux guitares lyres coréennes que Mahindana lui avait demandé d’identifier, plus tôt dans son autre vie.

Sans doute la scène de crime était-elle le dernier endroit que l’assassin devait éclairer avant de sortir. Il n’allait donc pas tarder. Gabriel remit les gaz, gagna l’extrémité de la voie privée, se stationna à la diable, éteignit tout sauf le moteur et garda l’œil rivé sur son rétroviseur. La lane étant en sens unique, l’assassin du Néerlandais ne pourrait s’esquiver que de ce côté. Une silhouette ne tarda pas à sortir de la maison à la lyre, trapue, guère identifiable. L’inconnu se glissa dans son A5, démarra avec la plus grande discrétion et passa sans ralentir le long du véhicule de Gabriel. Le marchand d’Islington, tassé sur son siège, estima être resté inaperçu, laissa l’Audi s’éloigner, puis la prit en chasse. La voiture grise l’entraîna à sa suite à Kensington, puis Notting Hill, et enfin Bayswater. Elle s’arrêta à Craven Hill, où son conducteur entra dans un vieil immeuble cossu, d’une belle allure néoclassique.

Gabriel se gara un peu plus loin et revint à pied vers la bâtisse en question. Une plaque de cuivre, apposée à côté de la haute porte vitrée, lui apprit, à son grand étonnement, qu’il s’agissait du British Institute for Acoustic Studies & Research. Que le Nashville Duke n’ait jamais entendu parler de cette fondation scientifique était une chose. Qu’un institut de ce type fût encore ouvert à une heure aussi tardive en était une autre. Puisque c’était le cas, Gabriel décida de pousser la porte à son tour. Il déboucha dans un vaste hall solennel, luisant de tous ses marbres, que cernaient des colonnes à la façon d’un péristyle antique. Un cadre on ne pouvait plus académique, en effet. Un imposant comptoir d’accueil se dressait en plein milieu, derrière lequel l’observait un cerbère aussi rigide que renfrogné. Prenant son air le plus détaché, le Camden cow-boy s’approcha du réceptionniste.

« Que puis-je pour vous, Monsieur ? »

Gabriel n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait répondre. Il songea à évoquer sa participation à une conférence nocturne sur les fréquences acoustiques, quitte à prétendre ensuite s’être trompé de date. Il n’eut pas à user de ce piètre mensonge. Une voix retentit derrière lui, marquée d’un prenant accent italien :

« Monsieur a rendez-vous avec moi, Henry. Ne vous inquiétez pas. Tout est en règle. »

Gabriel se retourna et reconnut entre deux colonnes la silhouette courtaude de l’homme à l’Audi. Celui-ci lui fit signe d’approcher. L’individu qui l’avait ainsi interpellé était vêtu d’un costume noir passe-partout. Il avait le cheveu sombre, souple et long, le sourcil arqué, l’œil noir mais pétillant, la chair plantureuse d’une quarantaine florissante et un type méridional indéniable.

« Allons prendre un verre, voulez-vous ? »

Pour honorer cette aimable invitation, ils se rendirent non dans une cafétéria, mais dans un petit salon élégant, à l’écart, où un majordome en livrée attendait leur commande. Ils n’échangèrent pas une parole avant que le serveur ne revienne avec leur Lagavulin. Le larbin s’éclipsa sans réclamer quoi que ce soit, avec toute la componction possible, et referma en silence la porte derrière lui. Ce décorum ne cadrait décidément pas avec l’idée que Gabriel se faisait d’un établissement de recherche scientifique, aussi respectable soit-il. Son hôte s’offrit une lampée de son pur malt d’Islay, claqua la langue de satisfaction, puis lui dédia un sourire largement aussi vénéneux que les risettes doucereuses de feu De Ridder.

« Vous êtes décidément toujours là où vous ne devriez pas vous trouver, monsieur Gabriel, lança-t-il d’une voix chantante, joliment avivée par ses inflexions transalpines. Vous déboulez à Mimosa Street au plus mauvais moment, au risque de vous faire prendre sur le fait par l’arrivée précipitée de la police. Vous me relancez jusqu’ici. Tout cela n’est guère raisonnable. Je n’imaginais pas que les marchands de guitares soient des gens aussi téméraires. Cela dit, je dois admettre que vous êtes très bien informé.

— Pas tant que cela, le modéra Gabriel. J’ignorais totalement l’existence de cet endroit jusqu’à ce que vous m’y meniez, à votre insu, il est vrai. Je serais curieux de savoir à quelles expériences d’acoustique on s’y livre en pleine nuit, et dans un cadre aussi rupin.

— Vous vous trouvez simplement dans l’hôtel le plus confidentiel de Londres.

— Un hôtel, ça ?

— Et de fort bon standing, croyez-moi. »

Un palace pour initiés

L’homme lui expliqua qu’un bon nombre de personnes trop en vue, hommes d’affaires, politiciens, vedettes du spectacle, souhaitaient souvent s’entourer d’une discrétion salutaire lors de leurs séjours à Londres. L’Institut leur procurait un hébergement à l’abri des médias et autres curieux : ses promoteurs s’étaient en effet arrangés pour que cet hôtel n’ait aucune existence officielle. C’était un palace pour initiés. Qui allait soupçonner ses activités sous sa paisible apparence de centre de recherches scientifiques ? Le public était tenu à l’écart par l’aspect rébarbatif, savamment entretenu, de cette prétendue académie. La mine revêche d’Henry achevait de repousser les importuns. Certes, le va-et-vient des limousines de la clientèle aurait pu susciter quelques interrogations, mais celui-ci s’effectuait via le parking souterrain dont l’accès décalé se trouvait dans la rue parallèle.

« J’avais toutes les raisons du monde, vous le pensez bien, de séjourner à Londres dans une complète confidentialité. Rassurez-vous : on côtoie ici davantage des businessmen que des espions ou des malfrats.

— Pas même un assassin ou deux ? persifla Gabriel.

— Ce ne sont pas forcément des gens de mauvaise compagnie. J’ai connu un tueur à gages qui était le plus délicieux des hommes.

— Sans doute un amateur de cadavres exquis…

— Il est parfois de bon goût d’éliminer certains de ses semblables. Puisque vous abordez le sujet, je pense que le temps est venu d’une petite mise au point entre nous. Je m’en voudrais que vous vous mépreniez sur mon rôle dans cette histoire. J’admets que je vous dois quelques explications, mais je ne serais pas fâché d’en obtenir de vous quelques-unes en retour. Je ne comprends pas tout vous concernant. Notamment comment vous avez pu me retrouver à Mimosa Street. Je suis certain que vous ne m’avez pas suivi jusque là, j’y ai veillé. En revanche, je vous ai repéré alors que vous m’attendiez au bout de l’allée privée. La fumée de votre pot d’échappement vous a trahi. J’ai donc fait en sorte que vous n’ayez aucun mal à me filer jusqu’ici. Cela dit, vous vous êtes rendu à Fulham de votre propre initiative, comme si vous étiez parfaitement au courant de ce qui allait s’y passer. Ce n’est pas que je doute de votre perspicacité, monsieur Gabriel, mais tant de clairvoyance me surprend.

— Il m’arrive de percevoir l’avenir dans l’écho des arpèges…poétisa Gabriel.

— Ah, l’arpeggio, bien sûr… J’ignorais qu’il ait aussi ce pouvoir-là.

— Tout dépend de la façon dont on… l’interprète.

— J’apprécie le jeu de mots. Vous m’expliquerez ça plus tard. Ma curiosité à ce sujet est insatiable. Mais je manque à tous mes devoirs. Il faudrait quand même que je songe à me présenter. Comme je désire que les choses soient nettes entre nous, je ne vais pas m’abriter derrière la fausse identité que j’utilise en ce moment, pour d’évidentes raisons de sécurité. En vérité, je m’appelle Guarneri. Antonio Guarneri, pour vous servir. »

Vernon Gabriel crut franchement que son interlocuteur se payait sa tête :

« Et moi Ludwig Van Beethoven. Pourriez-vous répéter ? Je suis un peu dur d’oreille.

— Je ne plaisante pas, monsieur Gabriel. Je pourrais vous présenter mon passeport mais comme vous avez compris que j’en possède plusieurs, cela ne vous convaincrait pas, je suppose. Tenez, jetez plutôt un œil sur ce cliché. »

Il sortit son portefeuille de sa veste et en tira une photographie qu’il tendit avec un sourire dévastateur. Gabriel s’en saisit. Il découvrit la reproduction d’un tableau ancien au cadre surchargé de dorures. L’homme qui lui causait en ce moment même y posait dans un costume vieux de deux siècles, la main posée sur une lyre bien connue.

« Remettez-vous, voyons, reprit l’Italien. Je vous assure que je ne suis ni un fantôme, ni une réincarnation, ni un fabuleux veinard doté d’éternelle jeunesse. Juste un Antonio Guarneri parmi d’autres. »

Dans l’épisode suivant

L’assassin présumé de De Ridder est-il réellement celui qu’il prétend ? S’il n’a rien d’un immortel, évidemment, une étonnante survivance l’anime néanmoins, qui explique ses faits et gestes. Gabriel ne va pas tarder à découvrir ce que tout cela cache, et lever ainsi une bonne partie du voile de mystère qui couvre l’Arpeggio Oscuro. Vous serez bien sûr mis dans la confidence dès le prochain épisode : La loge de soie.

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Ce qu’il convient de savoir…

Dans le but d’assurer la sauvegarde d’Adrian Di Sante, toujours vivant dans l’existence parallèle où Vernon Gabriel s’est retrouvé propulsé par la magie de l’arpeggio, ce dernier a pris en filature Marco De Ridder. Quelqu’un d’autre, aussi mal intentionné que possible, traque également le Hollandais, soumis par Gabriel aux extravagances d’El Loco le rocker fou.

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