« Cette ressemblance est exagérée, je le reconnais volontiers, précisa celui qui se prétendait Antonio Guarneri. Mon hérédité ne m’a pas doté d’une telle similitude de traits avec mon honorable ancêtre. J’avoue avoir forcé les choses, cédé au mimétisme, jusqu’à adopter la même coiffure que lui. Mais vous admettrez qu’il y a entre nous un indéniable air de parenté.

— Franchement, je suis déçu, plaisanta Gabriel afin de faire bonne figure. Moi qui m’attendais à interviewer par-delà les siècles le rédacteur des carnets lombards, l’homme qui a vécu en personne la découverte de l’arpège.

— Je constate que vous êtes parfaitement instruit de son existence. J’étais sûr qu’Adrian Di Sante vous avait communiqué le contenu des mémoires qu’il détient. Faute de converser avec leur auteur, il faudra vous contenter des confidences d’un de ses descendants directs.

— Je ne remettrai pas pour autant en cause votre légitimité. Faut-il que vous vénériez votre aïeul pour avoir contrefait à ce point son apparence physique et vous être accaparé son prénom !

— En fait, depuis des décennies, il est d’usage dans notre famille que les garçons portent successivement les mêmes prénoms : Andrea, Pietro, Giuseppe et Antonio. J’ai hérité à mon tour du quatrième.

— Ceux des plus célèbres luthiers de l’illustre famiglia, si je ne m’abuse – le vôtre excepté.

— Il aurait été inconvenant d’écarter Antonio Guarneri de cet hommage. C’était une question d’honneur, comme vous le comprendrez bientôt, une fois que je vous aurais expliqué tout ce que vous avez à apprendre. J’espère que vous avez du temps à me consacrer, l’histoire est un peu longue. Prenez vos aises, n’hésitez pas à vous resservir de ce whisky, si le cœur vous en dit. Je ne doute pas qu’un pur Écossais comme vous apprécie à sa juste valeur sa saveur de tourbe et d’océan. Comme vous l’allez voir, on peut dire que tout débute avec ce tableau. »

Cette peinture, lui apprit le descendant de Guarneri, avait été réalisée une grosse vingtaine d’années après la fin du récit lu dans les carnets du musicien crémonais. Celui-ci vivait toujours à Paris sous le pseudonyme de Giacomo Marciello. Les troubles politiques de l’époque n’avaient aucunement compromis sa réussite. Lui qui avait été un précepteur apprécié sous l’Empire continua de l’être sous la Restauration, se posant même davantage comme un conseiller pour les parents qu’un éducateur pour les enfants. La protection des princes sur le retour remplaça pour lui celle des barons napoléoniens et comme les féaux des Bourbons souhaitaient prouver par leur largesse la supériorité de leur noblesse de sang, sa fortune s’en accrut d’autant. Madame Marciello avait augmenté le bonheur de son époux en lui donnant trois fils, baptisés Andrea, Giuseppe et Pietro par respect de la tradition familiale en vigueur chez les Guarneri, même si ce patronyme était à présent pour eux interdit d’usage.

Quand son aîné atteignit la vingtaine, Antonio Guarneri décida de se décharger sur lui de son secret. Il lui narra la naissance du Cenacolo Peregrino et la découverte des accords orphiques d’Onomacrite d’Athènes. Il lui apprit tout ce qu’il devait savoir des lyres, de l’arpeggio oscuro, de son expérimentation périlleuse, de son déconcertant pouvoir. Il lui raconta le tragique destin des membres du Cénacle, les assassinats successifs, les requiem, la trahison de Rezzonico. Il lui expliqua comment il avait fui de Crémone à Paris et les raisons pour lesquelles il leur fallait entretenir désormais et à jamais leur fausse identité afin d’assurer leur sauvegarde.

« Il aurait mieux fait de se taire, estima son lointain parent, mais détenir un secret est chose si flatteuse qu’on ne peut la garder pour soi, n’est-ce pas ?

— Rien n’est confidentiel s’il n’y a pas confidence, approuva Gabriel. »

Le jeune Andrea Marciello, alias Guarneri, n’était peut-être pas en ce cas le meilleur confident qui fût. C’était un rêveur exalté, un romantique bouillonnant, qu’on avait vu participer à la bataille d‘Hernani, défendant la cause échevelée de Victor Hugo, et se ralliant comme à un étendard à l’emblématique gilet rouge de son camarade Théophile Gautier. Épris d’on ne savait quel ésotérique idéal, il fréquentait les cercles francs-maçons et avait été accepté comme néophyte au Grand Orient de France.

Au cours d’un souper fort arrosé en compagnie de quelques jeunes initiés de sa loge, emporté par l’ivresse, il se fit valoir sottement en dévoilant l’histoire de l’arpeggio. Ses commensaux accueillirent cette fable comme on reprend une chanson à boire, s’en éprenant sur l’instant avant de la ranger bien vite parmi les balivernes d’ivrogne. Le souvenir de cette mirobolante légende se perdit dans les brumes de la gueule de bois du lendemain. L’indiscrétion d’Andrea aurait donc été sans conséquence si ne s’était trouvé parmi les convives un Padouan de passage, affilié à l’un des groupes maçonniques de Venise, la Loggia di seta.

« La loge de soie ? traduisit Gabriel. En voilà un drôle de nom.

— C’était une branche secondaire, poussée à la suite de la Gran Loggia Veneziana, celle qu’avaient fréquentée Casanova et Goldoni. Ceux qui la fondèrent étaient surtout des affairistes, principalement impliqués dans le négoce des draperies et étoffes précieuses, d’où le nom de leur cercle. À l’époque des faits, autour de 1830, le vénérable de la loge n’était autre que Vincenzo Rezzonico en personne, ce qu’Andrea Guarneri ignorait. »

Le fanatisme inné des moines

Gabriel avait l’impression de baigner en plein roman-feuilleton, confronté à la terrible ubiquité d’un grand méchant de service. À vrai dire, la présence de Rezzo à la tête de la Loggia ne devait rien au hasard ni à l’inventivité d’un destin imaginatif. Depuis le départ supposé d’Antonio Guarneri pour le Nouveau Monde, le Vénitien vivait dans l’angoisse permanente d’une résurgence de l’arpège. Il redoutait d’autant plus sa nocivité qu’il persistait à se juger responsable de sa découverte. Il lui fallait donc à tout prix empêcher que quelqu’un, un jour, use à nouveau de son pouvoir d’égarement.

Se sentant incapable de suffire seul à cette tâche, il avait conçu le projet, afin de livrer sa bataille, d’instrumentaliser un groupe déjà constitué. Il avait d’abord songé à gagner à ses vues une congrégation religieuse. Le fanatisme inné des moines, leur appétence naturelle d’inquisition les prédisposaient à mener pour lui la croisade contre cet arpège du diable. Son manque personnel de piété et l’état de déliquescence des ordres dans l’Italie de l’époque le détournèrent cependant de cette voie.

Tout bien réfléchi, Rezzonico préféra phagocyter une loge maçonnique. Ces gens constituaient un bien meilleur choix compte tenu de leur art consommé du secret et de leur hostilité à toute forme d’obscurantisme. Qu’il puisse exister avec l’arpège une menace aussi surnaturelle contre le genre humain les encouragerait nécessairement à se liguer contre elle. L’ancien mécène du Cénacle s’immisça donc au sein de la Loge de soie et prit sur elle un rapide ascendant. Tout en se conformant à une stricte observance de ses rites, il la dérouta en partie de ses objectifs initiaux, lui insufflant une vocation nouvelle : préserver l’humanité des méfaits possibles de l’arpeggio oscuro. Il maintint le groupe des initiés en alerte permanente, les poussant à chercher en tous sens des traces du passage de Guarneri ou de l’existence du dernier exemplaire de la lyre jumelle.

Les indiscrétions d’Andrea Marciello, fidèlement rapportées à Venise, y déclenchèrent le branle-bas. Rezzonico se chargea en personne de mener l’affaire à terme. Quelques semaines plus tard, le père du jeune homme fut retrouvé assassiné dans son cabinet de travail, éventré sans égards. On avait laissé à son côté une partition sanglante : les premières mesures du requiem de Giovanni Francesco Anerio. Si cette mise en scène laissa perplexe les policiers parisiens, il ne subsista aucun doute dans l’esprit d’Andrea : le crime était signé, il savait d’où le coup venait. Seul point positif dans ce malheur, les mémoires du Cénacle, astucieusement dissimulés, avaient échappé à l’assassin.

Un terrible sentiment de culpabilité envahit le jeune homme. Il comprit sans peine que ses bavardages de pochard avaient condamné son père. Seule une vengeance cinglante pourrait désormais alléger le fardeau de ses remords. Il en voulait trop à lui-même pour ne pas s’en prendre à d’autres. Il se jura dès lors de consacrer sa vie à châtier Rezzonico pour son crime, et, tant qu’à faire, à lui faire payer aussi la mort des autres membres du Cenacolo Peregrino.

Le fils aîné de Guarneri commença par mettre le reste de sa famille à l’abri. Il était impossible de déterminer à quelle limite se borneraient les desseins criminels du Vénitien. Mieux valait prendre quelques précautions. Andrea fit établir de faux passeports et ce fut sous une identité espagnole que sa mère et ses frères furent installés à La Haye. Métamorphosé lui-même en Don Felipe Astarloza, il se rendit ensuite en Italie. Sentant qu’il ne pouvait seul mener son entreprise à terme, il se mit en quête de complicités et prit contact pour cela avec les fils du défunt Di Parma. Ceux-ci, une fois informés de la vérité sur le décès de leur père, partagèrent aussitôt son désir de vengeance. Ils acceptèrent sans tergiverser de lui prêter main forte.

Le cadet Di Parma, Domenico, avait assumé l’héritage musical de son père. Il était devenu maître de chapelle. Andrea se convainquit que c’était là une opportunité à exploiter. Il échafauda un plan en ce sens. Dans un premier temps, il gagna Bergame, rencontra le cousin Matteo, se fit reconnaître en exhibant les carnets de son père et réclama le coffre que Guarneri avait confié à son parent plus de vingt ans auparavant. Hélas, celui-ci, n’ayant plus de nouvelles depuis longtemps, et désespérant d’en recevoir, avait ouvert la malle par curiosité, trouvé l’étonnant instrument qui y sommeillait, puis s’était attribué la paternité de la lyre jumelle, y gravant sa marque, avant d’aller la vendre à prix d’or à un éminent professeur de musique de Brescia. Andrea suivit la piste de l’instrument. Ne pouvant obtenir son rachat de l’actuel propriétaire, il la vola, ni plus ni moins.

Désormais en possession de cette pièce essentielle à son plan, il entraîna avec lui jusqu’à Venise Domenico Di Parma.

« Mon ancêtre va alors initier la stratégie de l’appât à laquelle nous sommes restés fidèles, souligna Guarneri.

Nous ? reprit Vernon Gabriel. Vous êtes donc si nombreux ?

— Autant que nécessaire pour lutter à armes égales avec la Loggia di seta.

— Parce qu’elle existe toujours ?

— Sous un autre nom, et une forme plus moderne, oui. Mais ne brûlons pas les étapes, voulez-vous ? Les événements actuels résultent d’un processus fatal, engagé il y a deux cents ans, qu’il vous faut bien comprendre si vous souhaitez ne pas lui succomber à votre tour.

— Vous n’êtes guère rassurant, dites donc, se cabra Gabriel.

— Un homme menacé en vaut deux… »

Le fil de leurs coutelas

Le Nashville Duke savait qu’il valait mieux ne pas négliger un avertissement de cette sorte. Il se prêta donc avec docilité à la suite de l’exposé de son interlocuteur. Celui-ci lui détailla le plan conçu par le soi-disant Don Astarloza. Si ce dernier arriva à Venise en s’abritant sous son identité de fantaisie, il se dispensa d’autant de prudence en ce qui concernait le jeune Di Parma. Il s’arrangea au contraire pour répandre la nouvelle de la venue du musicien sur les rives de la lagune. Mieux, il fit partout publier l’annonce d’un concert de ce prétendu prodige, prévu à la Chiesa della Pietà. Au cours de cette exhibition, le virtuose en herbe se livrerait à un exercice musical exceptionnel : la démonstration d’un instrument inédit, la lyre jumelle, sous la forme d’une sonate pour résonances sympathiques. Un tel programme ne pouvait que provoquer l’émoi de la Loge de soie et entraîner une riposte immédiate de la part de Rezzo et ses séides. La date choisie pour le concert, volontairement proche, les contraignait à une contre-attaque précipitée qui les empêcherait de s’entourer de précautions. Il leur faudrait agir avant que la lyre ne propage ses nuisibles harmonies.

Andrea Marciello né Guarneri devenu Astarloza embaucha alors quelques hommes de main dans les arrière-cours les plus mal famées de la Sérénissime. Ceux-ci affûtèrent le fil de leurs coutelas avec d’autant plus d’entrain qu’ils avaient été grassement rémunérés. Ils prirent ensuite position dans la pensione où logeaient les deux jeunes gens. Leur attente fut moins longue que redoutée. Au bout de trois nuits de vain traquenard, une bande armée et masquée déboula dans l’hostellerie, toutes dagues dehors. Ce n’étaient que des spadassins de location : les notables de la loge, Rezzo en tête, ne tenaient pas à se salir les mains. La troupe fut prestement massacrée par les acolytes de Guarneri. Il s’agissait de faire comprendre à ses commanditaires que le recours à la force n’était pas le meilleur moyen d’arriver à leurs fins. Il fallait les forcer à des manœuvres plus subtiles, de manière à retourner celles-ci contre eux.

Ce qui se produisit effectivement. Dès le lendemain, avant-veille du concert à la Pietà, Di Parma reçut une fort galante invitation, le priant de se rendre à un souper qu’on donnait ce soir-là au palazzo Rezzonico. Le Grand Maître s’exposait donc en personne. Sans doute souhaitait-il jauger lui-même sa proie, moins tendre qu’il ne l’avait d’abord supposée. On était en droit d’attendre de sa part un grand numéro d’amitié. Il allait se présenter comme un vieil ami de Di Parma père, célébrer son souvenir avec des trémolos dans la voix, circonvenir son cadet à force de sympathie, avant d’empoisonner celui-ci au dessert, quand il serait assez ému pour ne plus se méfier d’un entremets. Le maître de chapelle accepta l’invitation pour ce qu’elle valait, en précisant dans sa réponse qu’il serait accompagné de son ami castillan, le noble hidalgo Felipe Astarloza.

La réception se déroula exactement comme les deux comparses l’avaient présumé. Ils furent accueillis par un Rezzo aussi généreux que son embonpoint, qui entonna dans un langage maniéré le grand discours de l’amitié. Il était entouré de quelques notables poudrés, à la courtoisie retenue et aux sourires coincés, probablement ses compagnons de la Loggia di seta. La table était somptueuse, la musique exquise, et l’hypocrisie générale.

« Quel luxe de détails, apprécia Gabriel. On jurerait que vous y étiez. Peut-être me donnerez-vous un aperçu du menu ?

— Tous ces événements ont été relatés avec soin par Andrea dans ses mémoires, précisa Guarneri, sans sourciller ni se vexer. Des documents transmis de génération en génération au sein de notre famille. Augmentés et complétés par les héritiers successifs. Nous avons veillé à ce que jamais la flamme ne s’éteigne.

— Quelle flamme ? Celle du souvenir ?

— Non, celle du bûcher. »

Dans l’épisode suivant

Comment va s’achever le festin de dupes qui rassemble Andrea Guarneri, Di Parma et le meurtrier de leur père ? De quel bûcher veut parler l’interlocuteur de Gabriel ? Seuls ceux qui savent en quoi consiste la faida peuvent deviner les réponses à cette question. Les autres devront patienter jusqu’au prochain épisode : Que justice soit fête !

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Ce qu’il convient de savoir…

Alors que Vernon Gabriel a accepté, non sans mal, l’idée qu’ Adrian Di Sante soit en vie dans l’existence parallèle où il s’est retrouvé propulsé par la magie de l’arpeggio, voilà que l’assassin qui les a débarrassés du nuisible De Ridder se révèle être Antonio Guarneri en personne. Se peut-il que le musicien crémonais soit ressuscité deux siècles après la tragédie du Cénacle Précieux ?