« Si je comprends bien, soupira Gabriel, les membres de Dark Theatre sont devenus à leur tour les pions à sacrifier dans la joute séculaire qui vous oppose à la Loge.

— Adrian Di Sante constituait un appât parfait, convint froidement Antonio Guarneri. Un esprit curieux, érudit, grand amateur de musique ancienne, d’origine italienne de surcroît. Il possédait le profil idéal. »

L’Italien confirma à Gabriel que c’était lui qui avait pris l’initiative de transmettre anonymement les carnets du Cenacolo à Adrian, lors du séjour de ce dernier à Milan, quinze ans plus tôt. Il s’agissait d’un fac-similé réalisé du temps d’Andrea, présentant donc les critères de vétusté requis pour une authentification indiscutable. Les choses ne tournèrent pas toutefois comme elles avaient été prévues. À la grande surprise de Guarneri, le guitariste de Dark Theatre n’entreprit aucune recherche pour mettre la main sur un spécimen de la lyre. Or, des dispositions avaient été prises en ce sens, de sorte que Di Sante en déniche une copie sans se douter qu’on la lui fournissait aimablement. L’instrument une fois en sa possession était censé attirer à lui les membres de la Loge mieux qu’un pot de miel une volée de mouches. Ce beau plan s’effondrait, la guitare extraordinaire commandée auprès de Petrucci à Florence ne pouvant en aucun cas jouer le même rôle.

Une rapide enquête menée en sous-main par Guarneri lui apprit qu’Adrian comptait bel et bien adapter l’histoire de l’arpeggio oscuro dans la perspective d’un concept album à grandes manches. Un projet qui comblait ses vœux. Il laissa alors filtrer quelques indiscrétions bien dosées en direction de la Loggia afin de porter à sa connaissance l’ambitieux dessein du musicien italo-britannique.

« Avec le temps, précisa Guarneri, la Loge a beaucoup changé. Elle n’a plus rien d’un cercle de disciples à masques et chapeaux pointus. Il ne faut pas oublier qu’à l’origine ses membres étaient de pécunieux négociants. Ils ne se sont pas investis que dans de dispendieuses vengeances, croyez-moi. La banque, puis la bourse ont constitué, et de loin, leurs terrains de jeu favoris. Leur groupe a acquis à la fin du siècle dernier une dimension financière de premier plan. Il est devenu un fonds d’investissements tentaculaire, qui étend ses ramifications à une échelle mondiale. C’est sous le nom de Setalogg qu’on le connaît à présent de la City à Wall Street. La famille Rezzonico demeure à sa tête avec une admirable endurance. Son nom s’est cependant raccourci avec les siècles en un Rezzi plus cinglant. »

Gabriel, fort peu instruit de l’univers grenouillant de la haute finance, reconnut qu’il n’avait pour sa part jamais entendu parler de Setalogg.

« Maçonnerie ou spéculation, c’est toujours une histoire d’initiés, ironisa-t-il.

— C’est pourquoi ils sont si doués pour le secret, bancaire ou pas. Personne n’est moins franc qu’un franc-maçon, forcément, persifla Guarneri. Quand les Rezzi apprirent que l’arpège risquait à nouveau de retentir par la faute de Dark Theatre, leur intention première a été de réduire le groupe au silence sans toutefois recourir au meurtre. S’ils n’avaient jamais connu la moindre hésitation à s’en prendre à des hommes seuls, ils éprouvaient quelques réticences à s’attaquer à un orchestre entier. Mieux valait s’arranger pour que les Dee Tees se séparent avant terme : cela enterrerait avec eux leur projet. Et si malgré ça Di Sante s’obstinait, il serait moins périlleux de se défaire de lui en solo.

— Je vois, intervint Gabriel. Setalogg est le fameux fonds d’investissements qui a pris le contrôle de Spade Records. Une fois le label acquis, ils y ont placé Marco De Ridder, à charge pour lui de semer la zizanie dans le groupe et de le pousser au split. Ce qui s’est effectivement produit à la suite des sessions avortées de Stockholm.

— À ce moment, nous avons été persuadés que la séparation avérée de Dark Theatre faisait définitivement capoter notre plan. Nous ignorions que Di Sante avait fait entendre l’arpège à ses partenaires, avec les conséquences que vous connaissez sans doute. De Ridder, lui, était au courant. Il savait le secret éventé : ces musiciens étaient désormais instruits de l’existence de l’arpeggio et de son déroutant pouvoir. C’était pour le coup cinq initiés de trop.

— Il a donc fallu en venir aux pénibles extrémités dont la Loge songeait d’abord se dispenser, c’est ça ?

— Fatalement. Nous ne nous sommes rendus compte que trop tard de l’élimination de ces garçons. Leurs morts étaient si conformes à leurs personnalités, les circonstances si vraisemblables que, dans un premier temps, nous n’y avons pas vu malice. Ce n’est qu’au troisième décès que nous avons réalisé ce qu’il se passait. Notre réaction a été d’une lenteur coupable, je l’avoue, nous n’avons rien pu empêcher. Si nous avons compris en enquêtant après coup que tout était l’œuvre de ce De Ridder, nous nous sommes finalement retrouvés impuissants : il avait disparu de la circulation, tout comme Adrian Di Sante d’ailleurs. Nos deux pistes s’achevaient en cul-de-sac. »

Dissoudre un silex

Avec un cynisme sans fard qui choqua Gabriel, Guarneri reconnut que son clan avait recherché Adrian pendant plusieurs années. Leur intention était de révéler son existence cachée en vendant le scoop à la presse et de le replacer ainsi dans le viseur de Setalogg. Sans résultat, heureusement. Plus la conversation avançait, plus le Nashville Duke ressentait de l’aversion pour ce personnage glacial qui ne reculait devant aucune manipulation pour accomplir son œuvre. Si encore celui-ci avait été personnellement concerné par la faida qu’il menait, Gabriel aurait pu comprendre ses motifs, à défaut de les accepter. Mais il était révolté par l’essence même de cette vengeance à retardement, si peu attachée aux personnes qu’elle en devenait désincarnée, conduite pour le principe, poursuivie par besoin de s’affirmer au détriment d’autrui. S’il ne pouvait qu’exécrer les assassins de la Loggia, prisonniers de leur endoctrinement, égarés dans leur rite, leur adversaire lui paraissait tout aussi détestable.

Gabriel s’imposa un violent effort sur lui-même pour ne pas rompre là cet entretien malsain. Il lui fallait en apprendre davantage s’il espérait réduire à l’impuissance ceux qui les menaçaient, Adrian, Serena et lui. Dans ces circonstances, quoi qu’on pense de ses méthodes, Antonio Guarneri faisait malgré tout figure d’allié. Il était nécessaire d’en passer par lui.

Ce dernier, prenant peut-être l’absence de réaction de son invité pour un assentiment de sa part, passa à l’étape suivante de son compte-rendu. Ne parvenant pas à retrouver la trace d’Adrian Di Sante, ses associés et lui finirent par renoncer à l’utiliser pour adopter un nouvel angle d’attaque contre la Loge. Dans ce but, ils firent réapparaître un exemplaire de la lyre jumelle en l’introduisant clandestinement dans le musée de Masolino à Lucques. Ils espéraient surprendre encore quelques hommes de Setalogg quand ces derniers chercheraient à récupérer l’instrument. Ils les laissèrent à dessein approcher de l’appât, tenter de le racheter, puis de le dérober. Leurs adversaires, bien entendu sur leurs gardes, redoutant de tomber dans un nouveau piège, s’étaient montrés plus que prudents. Il convenait de les laisser prendre confiance.

Fort étrangement, les agents des Rezzi renoncèrent pourtant et disparurent soudain de la scène. Doutant qu’ils se fussent découragés, Guarneri en conclut qu’ils préféraient eux aussi tenir la lyre exposée, afin d’attirer à elle quiconque remettrait la main sur les documents du Cénacle. Voilà qu’ils détournaient le guet-apens à leur usage, contraignant ses initiateurs au même attentisme qu’eux. Le clan Guarneri, forcé d’accepter ce revirement stratégique, laissa la galerie de Masolino sous une vigilance allégée et se lança dans la conception d’un autre plan.

D’autres années passèrent. Par précaution, Guarneri avait maintenu une cellule de veille dédiée au cas Di Sante, dans l’éventualité où celui-ci sortirait de l’ombre. Quand sa guitare fétiche, Black Light, réapparut au catalogue de l’Angel Music Shop, une surveillance de principe fut donc automatiquement établie autour du magasin. Serena fut prise dans ses filets. Il sembla indubitable que celle-ci avait effectué l’achat de l’instrument à l’intention de son frère. La piste Di Sante se réchauffait d’un coup. Pas uniquement pour les Guarneristes d’ailleurs. Dans le même temps, ceux-ci détectèrent le retour de Marco De Ridder à Londres, et assistèrent à sa prise de contact avec son acolyte local, le sieur Rabbleholme.

« Et vous avez éliminé l’un et l’autre, intervint Gabriel, peu désireux de s’entendre infliger les détails sordides de leurs exécutions. Mais pourquoi diable me racontez-vous tout ça ? Seriez-vous devenu si repentant, ou tellement suicidaire, pour me confier gracieusement de quoi vous faire coffrer ?

— Il est bon qu’un partenaire ait connaissance des rouages d’une entreprise.

— Un partenaire, moi ? Vous rêvez, old chap.

— Jamais hors de mon lit, mister Gabriel. Quoi que vous en pensiez, vous avez un rôle à tenir dans la suite des événements, et vous serez surpris vous-même par votre envie de collaborer avec nous. La tâche n’est pas finie, et vous allez contribuer à votre façon à boucler l’affaire.

— Je serais très curieux de savoir comment, ricana le Camden cow-boy. Je suis écossais, vous savez. Il est à peu près aussi facile de me convaincre que de dissoudre un silex dans du thé. »

Atteindre l'hydre au coeur

Un tel scepticisme ne parut pas démonter Guarneri. Il informa Gabriel que les décès de Rabbleholme et de De Ridder, et l’échec de leur mission, allaient entraîner l’intervention d’un des membres les plus rugueux de la Loggia, celui qui prenait les affaires en main dès que celles-ci tournaient mal, un enragé de la pire espèce, qui s’était investi corps et âme dans la lutte contre l’arpège. En l’occurrence un des Rezzi, prénommé Giancarlo. Celui-ci ne tarderait pas à débarquer à Londres. C’était un adversaire redoutable, sans doute le plus nuisible de tous. Loin d’appréhender sa venue, Guarneri l’espérait. Son objectif principal était d’en profiter pour piéger ce rival de première importance et de l’éliminer afin de porter un coup terrible dont Setalogg peinerait à se remettre. L’anéantir revenait à atteindre l’hydre au cœur.

« Et c’est là que vous interviendrez, monsieur Gabriel. Vous allez nous aider à harponner Giancarlo Rezzi.

— Je ne vois pas ce qui m’y forcerait.

— Oh, c’est évident, pourtant. Si vous ne nous secondez pas, ce fauve débusquera tôt ou tard Adrian Di Sante et sa sœur, en dépit de toutes leurs précautions, et il leur fera passer le goût du chianti et des jolies mélodies, à la lyre ou pas. Vous ne voudriez quand même pas qu’il leur arrive malheur, surtout à cette fastueuse jeune femme à laquelle vous semblez tellement tenir.

— Je suppose, grinça Gabriel, que vous seriez même disposé à mettre Rezzi sur la voie pour me pousser à collaborer, c’est ça ? »

Antonio Guarneri se contenta d’effiler un sourire de mauvais aloi. Le Nashville Duke sentit que l’étau se resserrait sur lui. Il allait être contraint de s’impliquer, il le pressentait.

« Mais en quoi pourrais-je vous aider, moi ? Je n’ai aucun talent pour le crime, croyez-moi.

— On apprend vite, vous verrez. Mais rassurez-vous, nous n’avons pas l’intention d’exiger de vous que vous mettiez la main à la lame. Ce sont vos compétences musicales qui nous intéressent. Pourquoi donc croyez-vous que je vous ai fait livrer la lyre ? »

Gabriel sentit sa pomme d’Adam lui dévaler dans les boots. Il déglutit douloureusement, étouffé par ce qu’il venait de réaliser.

« Vous projetez de faire de moi le prochain appât, c’est ça ?

— Je vois que vous avez compris quel serait votre rôle. Vous attirez, nous capturons. Il n’y a rien là de byzantin.

— Même si c’est quand même un peu Bosphore de café… »

Gabriel avait coutume, dans les moments difficiles, de sombrer dans le calembour affligeant. C’était sa façon personnelle d’esquisser une parade : rendre le tragique risible, aussi pitoyable cela soit-il. Il s’était surpassé cette fois. Rarement il avait été aussi mauvais. Parce que jamais il ne s’était senti à ce point aux abois.

Guarneri lui adressa un regard d’incompréhension. Comment était-il possible de plaisanter, et aussi piteusement, dans des pareilles circonstances ? Puis il plissa des paupières avec une sorte de connivence maligne. Ce marchand de guitares cherchait à le désarçonner, à l’amener à douter de son sens des réalités, à se donner pour un idiot inutilisable. Il ne se laisserait pas duper par cette esquive de bouffon.

« Vous serez parfait, j’en suis sûr, décréta-t-il d’un ton détaché.

— Comme toujours. Une chose m’échappe cependant. Si je saisis bien, je suis destiné à servir une stratégie de secours. Puisqu’Adrian s’est mis hors de portée, si je puis dire, je suis censé le remplacer dans le rôle épatant du ver sur l’hameçon. Mais pourquoi m’avoir fait livrer la lyre si tôt, alors que vous aviez acquis la certitude, grâce à l’achat de Serena, de remettre la main sur son frère ? »

Guarneri apprécia la pertinence de la remarque. Il expliqua que, pour cette fois, ils avaient un coup d’avance sur la Loge. Vu qu’ils ignoraient encore qu’Adrian allait sortir de l’ombre en annonçant son come-back, la livraison de l’instrument à Charlton Place avait pour but de resserrer les liens entre Gabriel et le frère de Serena, et d’amener ce dernier à se rendre à l’Angel Music Shop. Comme il n’était pas douteux que la réapparition de Black Light et son achat conduiraient la Loggia à placer le magasin sous surveillance, c’était un moyen commode de tendre l’appât à De Ridder & Co. Étant donné que Gabriel, de ce fait, disposait maintenant de la lyre, il était en mesure d’offrir une solution de remplacement.

« Et quel scénario avez-vous prévu pour moi ?

— Je constate que vous acceptez notre proposition, souligna Guarneri, non sans une certaine morgue.

— Ai-je le choix ?

— On a toujours celui de se tromper. Vous avez heureusement assez de jugeote pour comprendre où vous dirige votre intérêt.

— Instinct de commerçant, sans doute.

— Inutile dans ce cas de vous déprécier. Votre rôle sera assez simple. Vous allez organiser un cocktail dans les locaux de votre magasin, et annoncer qu’au cours de la fiesta vous présenterez votre dernière trouvaille, le plus vintage de tous vos instruments à cordes, une lyre exceptionnelle datant du début du XIXe siècle.

— Je reconnais là un air connu. Andrea Guarneri a déjà joué cette cavatine trompeuse.

— Il est des mélodies qu’on ne se fatigue jamais d’entendre, non ? Dès que Giancarlo Rezzi sera à Londres, la nouvelle de votre démonstration lui parviendra. Il s’emploiera aussitôt à l’empêcher. C’est quand il interviendra que nous lui mettrons la main au collet.

— Il me reste à espérer que vous serez plus efficaces avec moi qu’avec les Dee Tees…

— Votre présence ici ce soir vous montre que nous avons le contrôle de la situation. »

Gabriel se contenta pour toute réponse d’un sourire contrit. Autant laisser à Guarneri ses illusions. Le Nashville Duke venait de concevoir de quelle façon il allait s’y prendre pour retourner en sa faveur une situation que son interlocuteur croyait si bien maîtriser.

Dans l’épisode suivant

Vernon Gabriel va donc s’en tenir au vieux principe selon lequel il faut accepter de jouer avant de se mettre en position de gagner. La partie s’annonce évidemment serrée. Avant que celle-ci ne débute, une autre péripétie l’attend néanmoins : El Loco lui réserve une de ces déconcertantes excentricités dont il a le secret, comme vous le découvrirez dans le quarante-quatrième épisode, L’art de la fugue.

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Ce qu’il convient de savoir…

Un descendant d’Antonio Guarneri a appris à Vernon Gabriel que tous les crimes qui le préoccupent résultent d’une vengeance au long cours opposant les héritiers de Rezzonico, regroupés dans la Loge de soie, aux descendants du Cénacle Précieux. Depuis deux siècles, ces derniers utilisent la lyre jumelle pour forcer leurs adversaires à se découvrir. Une stratégie dont Dark Theatre a fait les frais, lui aussi.

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