Qui lui avait parlé un jour du syndrome de la sentinelle ? On lui avait décrit la situation d’une vigie, esseulée dans son nid-de-pie, au sommet d’un grand mât oscillant sous le vent. L’homme inspecte l’océan désert, n’aperçoit rien à l’horizon. Le vaisseau au-dessous de lui tangue et roule, quelque part sous l’opaque canopée blanche des voiles déployées. Le veilleur à son poste est coupé du reste de l’équipage, il ne sait même pas s’il demeure quelqu’un à bord. Et dans l’immense solitude qui l’étouffe, faute d’une présence à laquelle son regard s’attacherait, il ressent soudain l’impression terrible que quelqu’un l’observe de plus haut encore, que c’est lui qu’on épie, qu’il y a quelque part au ciel un œil immense qui le lorgne. C’était exactement ce que Gabriel ressentait désormais.

Jamais de sa vie il ne s’était autant retourné pour vérifier si on le suivait. Jamais il n’avait si souvent scruté en douce les parages, à travers la vitrine du magasin ou les stores de son house-boat. En vain : il n’avait repéré personne de réellement suspect aux abords du Salty Dog ou à proximité de l’Angel Music Shop. Il était pourtant persuadé que Guarneri le tenait sous une surveillance constante, guettant l’apparition de ce Giancarlo Rezzi contre lequel il l’avait tellement mis en garde. Ses comparses et lui étaient vraiment d’une discrétion exemplaire, pour ne pas dire inquiétante. Ils parvenaient à se fondre dans son environnement sans laisser soupçonner leur présence. C’en était même à douter qu’ils fussent là. Une perspective qui angoissait le Nashville Duke. Il ne tenait guère à se retrouver livrer à lui-même face au redoutable agent de la Loge qu’on lui avait promis.

Trois jours s’étaient écoulés depuis son entrevue nocturne avec Antonio Guarneri bis. Trois jours d’expectative, de vigilance et d’angoisse latente. Il lui fallait attendre que ce fichu Rezzi se manifeste d’une façon ou d’une autre, s’en remettre au gré de l’ennemi. Gabriel n’était plus maître de son destin, une fois de plus.

Si Guarneri lui avait confié ses instructions par écrit, ce qui n’était pas le cas, prudence oblige, la feuille de route aurait été particulièrement lapidaire. Maintenant que l’exhibition de lyre avait été annoncée pour la fin du mois, et les invitations lancées, Gabriel n’avait plus qu’à patienter. On lui avait laissé un numéro à appeler en cas d’urgence. Il l’avait essayé, bien sûr, sans obtenir d’autre réponse que le blabla laconique d’un répondeur le priant de laisser un message. Il se trouvait donc seul face à la menace, seul comme la vigie, là-haut, dans la mâture. La scène était encore vide, mais le décor derrière lui était hanté d’ombres préoccupantes, maîtresses de son avenir.

Dans cet isolement accablant, Gabriel n’avait même pas le réconfort de communiquer à sa guise avec Serena. Les gens qui se livraient autour de lui à leur fatale partie d’échecs étaient parfaitement capables de placer ses lignes sur écoute, de pirater ses ordinateurs, d’accéder à ses connexions Internet. Il en était donc réduit à échanger des lettres, à l’ancienne, par l’entremise de Williamson qui servait de commissionnaire. Il tenait ainsi informés Adrian et sa sœur des développements de l’affaire, mais de façon plus qu’allusive, avec de nombreuses omissions, afin d’éviter une intervention intempestive de leur part. Tout devait être fait pour les tenir à l’écart, en sécurité dans leur retraite perdue du Berkshire.

Devoir exprimer sa tendresse noir sur blanc avait considérablement étoffé son affection pour Serena. C’est une chose de susurrer qu’on aime, c’en est une autre, plus conséquente, de l’écrire, surtout pour quelqu’un comme Gabriel, guère du genre à étaler ses émotions dans un SMS ou un email, ou aller se dénuder on line face aux zéros sociaux. Évoquer dans ses courriers la lancinance de l’absence ou le souvenir persistant de leurs caresses contribuait à renforcer son attachement, à apporter également à ce lien la véracité qui lui faisait défaut au départ. Son amour encore naissant entrait en cristallisation, se nourrissant de lui-même pour diamanter. Une raison supplémentaire de tenir Serena éloignée des périls à venir.

Tout en savourant cette bonne fortune, il ne pouvait oublier d’où il la tenait. Il était redevable à l’arpeggio d’une telle opulence dans le sentiment, si nouvelle pour lui. Fallait-il en éprouver de la gratitude, ou se défier de ce bonheur ainsi que d’une illusion dangereuse ? Gabriel l’avait souvent entendu dire par les artistes qu’il avait rencontrés : la musique avait changé leur vie. À sa manière, grâce à la trouvaille du Cénacle, il en faisait à son tour l’expérience.

Comme rien de notable ne se produisait, Gabriel finit par renoncer à son attentisme, vraiment trop déprimant. Il devait s’occuper l’esprit à autre chose. Il se rappela alors qu’il avait laissé en plan le dossier Iron Swan. Il était temps de répondre à l’invitation indirecte que lui avait lancée El Loco et de se rendre dans sa crypte avec l’espoir d’y retrouver intacte la création de Petrucci. Le Nashville Duke composa le numéro que lui avait confié l’assistant du Grand Maboul, en priant pour ne pas tomber sur ce dernier. Le contact était en fait celui de l’affable factotum. Celui-ci ne s’enquit même pas du motif de son appel :

« Je suis en route pour vous voir, déclara-t-il au bout du fil, d’une voix plus courte que lors de leur entrevue. Je dois vous parler d’urgence. Ne bougez pas, je serai à votre magasin dans moins d’une heure. »

Il n’en dit pas davantage. Gabriel dut replonger dans l’attente. Il se posta à nouveau derrière sa vitrine et guetta l’arrivée de son visiteur. En sentinelle, encore et toujours.

Le collaborateur d’El Loco, dont il ne connaissait d’ailleurs pas encore le nom, arriva dans le délai annoncé. Il n’avait pas renoncé à son aménité mais parut à Gabriel nettement plus tendu que lors de l’entretien de Moaning Manor.

« Heureux de vous recevoir dans mon cher petit domaine, roucoula le Nashville Duke, désireux de se montrer aussi avenant en retour. Que me vaut le plaisir, monsieur… ? »

En dépit de l’invite, le jeune homme ne jugea pas utile de décliner son identité. Gabriel estima que c’était quand même assumer à l’excès son rôle de subalterne. Il n’eut cependant pas l’opportunité de s’en formaliser.

« Il nous a une fois de plus filé entre les pattes… » annonça tout de go l’acolyte anonyme, d’un ton dépité qui ne faisait pas mystère de son désarroi.

Il n’en fallut pas plus à Gabriel pour comprendre qu’El Loco venait encore de se lancer dans une de ces fugues dont il avait le secret.

L'archange impérieux

« Et cette fois, nous allons avoir besoin de vous pour le retrouver, monsieur Gabriel.

— De moi ? s’étonna l’intéressé. »

Il ressentit en même temps un mélange d’agacement et de lassitude : voilà qu’on désirait à nouveau le mettre à contribution. Décidément, tout le monde s’acharnait sur lui en ce moment. Pourquoi s’ingéniait-on à l’impliquer dans des affaires qui le dépassaient largement ?

« Je ne vois pas en quoi je pourrais vous aider. Que faites-vous d’habitude quand votre patron s’envole sans crier gare ?

— Nous recourons à des enquêteurs privés. Avec le temps, ces messieurs ont acquis une certaine expérience dans la traque : ils finissent toujours par lui remettre la main dessus, dans des délais plus que raisonnables. Mais je crains que cette fois ils ne suffisent pas à la tâche. »

Son visiteur expliqua alors à Gabriel que son sinoque d’employeur avait coutume, chaque fois qu’il s’offrait une escapade, d’abandonner certains indices qui permettaient de le retrouver. C’était de sa part une forme de jeu, de défi également.

« J’aurais cru, intervint le Nashville Duke, que sa popularité le mettait à l’abri de tant de frustration. Il faut quand même se sentir bien peu désiré pour se donner ainsi à rechercher.

— Il souffre d’une personnalité trop fragmentée pour s’estimer satisfait. C’est dans sa nature schizophrénique – ou plutôt, stéréophrénique, comme il dit. Quoi qu’il arrive, il y a toujours une part de lui-même qui ne se reconnaît pas dans sa destinée, et qui creuse en lui un vide. Se sauver est effectivement pour lui un moyen de vérifier qu’on se soucie de sa personne.

— Et des profits qu’il représente, persifla Gabriel.

— Il est inconscient de sa valeur marchande. L’argent ne compte pas pour lui.

— C’est normal, pourquoi ceux qui en ont trop se fatigueraient-ils à le compter ? »

Son interlocuteur jugea superflu de s’attarder sur ce truisme. Il revint à cette histoire d’indications semées derrière lui par l’artiste en cavale. C’étaient en général des phrases énigmatiques griffonnées sur un bout de papier ou inscrites sur un mur. De sacrés casse-tête défiant la sagacité des détectives chargés de le pister.

« Cette fois, il a tracé quelques mots au marqueur noir sur l’ancien autel de la chapelle privée du manoir : Car rien n’est impossible à Dieu. C’est ce message qui nous a conduits à supposer que vous étiez tout désigné.

— Je suis flatté de la comparaison, mais je ne vois pas en quoi cela me concerne.

— Il s’agit d’une citation biblique : Évangile selon Saint Luc, 1, 26.

— Mon nom n’est pas Luc, mais Gabriel…

— Justement : l’épisode en question est l’Annonciation. Vous vous le rappelez certainement : Gabriel est l’archange impérieux qui révèle à Marie qu’elle est enceinte des œuvres divines. L’inscription reprend exactement ses paroles. Si peu de temps après votre visite à Moaning Manor, cela ne peut être réduit à une coïncidence. El Loco a beau être complètement branché à l’envers, il ne fait jamais rien sans motif. »

L’assistant du cinglé électrique porta alors un fait concordant à la connaissance du propriétaire de l’Angel Music Shop. La dernière fois que son patron avait été aperçu avant sa disparition, il remontait du Chordarium, un étui de guitare à la main. Il ne faisait aucun doute qu’il était allé chercher l’instrument que Vernon Gabriel souhaitait récupérer et qu’il s’était enfui avec, comme s’il le promettait en récompense à celui qu’il désignait pour le traquer. Le Camden cow-boy poussa un soupir désabusé. L’histoire ne cessait de radoter : voilà qu’une fois encore on lui tendait sous le museau un appât musical.

« El Loco a certainement imaginé cette partie de cache-cache lors de votre entrevue, continua son interlocuteur. Au cours de la conversation, il a dû glisser une phrase ou deux susceptibles de vous mettre sur la voie. Vous êtes donc le seul à disposer des informations nécessaires. Vous comprenez pourquoi je suis venu solliciter votre aide. Somme toute, vous avez vous aussi quelque chose à gagner à retrouver notre homme. »

Le musicologue admit qu’en effet ne s’offrait à lui nul autre moyen de se réapproprier Iron Swan. Il promit par conséquent de faire son possible, avec le sentiment déroutant de se trouver plongé dans un de ces jeux vidéo où l’on ne cesse de soumettre le héros à des quêtes secondaires pour retarder la mission principale. Vivre en mode RPG ne lui disait pourtant rien qui vaille.

L'éthylique poète de Baltimore

Une fois son visiteur reparti pour le Herts, Gabriel tenta de se remémorer du mieux possible son entretien avec le Sinoque Suprême. Ce n’étaient pas les propos alambiqués qui y manquaient, mais la plupart d’entre eux avaient reçu ce jour-là une explication. La référence à la maison Usher, l’évocation du Chordarium, de l’En Deçà et de l’Au-delà, les tasses de thé vidées, Gibraltar, tout avait fini par être élucidé. Tout sauf quelques mots qui revenaient à présent résonner à l’oreille de maître Vernon. Une phrase aussi étrange que le reste, qu’il avait d’abord acceptée comme une allusion à la crypte : «Là, des temples ouverts et des tombes béantes se creusent au niveau des vagues lumineuses. » Cette histoire de marée de lumière ne collait pas avec le reste.

Gabriel confia le magasin à Andy, grimpa à l’étage, se prépara un mug de Darjeeling et s’installa face à la lyre, espérant une fois de plus un peu d’inspiration de la part du mystérieux instrument. Ses pensées se mirent à flotter parmi les vapeurs du thé brûlant, se nouant et se dénouant au gré des paresseuses volutes. Il se força à davantage de méthode, s’obligeant à décortiquer chaque mot comme s’il contenait un noyau en forme de clé. « Là, des temples ouverts… des tombes béantes… se creusent… des vagues lumineuses. » La phrase énigmatique lui tournait en boucle dans le cerveau, traçant un anneau de Möbius impossible à déboucler. Il avait beau s’acharner, ressasser, il butait sur elle ainsi qu’un bourdon sur une vitre. Il avait bien noté l’abondance d’éléments connotant l’idée d’ouverture, ce qui confirmait que la phrase se donnait bel et bien comme une porte. De là à en déverrouiller le mystère…

Le Nashville Duke le reconnaissait volontiers, les énigmes le fascinaient parce qu’elles lui apparaissaient comme un défi lancé à son intelligence, un moyen de mesurer par lui-même la puissance de sa matière grise. Rien ne l’émoustillait plus qu’un logogriphe bien obscur. Tout enfant déjà, il était entiché de rébus et de charades. Plus tard, quand les ordinateurs avaient envahi sa vie, ses amis ne comprenaient pas le plaisir malsain qu’il éprouvait à se triturer le cerveau face aux casse-tête de Myst. Qu’il soit parvenu à résoudre aisément la savante devinette de l’acrostiche de Guarneri était le résultat de ce long entraînement aux torsions cérébrales. Le rappel de cette récente victoire l’encouragea à persévérer.

À force de reprendre les paroles d’El Loco et de s’agripper à elles, il finit par avoir l’impression que celles-ci revêtaient une forme de familiarité. En fait, elles lui rappelaient quelque chose, mais sa mémoire ne parvenait pas à s’emparer de ce souvenir fuyant. Peut-être le contexte les expliquait-il en partie ? Il revécut mentalement sa visite au doux dingue, se répéta les propos abstrus de son hôte, jusqu’à ce que son esprit revienne se fixer sur la citation de Poe. Et si la phrase sur laquelle il bloquait en était une aussi ?

Il alluma l’ordinateur le plus proche et saisit les mots-clés sur le moteur de recherche. Bingo : c’était bel et bien un autre fragment de l’œuvre du grand Edgar, deux vers tirés de The city in the sea. Gabriel se hâta de consulter le texte entier du poème. Poe y décrivait une fantasque cité sous la mer, en des termes précieux propres à receler quelque message induit. Les deuxième et troisième lignes apportaient notamment une précision susceptible de révéler l’endroit où s’était carapaté El Loco : « In a strange city lying alone / Far down within the dim West. ». Quelque part à l’Ouest.

Le texte évoquait par ailleurs plusieurs fois la teinte rouge de la mer. Il se pouvait qu’une ville ou un lieu-dit du littoral occidental du pays contînt dans son nom une référence à cette couleur. Gabriel ouvrit la carte de Cornouailles et détailla les localités qui y figuraient. Il releva bien Redruth mais cette bourgade ne se situait pas en bord de mer. Il poursuivit ses recherches en longeant les rivages du Devon, du Somerset, du Pays de Galles, remonta jusqu’à Liverpool, Blackpool et enfin sa chère Ecosse, sans trouver de quoi se satisfaire.

Changeant d’angle d’attaque, il gougueulisa cité engloutie. Il fut aussitôt assailli par une déferlante de références à l’Atlantide et à Ys. Pour le coup, c’était lui que l’on noyait. Il rectifia sa demande en ajoutant Angleterre.

« Qu’Ozzy me la torde, marmonna-t-il, ce doit être ça. »

Plusieurs liens le menaient à des articles sur la ville immergée de Dunwich, dans le Suffolk. Certes, cet endroit se situait plein Est, ce qui contredisait tout à fait le texte de Poe. Bien que sans argument pour étayer cette hypothèse, Gabriel n’en acquit pas moins la certitude que c’était le lieu recherché. L’intuition qui l’habitait à cet instant était d’une telle intensité qu’il était impossible de la repousser.

Dunwich était jadis la capitale du royaume d’Est-Anglie. La mer du Nord l’avait dévorée au point qu’il n’en restait quasiment plus rien de nos jours. La catastrophique inondation de la Sainte-Lucie, ce tsunami nordique qui avait entre autres dévasté les Pays-Bas, avait aussi détruit une partie de cette cité côtière. D’autres tempêtes s’étaient succédé aux XIIIe et XIVe siècles, rabotant le littoral, sapant les fondations de la ville, entraînant celle-ci par le fond. Des centaines de maisons, plusieurs églises avaient été englouties. L’érosion continuait à présent à rogner ce rivage, qui s’éboulait régulièrement. Quelques documents dénichés sur le Net mentionnaient une opération en cours destinée à filmer les décombres immergés grâce à des caméras sous-marines télécommandées. Cette cité sous la mer correspondait à la perfection à celle fantasmée par l’éthylique poète de Baltimore : Gabriel décida de s’y rendre dès le lendemain, persuadé d’y surprendre au pied d’une falaise effondrée la silhouette ravagée d’El Loco.

Dans l’épisode suivant

Dunwich va-t-elle se montrer digne de sa légende ravinée ? Vernon Gabriel y retrouvera-t-il El Loco et la guitare qu’il cherche ? On peut supposer que le rocker fou fera une fois de plus la preuve de sa proverbiale extravagance, mais de là à entamer en sa compagnie un jeu pervers avec la vie pour enjeu… C’est pourtant ce à quoi vous confrontera le prochain épisode : La mer gloutonne.

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Ce qu’il convient de savoir…

L’actuel Antonio Guarneri ayant annoncé à Vernon Gabriel la venue du plus redoutable de ses adversaires, le musicologue d’Islington se voit obligé de prendre part en tant qu’appât à la vengeance au long cours qui oppose depuis deux siècles les héritiers de Rezzonico, regroupés dans la Loge de soie, et les descendants du Cénacle.

Petit lexique pour les anglicistes timides

- RPG : Role Playing Game, donc jeu de rôle
- The city in the sea : la cité en la mer
- In a strange city lying alone : dans une étrange cite gisant seule
- Far down within the dim West : loin là-bas dans l’obscur Occident