C’était un jour de latence, morne et flou. Les bocages du Suffolk stagnaient dans une nonchalante grisaille. Des nuages sans contour s’amalgamaient au-dessus d’eux en un ciel de faïence d’une déprimante monotonie. Une infinie lactescence semblait estomper bourgs et gens. L’humidité ambiante, sans consistance avérée, étouffait les moindres bruits, jusqu’au ronronnement du V8 Chevrolet de la Camaro rouge de Gabriel.

Ce début de mars débonnaire avait permis aux troupeaux de sortir. Le paysage alentour était constellé de congrégations de frères moutons au pacage. Des bêtes guère vivaces, encore engourdies de leur séjour au bercail, plantées dans l’herbe grasse, plongées dans la profonde hébétude de la mastication. Rien qui puisse éveiller cette contrée en suspens dans la bruine.

Tout en roulant, Gabriel restait sous l’impression fâcheuse de ses souvenirs de lecture. Le nom de sa destination le ramenait sans cesse à cette éprouvante nouvelle de Lovecraft, The Dunwich Horror, qu’il avait lue dans sa jeunesse. Une homonymie de mauvais augure, assurément. Compte tenu de son imaginaire détraqué, El Loco devait connaître ce texte, lui aussi, une raison de plus de se laisser attirer jusqu’à ce coin perdu de la côte Est.

La cité engloutie de Dunwich rappelait également à Gabriel quelques pratiques plus que douteuses de la vie politique anglaise. C’était un des rotten boroughs les plus tristement célèbres du royaume. Bourgs pourris : on stigmatisait de la sorte, au début du XIXe siècle, quelques localités britanniques qui, en vertu de leur passé glorieux, jouissaient du privilège d’élire plusieurs représentants aux Communes alors qu’une sévère dépopulation n’aurait pas dû le leur permettre. Dans ce pays raidi dans ses traditions, l’on n’avait guère osé remettre les listes à jour ni déchoir de leur ancienne grandeur ces villes en extinction. À Dunwich par exemple, du moins ce que la mer en avait laissé, une maigre trentaine de propriétaires électeurs conservait le droit de désigner deux députés, alors que Birmingham ou Manchester ne pouvaient en nommer aucun, en dépit de leurs dizaines de milliers d’habitants. Ce qu’il y avait de plus scandaleux dans cette injustice, heureusement abolie en 1832, c’était que ces bourgades décaties faisaient commerce de leurs voix pour arrondir un budget municipal à l’aune de leur déclin. Elles vendaient effrontément leurs votes au plus offrant, permettant ainsi à quelques politiciens encore plus indignes que les autres de siéger sans vergogne à Westminster.

Il était presque midi lorsque Gabriel atteignit son but. Dunwich ne se trouvait pas si loin de Londres, à peu près au milieu d’un arc de cercle reliant Ipswich à Norwich. Cette relative proximité n’empêcha pas l’Écossais d’avoir le sentiment de parvenir au bout du monde. Il ne restait de la capitale orientale des Angles qu’une petite cinquantaine de maisons au plus, à peine un village, tout juste un hameau, adossé au rivage comme un futur fusillé à son mur.

L’endroit montrait moins de décrépitude qu’on ne l’aurait présumé. Les habitations paraissaient coquettes et bien entretenues. La localité devait jouir d’un certain charme, à la belle saison, de quoi attirer les touristes désireux de s’écarter des plages de grande transhumance. Mais voilà, le ciel terne et morose qui cendrait la région ne donnait d’elle ce jour-là qu’une image en négatif, une sorte de sépia monotone. L’absence d’autochtones visibles, la rue principale abandonnée aux mouettes, tout contribuait à laisser une impression sinon de mort lente, du moins d’absolue relégation.

Non loin de l’ourlet du rivage se dressait un hôtel restaurant, The Skipper Inn, une bâtisse courtaude tout en briques et en lierre, rurale à souhait. En morte-saison, l’établissement servait surtout de pub, juste destiné à verser leur pinte aux rares résidents hivernaux ou de quoi réchauffer les promeneurs transis venus éventer leur besoin de solitude. Gabriel y fut reçu, non sans surprise, par une tenancière avenante. Avec sa voiture rouge d’un autre âge et son accoutrement de Macadam cow-boy, le Nashville Duke avait en effet de quoi détonner. Tout en sirotant une country ale tiède à souhait, il papota sans intention affichée, s’enquérant de la vie locale et de la fréquentation actuelle. Son hôtesse se plaignit, comme il se doit, de la mollesse des affaires. Elle se lamenta notamment sur le fait que le seul touriste séjournant en ce moment à Dunwich n’avait même pas daigné louer une chambre chez elle.

« Un drôle de type, d’ailleurs… » ajouta-t-elle avec une moue éloquente.

« Comme moi, sans doute. » pensa Gabriel en suivant son regard.

« Bizarre en quoi ? demanda-t-il sans avoir l’air de s’intéresser vraiment.

— Une sorte de milord mal fagoté, aux cheveux d’un rouge à faire pâlir mon boucher. Il ne m’a pas semblé très net. Pas regardant à la dépense non plus. Un artiste, probablement. »

Une caricature qui correspondait somme toute à El Loco. Celui-ci venait certainement de changer de look, une fois de plus.

« Mais s’il ne loge pas chez vous, où ce citoyen excentrique a-t-il bien pu s’installer ? » enchaîna Gabriel, sarcastique, en désignant de la main le petit bourg claquemuré derrière lui.

Quelques pans de murs désolés

Ce fut ainsi qu’il apprit où se terrait celui qu’il cherchait. L’étrange visiteur avait loué une maison au sud de Monastery Hill, en lisière de Greyfriars Wood. La résidence en question se situait juste en bord de grève, sur un promontoire promis à un proche éboulement. L’informatrice de Gabriel précisa que le rivage de Dunwich, rongé par les vagues inlassables, reculait toujours, bon an, mal an, d’un bon mètre. Quelques clichés du siècle dernier ou de celui d’avant, exposés aux murs du pub, montraient une église délabrée au bord d’un cap érodé à cœur, un phare fissuré proche de l’écroulement.

Les propriétaires du cottage en question ne prenaient plus le risque de résider entre ses murs branlants. En attendant l’inéluctable effondrement, ils rentabilisaient leur bien jusqu’à l’ultime craquement, sans vergogne, en le proposant en bail aux touristes de passage. La vue sur la mer était imprenable, forcément. De quoi accepter le risque de dégringoler dans les vagues un matin au breakfast, sa tasse de thé à la main.

Gabriel songea que c’était là un lieu de séjour tout désigné pour El Loco. Il se rappela leur conversation, les références à la maison Usher, elle aussi sur le point de basculer dans le gouffre. Quelle délectation ce devait être, pour un esprit aussi chaviré, de se sentir à chaque instant dans l’imminence du grand naufrage…

En sortant de l’auberge, le Nashville Duke s’accorda un détour vers la plage, évidemment déserte à cette heure et en cette saison. Il désirait voir à quoi ressemblait cette mer gloutonne qui dévorait patiemment la côte du Suffolk, yard après yard, avec des siècles devant elle pour poursuivre son ouvrage. La dévoreuse en question était ce jour-là fort placide. Elle se déroulait à courtes lames blafardes, dans une rumeur feutrée, en toute bénignité, presque aussi étale que le ciel uniforme tendu au-dessus d’elle. Un espace vide de tout navire, sans ligne d’horizon définie, où le gris des flots se fondait dans celui des airs. Rien qui inquiète vraiment. Les vagues avaient appris à couver, à l’instar des maladies les plus sournoises.

Gabriel reprit sa voiture, remonta Monastery Hill. Les ruines d’un couvent se dressaient effectivement au sommet d’une pâture bombée dominant la mer du Nord. Quelques pans de murs désolés, vaguement pathétiques, rappelaient la prospérité passée de Dunwich. Au-delà, à l’extrémité de la colline, à deux pas de la cassure littorale, un cottage plat comme loutre était tapi au bord du vide, en limite d’un bois. Sa situation était aussi précaire qu’annoncée par la patronne du Skipper Inn. Cette bâtisse était promise à la culbute, tôt ou tard. Gabriel songea qu’il pouvait être excitant, surtout pour un esprit perturbé, de vivre dans cette demeure en péril. Cela procurait sans doute le même genre de sensation que le saut à l’élastique, l’impression de braver le vide, de s’exposer à la chute tout en n’en connaissant que les grisantes prémices.

Après s’être garé en bout de chemin sur un terre-plein sablonneux, le Camden cow-boy s’approcha de la maison. La mer, à quelques pas, semblait freiner ses vagues comme on retient son souffle. On ne percevait aucun signe de vie. Bien que la porte, basse sous voûte, fût ouverte, Gabriel se crut obligé de toquer au vantail. Personne ne se signala en retour. Il lança plusieurs « Il y a quelqu’un ? » de pure forme, puis, faute d’obtenir une réponse, passa le seuil. Il découvrit la sorte d’intérieur qu’on s’attend à trouver dans ce genre de maison de campagne, rustique, un peu mignard, affligé de ces bibelots de mauvais goût dont on ne voudrait pas chez soi mais qu’on juge en cambrousse aussi judicieux que typiques.

Ce qui avait dû être jadis la salle commune de cette maison de pêcheurs était désert. Cela sentait à la fois l’iode et le renfermé. Gabriel se risqua plus avant dans le logement. Il se baissa pour entrer dans une chambre sur sa droite, et se figea sur place quand il releva l’échine.

El Loco l’attendait.

L’homme avait bel et bien modifié son allure. Il avait renoncé à sa parodie d’albinos pour un look plus voyant, presque clownesque : cheveux plaqués, séparés par une raie médiane, et teints dans un vermillon agressif ; paupières elles aussi tartinées de rouge, ainsi que les lèvres, et la barbiche en pointe de lame ; pommettes soulignées de deux croissants de lune horizontaux, de la même couleur violente. Il portait un costume violacé, d’un goût plus que discutable, qui renforçait ce grimage à la King Crimson. Gabriel découvrait pour l’occasion son regard d’acier poli, entré dans la légende, un regard d’une froideur dérangeante, celui d’un homme qui ne voyait pas le monde comme n’importe qui d’autre.

Le seul spécimen dangereux de son espèce

« Ah, voilà mon cher ange. » déclara le sinoque, d’une voix un peu pâteuse, en étirant un vaste sourire radieux.

Il avait la peau du ventre découverte et tenait à la main droite une seringue vide. Gabriel comprit qu’il venait de s’administrer un petit shoot pour la route. Voilà qui expliquait l’aisance à divaguer manifestée par le bonhomme : ces dispositions au délire n’étaient pas si naturelles que cela. C’était presque rassurant, à tout prendre.

Gabriel n’estima pas utile de glisser un commentaire à ce sujet. Il en avait vu d’autres. Il jugea préférable d’ironiser :

« Je suis étonné de vous trouver ici. Il faudrait réviser votre géographie littéraire. Il me semble qu’Edgar Poe, dans son poème, parle d’une cité loin là-bas dans l’obscur Occident. Je crois que vous avez pris l’Est pour l’Ouest.

— Il y a tellement de gens qui prétendent que j’ai complètement perdu la boussole… Vous n’allez pas me reprocher de leur donner raison ? Je suis heureux de constater que vous n’avez pas tardé à me dénicher. J’étais sûr que vous y parviendriez, nous sommes faits pour nous comprendre. Je ne doute pas un instant que vous allez combler toutes mes attentes.

— Ah bon ? La partie de cache-cache n’est pas finie ? Qu’espérez-vous encore de moi ?

— J’aimerais tant vous devoir la vie.

— Sacrée dette, dites donc. Pas facile à rembourser. Pourquoi moi ?

— Parce que vous savez qui je suis, vous, au moins. Et puis c’est la charge des anges que de sauver les hommes, non ?

— Ce n’est pas parce que je suis informé de votre véritable identité et de quelques moments de votre jeunesse que je peux prétendre vous connaître. Loin s’en faut. Et si vous croyez qu’il suffit de s’appeler Gabriel pour être un ange…

— Il suffit bien de s’appeler El Loco pour passer pour un dingue…

— Et en quoi me devriez-vous la vie ? Comment suis-je censé vous ouvrir un crédit pareil ? »

El Loco évita de répondre, préférant se lancer dans une digression zoologique aussi inattendue que hors sujet. Il demanda à Gabriel s’il connaissait le boomslang, ou serpent des arbres. Ce reptile africain, baptisé dispholidus typus en herpétologie, était le seul spécimen dangereux de son espèce. Son venin à diffusion lente contenait une redoutable toxine entraînant des hémorragies généralisées, externes et internes. Dès que le poison avait atteint son point extrême d’envenimation, l’on se vidait de ses globules par tous les orifices, jusqu’à pleurer des larmes de sang.

L’hôte de Gabriel brandit alors la seringue vide qu’il tenait à la main.

« Dès que je vous ai entendu arriver, je me suis injecté quelques milligrammes de ce venin, déclara-t-il froidement. Et je compte sur vous, cher ange, pour me tirer d’affaire avant qu’il ne fasse effet.

— Ce n’est pas possible, se rebiffa Gabriel. C’est un mauvais tour que vous me jouez. Vous bluffez.

— Les fous ne simulent jamais, monsieur mon ange. Leur maladie se reconnaît à sa sincérité. Jetez donc un œil sur ce boîtier, là, sur le guéridon. »

Gabriel baissa le regard sur l’objet désigné : un coffret métallique apparemment solide, épais à s’y briser les crocs, muni d’un mécanisme de verrouillage électronique. Plusieurs boutons, tous de couleurs différentes, sept au total, semblaient destinés à permettre l’ouverture. La plupart des coloris de base étaient représentés, sauf le jaune. L’un des poussoirs était même bicolore, noir marqué d’un trait écarlate.

« À l’intérieur se trouve une seringue contenant le sérum spécifique qui permet de contrecarrer la morsure du boomslang. Il vous suffit d’enfoncer les boutons dans l’ordre correct pour ouvrir le coffre. Et vous me sauverez.

— Il y a un moyen moins aléatoire d’y parvenir. Je vais tout de suite appeler un centre de secours. Ils vont nous envoyer une ambulance.

— Oh, ils arriveront certainement à temps pour me tirer d’affaire. Je leur indiquerai même comment retirer le sérum de la boîte. Mais vous aurez failli. À qui se fier si l’on ne peut plus compter sur son ange, vraiment ?

— Tout fout le camp, comme disait Dieu en regardant tomber Lucifer.

— Je dois préciser, poursuivit El Loco, que si vous préférez vous abstenir, vous serez le seul perdant dans l’affaire. Il vous faudra renoncer à récupérer cette guitare qui vous tient tant à cœur. Je pensais vous la remettre en témoignage de ma reconnaissance pour m’avoir rendu à la vie. »

Pour un énergumène complètement à l’ouest – même si ce jour-là il délirait plutôt au point cardinal opposé – ce cinglé ne perdait décidément pas le nord. Sous un comportement en apparence aberrant, il manœuvrait en fin stratège, se jouant de Gabriel ainsi que d’un pion sur l’échiquier bancal de ses divagations.

Comme s’il se résolvait déjà à se prêter au jeu, le marchand d’Islington examina de plus près les boutons du boîtier. Vert, bleu, violet, orange, pourpre, blanc, et ce curieux commutateur à deux tons. Un arc-en-ciel qui ne correspondait pas à la norme. Quelle logique tordue commandait son mécanisme ?

« Admettons que j’accepte d’entrer dans votre partie, soupira Gabriel. Comment voulez-vous qu’en si peu de temps je trouve la bonne combinaison ? C’est mathématiquement inenvisageable. Il doit y avoir des milliers de solutions possibles.

— Huit cent vingt-trois mille cinq cent quarante-trois, pour être exact. Mais vous connaissez parfaitement la seule qui convienne, j’en suis persuadé. À vous de décider si vous avez le courage de prendre ma vie entre vos mains. »

Dans l’épisode suivant

Voilà un étrange problème, suffisamment émoustillant pour défier le perce-énigmes qui vit en Gabriel, mais d’un enjeu trop lourd pour accepter de s’en divertir. Peut-il s’y atteler au risque de voir le poison commencer ses ravages dans les veines d’El Loco ? Rien n’est moins raisonnable que le défi d’un fou. Le Nashville Duke va cependant trouver un moyen de rendre le pari moins périlleux. Avec la promesse de vous offrir avant Noël le dénouement de cette histoire, nous vous donnons donc rendez-vous pour le premier des dix derniers chapitres : Prospero Code.

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Ce qu’il convient de savoir…

Dans l’attente d’une agression prévisible de la part de l’héritier de Rezzonico, Vernon Gabriel cherche à retrouver la guitare dont a besoin Adrian Di Sante pour relancer Dark Theatre. Mais El Loco, son extravagant détenteur, est en fugue. Gabriel suppose qu’il se cache à Dunwich, la cité côtière que la mer a partiellement engloutie.

Pour en savoir plus

- sur le boomslang