Si sa stratégie de riposte était toute tracée depuis la rencontre nocturne avec Guarneri, au prétendu institut des études acoustiques, Vernon Gabriel ignorait encore de quelle façon il allait la mettre en œuvre. À présent que le terrain de la joute décisive avait été défini – cette église dont il ne savait rien, située dans une localité dont il venait d’entendre parler pour la première fois –, il lui fallait imaginer la tactique la plus appropriée, et sans tergiverser puisqu’il ne disposait que de deux jours pour établir son plan de bataille.

Compte tenu de ce qu’il avait en tête, il lui était impossible de se rendre sur les lieux en personne. Une visite de reconnaissance de sa part aurait présenté le double inconvénient d’éveiller la méfiance de Rezzi, et d’entraîner sur place dans son sillage les hommes de Guarneri, ce qu’il devait éviter à tout prix. Il commença donc par prendre quelques renseignements préalables sur l’endroit choisi par la Loge pour la restitution de la lyre. Internet lui permit de s’en faire une idée assez précise.

Chapterham, situé à quelques miles de l’embouchure de la Tamise, était à la fin du Moyen Âge un centre religieux relativement important. Diverses congrégations y cohabitaient dans plusieurs couvents contigus. Quand Henri VIII édicta la dissolution des monastères, au XVIe siècle, les bâtiments furent vidés et vendus, reconvertis à des usages divers. Il ne resta plus en activité que l’église St-John-the-Baptist, égarée au milieu d’un agrégat de locaux à fumaison, d’ateliers de calfatage et de masures de pêcheurs. Avec les siècles, Chapterham fut avalé par la commune voisine, Grays, dont ce n’était plus aujourd’hui qu’un quartier périphérique.

L’église St-Jean-Baptiste, que Gabriel découvrit sur le Web, était d’une architecture anglicane sans surprise, avec un clocher carré dépourvu de flèche, ne pointant vers le ciel que quatre embryons de tourelles d’angle. Une seule particularité invitait à aller visiter cet édifice anodin : un baptistère souterrain y avait été aménagé au début du XVIIe siècle, dont les fonts étaient éclairés par un dispositif surnommé l’Œil de Dieu. Il s’agissait d’un puits cylindrique assez profond, de la largeur d’un gamin, qui conduisait la lumière du chœur jusque cette sorte de crypte. Une grille circulaire en forme d’iris humain en fermait l’accès au niveau de l’église. Lors des baptêmes qui s’y déroulaient, en général vers midi, l’on avait l’impression qu’une colonne de clarté descendait sur le bassin d’eau lustrale, droit depuis la prunelle du Très-Haut.

Surfant de site de site, Vernon Gabriel finit par découvrir une autre curiosité, pour le moins inattendue. L’église St-John-the-Baptist était devenue une sorte de sanctuaire du rock chrétien. Tout ce que l’Angleterre comptait de groupes voués au riff évangélique et au White Metal s’y produisait au cours d’offices particulièrement électriques. Un prêtre franc-tireur, d’une étonnante ouverture d’esprit, avait trouvé ce moyen, à la fin des seventies, pour rameuter des ouailles sous sa nef délaissée. Le succès qu’avaient rencontré ces messes tonitruantes avait convaincu ses successeurs de persévérer dans cette voie. St-Jean était ainsi devenu le haut lieu du beat apostolique.

Gabriel avait toujours considéré le Christian Rock d’un œil goguenard. Si les pitreries sataniques du black metal lui paraissaient pittoresques, les psaumes survoltés du courant opposé lui avaient toujours semblé sonner faux. Il se faisait une idée plus angélique de la musique sacrée – patronyme oblige… Somme toute, ces vigoureuses démonstrations de foi l’amusaient plus qu’autre chose, à l’image des cargaisons de bibles que Stryper balançait sur son public durant ses concerts. Il ne s’était jamais senti le courage d’écouter du Whitecross, du Third Day ou du X Sinner, et que Petra ait pu produire vingt-cinq albums confits de piété le sidérait tout à fait. L’impressionnante longévité de leurs trente années de carrière ne l’avait même pas poussé à y porter l’oreille.

Tel était donc le site choisi par Rezzi pour leur rencontre. Pareille dévotion au rock’n’roll devait mettre le Nashville Duke en confiance, c’était évident. L’agent de la Loggia lui donnait l’impression réconfortante, et sans doute fallacieuse, de l’inviter sur un terrain familier. Tout cela empestait donc l’embuscade, mais un tel choix convenait parfaitement à Gabriel, au regard du plan qu’il avait conçu. Il allait exploiter à son avantage cette particularité imprévue. C’était même pour lui du pain bénit…

Ce bouffi d'Henri le Huitième

Sans perdre davantage de temps, il rédigea un billet destiné à Williamson, le confia à Andy, qui alla le remettre discrètement entre les mains du patron du Shield & Sheaf, le pub où l’ancien pilier des Wasps s’accoudait plusieurs fois par jour. L’endroit leur servait de bureau de poste depuis que ce brave Allister se chargeait des Di Sante. Il n’était plus question de communiquer par téléphone ou par mail à présent que Rezzi avait fait la preuve qu’il pouvait s’immiscer dans n’importe quel réseau.

Dans son courrier, Gabriel priait le roadie de se rendre à Chapterham-on-Thames afin d’effectuer un repérage et d’y tout passer au Nikon. Il lui recommandait de veiller en particulier à la sacristie. Ce cher Allister, avec sa tignasse de viking et son air de brute en rédemption, passerait tout à fait pour un rocker pèlerin venu se recueillir en la basilique du Saint Riff. Il n’attirerait donc pas l’attention des hommes de la Loggia qui quadrillaient probablement déjà la place pour prévenir un coup fourré.

Ally évita bien sûr de se présenter à l’Angel Music Shop quand il revint à Londres en fin d’après-midi. Nul ne devait établir de lien entre Gabriel et lui. Quand le marchand de guitares regagna le Salty Dog ce soir-là, il trouva dans sa boîte aux lettres un paquet contenant un modèle suranné de walkie-talkie, préréglé sur la fréquence à utiliser. Voilà une communication à l’ancienne qui ne serait pas interceptée. Williamson se trouvait à quelques rues de là, tassé dans sa Cherokee, en limite de portée de l’appareil. Ce fut donc par le truchement de cet interphone de fortune, à la sonorité nasillarde, qu’il présenta son rapport. Il pouvait de cette façon le faire de vive voix et répondre aux demandes de précisions du Nashville Duke. Il se livra à la description détaillée de l’église de Chapterham, en sus de la carte-mémoire jointe au paquet qui contenait son reportage photographique. Il gratifia ainsi Gabriel d’une surprenante information qui ne figurait dans aucun des documents consultés.

Williamson avait bien sûr repéré sur place quelques énergumènes en prière qui lui avaient semblé trop catholiques pour être honnêtes, certainement des sbires de Rezzi aux aguets. De quoi l’inciter à fureter avec prudence. Alors qu’il jouait au touriste de la foi, photographiant le sanctuaire du White Metal avec l’air le plus inspiré qui fût, Allister avait été reconnu par celui qui faisait office de sacristain. Ce Derek Forbes était une vieille connaissance, un ancien ingénieur du son, côtoyé sur le circuit rock. Compte tenu de ses aptitudes à manier une console et régler une balance, ce gaillard d’une grande piété s’était trouvé tout désigné pour se charger à la fois de l’entretien des cierges et de la sonorisation des messes en rock majeur qu’on donnait à St-John.

Son marguillier électrique fit à Ally les honneurs du lieu, lui présentant avec fierté son installation, puis l’initiant aux particularités picturales de l’église. L’on avait en effet autorisé un certain nombre d’artistes à peindre des fresques édifiantes pastichant de célèbres pochettes d’albums rock. Sgt Pepper’s et Disraeli Gears étaient devenus des images bibliques, Beggars Banquet une Cène d’un nouveau genre, et jusqu’à l’Alladin Sane de Bowie qui s’était transformé en icône christique. St-John se donnait ainsi de curieux airs de Sixtine psychédélique.

Derek Forbes entraîna bien sûr Ally au baptistère, et ce fut là qu’il lui apprit que cette pièce souterraine n’était pas du tout ce que l’on prétendait dans les guides touristiques. Seuls quelques articles confidentiels, parus dans les bulletins des sociétés savantes locales, rétablissaient la consternante réalité, et avec bien des circonlocutions, sous le sceau prudent de l’hypothèse. La vérité sur cette crypte n’avait rien de reluisant, au point qu’on avait préféré l’enterrer à jamais. Si effectivement l’on y procédait jadis au sacro-saint baptême, celui-ci n’y conservait plus grand-chose de ses vertus.

« Bon, c’était toujours un sacrement, mais on l’avait sacrément dévoyé, souligna Ally de sa grosse voix rocailleuse. »

Williamson possédait un certain sens de la formule, giratoire en l’occurrence. Se mettant à disserter mieux qu’un conférencier en guidage à Westminster, l’ancien rugbyman rappela à Gabriel qu’à l’époque où ce bouffi d’Henri le Huitième consommait son schisme avec Rome et posait les bases de l’anglicanisme – le premier des eurosceptiques ? –, les protestants avaient été victimes d’impitoyables persécutions. C’était pour mieux les tourmenter que la vieille église St-John-the-Baptist avait bénéficié d’un aménagement de son sous-sol. On y avait creusé le fameux baptistère, à des fins radicales. Celui-ci communiquait par une large canalisation avec l’estuaire de la Tamise, tout proche. Quand venait l’heure de la marée, luthériens et calvinistes étaient enfermés dans le caveau, on levait la vanne séparant la pièce du fleuve, le flux envahissait la crypte et noyait ces parpaillots récalcitrants. C’était une interprétation originale du rite par immersion.

Ceux qui présidaient à ce douteux sacrement en surveillaient le bon déroulement depuis la grille ronde de l’Œil de Dieu. L’eau ne montait jamais suffisamment haut dans ce puits pour inonder la nef. C’était dès lors un réjouissant spectacle que de voir ces satanés protestants s’agglutiner à l’étroite ouverture, y tendre les bras, haut vers le ciel, pour implorer enfin la grâce divine. C’en était un autre, à marée basse, d’assister à la vidange du caveau, le jusant emportant vers le fleuve les cadavres des victimes, qui se confondaient avec les défunts charriés ordinairement par le grand égout naturel de Londres qu’était alors la Tamise.

Ally racontait tout cela sans émotion perceptible. Peut-être cette indifférence était-elle due à la sonorité robotique du walkie-talkie. Gabriel, quant à lui, trouva dans cette anecdote affligeante de quoi renforcer son anticléricalisme. Nul mieux qu’un ange ne sait à quel point ses serviteurs bernent Dieu.

Forbes, informé par son prédécesseur du secret, avait convié Williamson à une visite complète. Quand la Réforme avait définitivement pris sa place au royaume d’Angleterre, les autorités ecclésiastiques se hâtèrent d’occulter cette pratique infâme. On entreprit alors un chantier de réhabilitation, d’une hypocrisie consommée. Au centre du caveau furent édifiés des fonts baptismaux monumentaux, ceux qu’on admirait encore de nos jours, sous la cascade de lumière tombant de l’Œil de Dieu. Sur le panneau de pierre de la vanne fut peinte une fresque rayonnante dédiée à Saint Jean Baptiste. Avec cette merveilleuse duplicité dans laquelle le clergé a toujours excellé, les cordes du système de levage furent camouflées au milieu de celles des cloches. Tout disparut ainsi, d’abord de la vue, puis de la mémoire des hommes, mais demeura en état de fonctionner, à toutes fins utiles… Les choses étaient restées telles quelles depuis.

Laisser les flots agir

Dès qu’il fut instruit de l’ancien usage du baptistère, Gabriel comprit mieux pourquoi deux escaliers en colimaçon menaient à la crypte, ainsi qu’il l’avait lu sur le Net. Il imaginait un prêtre menant benoîtement sa troupe de protestants en sous-sol, par l’accès descendant du chœur. Pourquoi les futurs baptisés se seraient-ils méfier ? Il est rare qu’un geôlier vous précède dans le cachot. On refermait sans doute promptement le passage derrière eux, tandis que le digne ecclésiastique s’éclipsait par un second escalier dérobé qui émergeait à l’arrière du maître-autel, dans une absidiole à l’écart. Une issue qu’il bouclait aussitôt, elle aussi. Il n’y avait plus qu’à laisser les flots agir.

C’était sans doute le modus operandi qu’allait adopter Rezzi. Sous un quelconque prétexte, il emmènerait Gabriel dans le baptistère par les degrés principaux, le neutralisant ensuite d’une manière ou d’une autre, avant de remonter par le deuxième passage. Guarneri et ses acolytes, qu’on aurait laissés à leur aise se tapir quelque part à l’affût, finiraient par s’inquiéter de ne voir ressortir personne. Ils s’engouffreraient à leur tour dans la crypte. On refermerait sur eux et Rezzi, activant la vanne, se débarrasserait d’un coup de tous ceux qui le dérangeaient.

Mettant Ally quelques instants en attente, Gabriel consulta sur son PC l’horaire des marées du surlendemain. La mer était censée élever le niveau de l’estuaire une heure après minuit, avec un coefficient plutôt conséquent puisqu’on était en mars. Voilà qui confirmait ses craintes. Il remercia ensuite Williamson et le pria de se tenir à sa disposition au matin du jour désigné par Rezzi pour le grand barbotage.

Dès le lendemain, maître Vernon réquisitionna Andy et l’occupa toute la journée aux préparatifs qu’il estimait nécessaires à la fameuse rencontre. Une fois l’équipement souhaité en état de fonctionner, et ses instructions rédigées, il fit porter le tout par son luthier au Shield & Sheaf, afin qu’Allister en accuse réception. Celui-ci, dès le matin suivant, retourna à Chapterham voir son nouveau camarade sacristain, sous prétexte de se renseigner sur les groupes à l’affiche des prochains offices. Il profita d’un moment d’inattention de Forbes pour se livrer à quelques exercices de piratage express. Rien de très compliqué.

Un mail anodin, arrivé à Charlton Place vers midi ce jour-là, confirma à Gabriel que Williamson s’était acquitté de sa mission sans la moindre anicroche. « J’ai tout préparé pour votre fiesta. » était-il écrit. Un message susceptible de concerner la fameuse démonstration de lyre jumelle prévue à l’Angel Music Shop. Il ne restait plus qu’à patienter jusqu’au soir et attendre la marée…

Un véritable déluge s’abattit sur Londres au moment de la fermeture du magasin, conforme aux prévisions publiées dès l’avant-veille. Quand il s’agit d’annoncer de la pluie sur Big Ben, la météo britannique ne se trompe jamais. Il n’y avait plus qu’à choisir entre Here comes the rain again et It’s raining again : des Œufs Rythmiques aux Supertrompes, ce n’étaient pas les refrains qui manquaient pour servir de bande-son à cette soirée désastreuse. Afin de se rendre à pied mais au sec au restaurant indien où il avait décidé de s’attarder avant de prendre la route de Chapterham-on-Thames, Gabriel se saisit du parapluie le plus voyant possible, un modèle promotionnel, vintage lui aussi, arborant la pochette d’un album des Rainmakers aux couleurs outrageusement criardes. Équipé de la sorte, il ne pouvait échapper à la vigilance des amis de Guarneri en planque dans les parages.

Une fois dégustés à bouchées ralenties un torride tandoori de crevettes puis un tikka massala beaucoup moins belliqueux, le tout assorti de mélopées de sitar à fissurer l’émail des dents, le Camden cow-boy retourna sous la pluie éteindre ses papilles incendiées. Toujours à l’abri de son pépin bariolé, il alla éveiller sa Camaro au parking et se rendit à Stepney chez l’ami Brian Delaney, un ancien camarade d’école avec qui il était resté très lié, le genre de copain inusable qu’on choisit comme témoin à son mariage. Il se gara en face de sa résidence, prit le temps de savourer une bière avec lui en évoquant le bon vieux temps, puis l’instruisit du service qu’il sollicitait de sa part et pour lequel il avait annoncé sa visite par téléphone, sans en préciser la nature.

Brian était de la même corpulence que Vernon Gabriel. Celui-ci lui confia son long manteau de cuir noir, lui tendit son parapluie : quelques instants plus tard, Delaney sortait de chez lui sous l’umbrella multicolore des Rainmakers, puis embarquait dans la Camaro, à charge pour lui de la ramener au bercail. Sans surprise, Gabriel, posté à la fenêtre, aperçut deux Lexus se lancer illico dans les gerbes d’eau de son sillage. Il patienta quelques minutes, appela un taxi depuis la ligne fixe de Brian. Il avait désormais les coudées franches pour se rendre à Chapterham sans traîner à ses basques la troupe des joyeux Guarneristes patentés. Il lui fallait ses aises pour affronter Rezzi et lui délivrer un baptême à sa façon.

Dans l’épisode suivant

Quelle parade a préparée Vernon Gabriel ? Il aurait fallu que Rezzi ait partagé avec celui-ci certains épisodes vécus sur l’autre plan de la trame pour deviner le piège que le Nashville Duke allait lui tendre. Ce qui n’était pas le cas. Gabriel est-il donc aussi maître du jeu qu’on peut le supposer ? Pour le savoir, il vous faudra mariner jusqu’au prochain chapitre : À double détente.

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Ce qu’il convient de savoir…

Giancarlo Rezzi, un des maîtres de la Loge de soie, exige de Vernon Gabriel, de retour de sa vaine excursion à Dunwich, qu’il lui restitue la lyre du Cénacle, au prix d’un chantage serré. Rendez-vous est fixé dans une église, un endroit sans doute propice à un coup fourré, l’adversaire se montrant sur ses gardes. Gabriel a néanmoins en tête le projet d’une contre-attaque.

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- Christian rock : rock chrétien
- Shield & Sheaf : le bouclier et la gerbe de blé
- rainmakers : les faiseurs de pluie
- umbrella : parapluie

Décor musical

- Stryper
- Petra

Galerie d’images

- Stryper en scène