Gabriel lut dans le regard de Guarneri autant d’animosité que de stupéfaction. Un de ses plus chers souhaits venait d’être exaucé : il avait enfin effacé le sourire odieux de cette face de faux frère. Il était temps d’enfoncer le clou qui éborgne :

« Vous vous rappelez que nous nous sommes retrouvés ici même à huit heures précises. Vous raconter comment Rezzi m’avait convoqué, quelles dispositions j’avais prises, vous montrer de quelle manière s’était déroulé mon pèlerinage nocturne à St-John-du-Swing, tout cela nous a pris une heure tout au plus. Consultez votre magnifique Rolex : il devrait être neuf heures, et voilà que nous nous approchons de minuit. Une montre de ce prix ne peut avancer à ce point. Alors, je vous le demande, qu’avez-vous fait pendant ces trois heures excédentaires ? »

Ce ne fut qu’en jetant un œil incrédule sur son cadran que Guarneri commença à accepter l’idée effarante que ce satané marchand de cordes s’était joué de lui. Il réalisa qu’il était victime par rebond du coup en traître essuyé deux jours plus tôt par Rezzi. Le souvenir de l’arpeggio oscuro retentissant sous la voûte de l’église, amplifié par cette sono du tonnerre de Dieu, lui résonnait encore aux oreilles, avec la plus blessante des acuités.

Gabriel le vit se tourner vers son acolyte, posté à portée de sa colère, se lever, aller interroger ce dernier, puis regagner sa place la mine sombre. Peinant à s’avouer vaincu, il ne sut s’empêcher de pérorer :

« Admettons que vous ayez l’intention, tout à fait malveillante vraiment, indigne de vous, convenez-en, de me soumettre au même chantage que Rezzi avant-hier. Je me demande comment vous seriez à même de savoir mieux que moi ce que j’ai fabriqué tandis que j’étais sous l’influence de l’arpège. On vient de me confirmer que vous n’avez pas bougé d’ici.

— Il n’était pas question que je vous suive dans vos pérégrinations, se défaussa Gabriel sans se démonter le moins du monde. Si je vous avais accompagné pour vous filmer, ce sympathique lecteur du Financial Times que vous avez affecté à ma surveillance nous aurait emboîté le pas. Il serait inévitablement intervenu pour vous empêcher de commettre une irréparable bêtise. Ce qui aurait ruiné mon plan. En demeurant ici, en retenant mon ange gardien, comme vous dites, je vous laissais toute liberté de vous perdre.

— Vous avez donc chargé quelqu’un d’autre de me coller aux basques.

— L’ami aussi discret que dévoué qui a modifié selon mes directives l’installation sonore de St-John. Il vous attendait dès que vous êtes sorti de l’hôtel. Il ne vous a pas quitté depuis, me transmettant des informations régulières sur vos faits et gestes, fort répréhensibles, je dois dire. J’ai même reçu ici, en léger différé, les fichiers vidéo qu’il a enregistrés. Inutile de lorgner cette tablette. Je les ai déjà effacés, après les avoir envoyés dans un repli de Cloud plus inaccessible que les coffres de Cayman Islands. En mail fugitif, qui plus est. Vous courrez longtemps avant de les rattraper.

— En mail fugitif ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Une réjouissante procédure de sécurité qu’un geek de mes amis m’a enseignée. Dès la première tentative d’un intrus pour ouvrir le document sans suivre le protocole prévu, une instruction de réexpédition immédiate s’exécute, suivie d’un nettoyage instantané. Le fichier s’envole avant même qu’on puisse y accéder. Et ainsi de suite, car il contient toute une liste de destinations de secours. Je dispose donc largement de quoi vous compromettre. Autant que j’en ai servi avant-hier à ce cher Rezzi.

— Et me direz-vous ce que j’ai accompli de si affreux pendant ces quelques heures d’errance ?

Le crime n'est pas comme le vin

— Je n’en ai pas du tout l’intention. Si vous apprenez un jour à quel déplorable excès vous vous êtes abandonné, c’est qu’il sera déjà trop tard pour vous : un quelconque malheur me sera arrivé, tout aura été divulgué. Ce qui vous exposera à bien des désagréments, c’est probable. Il se trouve que, dans votre cas comme dans celui de votre ennemi de prédilection, l’arpeggio a exacerbé votre agressivité larvée. Rien que de très compréhensible. Je doute que notre Sforza bis et vous ayez souvent mis la main aux crimes que vous avez planifiés. Certes, vous avez vous-même exécuté De Ridder. Un petit plaisir coupable ne fait pas de mal, de temps en temps. Mais dans la plupart des cas, vous avez dû vous contenter de distribuer vos ordres. De quoi créer une frustration latente, tenir inassouvis vos appétits meurtriers. Vos doppelgängers ont veillé à compenser ce manque en laissant s’exprimer librement cette part cruelle de vous-même. Le crime n’est pas comme le vin, même s’il peut griser autant : pour y goûter, il faut le consommer entier. Ce dont vous ne vous êtes pas privés, l’un comme l’autre, croyez-moi. Vous vous êtes même régalés. Je me propose simplement de garder ce secret à votre place. Somme toute, je trouve plaisant de vous laisser mariner dans l’ignorance. Vous pouvez toujours imaginer le pis : vous vous rapprocherez de la vérité.

— Qui me dit que vous ne bluffez pas ? Si cela se trouve, je n’ai commis qu’une peccadille, une broutille à sursis que vous vous ingéniez à présenter comme une monstruosité pour justifier votre chantage. Votre refus de me présenter les faits tels quels est vraiment très suspect.

— Dans ce cas, reniflez donc vos doigts. Les doppelgängers jouissent de l’insouciance des esprits : ils ne portent jamais de gants. Ne sentez-vous pas cette odeur caractéristique de la poudre brûlée ? »

Pris au dépourvu, réagissant presque par réflexe, Guarneri porta sa main droite à ses narines. Gabriel ne mentait pas. Instinctivement, l’Italien glissa la main dans son manteau, sous le revers gauche.

« Oh, il serait superflu de vérifier l’état de votre arme. Vous avez utilisé celle de votre victime, avant de vous en débarrasser dans le conteneur à déchets d’un restaurant chinois voisin. Mon dévoué reporter s’est empressé de la récupérer, à toute fin utile… »

Porté par son triomphe, Gabriel se permit d’enchérir :

« Et avez-vous remarqué ces minuscules taches brunes qui constellent votre manche ? Voilà qui ressemble fort à une projection de gouttelettes de sang résultant d’un tir à bout portant. »

Cette fois, le doute n’était plus permis. Guarneri lui lança un regard à crucifier sur place. Le fait est qu’il était dans l’incapacité de se rappeler qu’un hirsute aux épaules de buffle l’avait bousculé plus tôt dans la soirée. Un escogriffe sans gêne qui avait profité du choc pour vaporiser un nuage de liquide rouge sur la manche droite de son manteau. Il ne pouvait deviner non plus qu’Ally, pénétrant à sa suite dans le local où il s’était introduit, avait déposé des résidus de poudre consumée sur les poignées de porte que Guarneri toucherait immanquablement en sortant. Gabriel n’était pas peu fier de sa mise en scène. Peu importait ce qu’avait fait en réalité l’Italien dans cet ensemble de bureaux où il s’était rendu. Ally n’avait en réalité rien filmé du tout. Il suffisait de multiplier les indices d’un crime probable pour étayer ses affirmations. Bien sûr qu’il bluffait.

« Vous avez évidemment toute latitude de lancer une enquête pour apprendre ce que vous avez fichu ce soir. Je doute qu’elle aboutisse. Vous ne savez pas où vous vous êtes rendu, vous n’avez pas la moindre idée de qui vous avez occis, vous êtes incapable de deviner les motifs qui ont poussé votre doppelgänger à agir. Il se produit en une nuit dans le Grand Londres bien plus d’un meurtre par arme à feu. Vous ne découvrirez jamais celui dont vous devez revendiquer la paternité. Il va falloir cohabiter avec votre ignorance, tout en ayant la certitude d’avoir fait quelque chose de très vilain. Vous connaissez par contre parfaitement le prix de mon silence : vous cessez votre faida contre ces messieurs de Setalogg, vous oubliez définitivement le Cénacle, sa lyre et son arpège, vous renoncez à semer vos appâts partout. Vous et moi pourrons dès lors vivre dans le meilleur des mondes. »

Gabriel savait qu’il tenait Guarneri à la gorge, aussi serré que Rezzi l’avant-veille à St-John. Dans le cas de l’agent de la Loge, le Camden cow-boy ne savait pas davantage ce que le Vénitien avait fabriqué dans cette maison de Leyton. Il ne s’était pas risqué à l’y suivre, se limitant à filmer son entrée, sa sortie, et l’arrivée en fanfare de la police qu’il avait lui-même appelée. Là encore, il avait rassemblé de quoi suggérer les apparences d’un crime, rien de plus. Rezzi ignorait lui aussi où l’arpège l’avait conduit. Il existait à Londres des milliers de maisons mitoyennes semblables à celle qui figurait sur l’enregistrement. S’il cherchait trace du crime qu’il était censé avoir commis, il n’en trouverait même pas un écho dans la presse. Gabriel avait parcouru les journaux du lendemain, ainsi que les éditions suivantes : aucune horreur particulière n’avait été signalée ce soir-là à Leyton. Sans doute le doppelgänger de Rezzi s’était-il livré à des activités aussi peu blâmables que le sien allant poinçonner la glace d’Ice Age ou celui d’Adrian parti graver sa marque au Wooden O.

Gabriel avait quand même ressenti une piqûre de curiosité : il aurait bien voulu apprendre ce que Rezzi était venu faire dans ce bâtiment en travaux. Il était toutefois trop risqué de se rendre à nouveau sur place. La Loggia était fort capable de l’avoir maintenu sous surveillance afin de percer son prétendu secret. Il devait donc se faire une raison : accepter de demeurer dans la même ignorance que sa dupe. Peu importait puisque le Vénitien s’était laissé abuser par son toupet et avait approuvé leur convention d’armistice. Il avait bien sûr regimbé, arguant que Guarneri n’allait pas cesser la vendetta alors que lui-même se soumettait. Gabriel lui avait assuré que son ennemi favori se trouverait bientôt réduit à la même extrémité et qu’il n’y aurait plus rien à redouter de sa part. Il s’engageait même à lui en fournir la preuve.

Son emperlée synthétique

« Si vous visionnez la séquence suivante, reprit Gabriel à l’adresse de Guarneri, vous aurez l’assurance que Rezzi a accepté mes conditions et que la lyre de guerre est enterrée. Vous n’avez plus qu’à faire de même. Je lui fournirai l’enregistrement de votre accord. Le premier de vous deux qui rompra notre traité aura tout lieu de le regretter, croyez-moi.

— Et qu’allez-vous faire de la lyre, et des carnets de Guarneri ?

— Je n’en ai plus besoin, même comme pièces à conviction. Je serais tenté de m’en débarrasser, d’une façon ou d’une autre, afin de me prouver que cette histoire m’était bien étrangère et qu’elle est réellement finie. Je pense néanmoins les conserver en souvenir, voire comme un rappel à la vigilance. Si vous reprenez, les uns ou les autres, votre sinistre empoignade, je le saurai dès l’instant où l’on cherchera à me soustraire l’instrument ou les mémoires de votre ancêtre. Je me rappelle bien entendu que vous disposez d’autres spécimens. Il vous serait toujours possible d’en user. Mais ceux à qui vous les confieriez, vos nouveaux appâts, entreprendraient forcément une recherche sur Internet à leur sujet, ainsi que je l’ai fait moi-même. Or il se trouve que mon ami le geek, mon as de la cyberprotection, le papa des mails fugitifs, m’a procuré un logiciel d’alerte qui me préviendra immédiatement de toute demande d’information sur le Web à ce propos. Quoi que vous tentiez, j’en serai instruit. »

Guarneri n’avait eu d’autre issue que d’accepter les conditions imposées par Gabriel. Il s’était même montré beau perdant, estimant qu’après tout il était peut-être temps de mettre un terme à cette faida stérile. Il avait sans doute mieux à faire de son existence que d’assumer ce contentieux de haine hérité de temps révolus. Déclaration de pure forme, bien sûr. Monsieur pérorait encore. On venait pourtant de lui ôter sa raison de vivre : il n’allait pas se remettre de cette amputation aussi aisément qu’il le prétendait. C’était là la véritable sanction que lui infligeait Gabriel.

Au lendemain de cette capitulation, le Camden cow-boy résista à la tentation d’appeler Serena pour lui annoncer sa victoire. Il comptait se rendre directement dans le Berkshire et annoncer de vive voix la bonne nouvelle aux Di Sante. Il prit donc sans délai la route de Coldmole Cottage. Il retrouva la paisible propriété de campagne telle qu’il l’avait appréciée dans son existence antérieure, avec ses pièces minuscules qui lui donnaient l’apparence d’une maison de poupée. Un soleil encourageant, printanier à souhait, répandait ses rayons sur le bocage, comme pour saluer l’heureuse issue de l’affaire.

Personne ne vint accueillir Gabriel quand il gara sa Camaro devant la maison d’Howie Woodford. La matinée était pourtant trop avancée pour que ses locataires dorment encore. Il frappa à la porte sans obtenir de réponse. Celle-ci n’étant pas verrouillée, il pénétra à l’intérieur. Il y régnait ce quasi silence propre aux logements occupés que l’on quitte un moment, seulement troublé par le ronronnement du réfrigérateur et le battement de la pendule. Face à tant de calme, mister Vernon se laissa gagner par de mauvais pressentiments. Ce fut d’une voix fêlée par l’appréhension qu’il lança son « Il y a quelqu’un ici ? ». Personne ne daigna lui faire écho. De plus en plus inquiet, il visita les différentes pièces du logement sans rencontrer âme qui vive. Il identifia la chambre occupée par Serena à l’essence de lotus dont flottaient les persistants effluves. Si le lit était défait, on n’apercevait nulle part les affaires de la demoiselle. Pas de vêtements épars, aucun accessoire de toilette dans le cabinet attenant.

La visite de la chambre d’Adrian lui montra les mêmes signes de départ. Gabriel avait d’abord cru que le frère et la sœur étaient en balade quelque part dans la campagne environnante. Ils avaient en réalité abandonné leur retraite. Pour quelle raison ? Et, surtout, l’avaient-ils quittée de leur plein gré ? On ne relevait nulle part de traces de violence, mais compte tenu de l’extrême civilité avec laquelle agissaient les gens de la Loge et les sbires de Guarneri, cela ne prouvait strictement rien.

Comme il n’avait reçu aucun mail de la part des Di Sante, Gabriel se mit à chercher un éventuel message, laissé ici ou là pour expliquer ce lever de camp imprévu. Ce fut pendant qu’il inspectait la cuisine que son téléphone sonna. Il consulta l’écran pour voir d’où émanait l’appel. À son grand effarement, il constata que le numéro affiché était celui du smartphone qu’il avait en main.

Comment aurait-il pu s’appeler lui-même ? Il imagina qu’un mauvais plaisant avait trouvé ce moyen original de masquer son propre numéro. Gabriel hésita à décrocher, puis céda à la curiosité. Il porta l’appareil à son oreille : personne ne parla au bout de la ligne. Silence complet. Puis s’égrena une série de notes de musique clairettes, nimbées d’une réverbération légère qui donnait l’impression qu’elles émanaient d’un paradis cristallin. Gabriel reconnut la sonorité caractéristique de la lyre jumelle, mais moins métallique que d’habitude. Son emperlée synthétique donnait l’impression que l’instrument avait été échantillonné. Un fac-similé électronique, d’une extrême fidélité néanmoins. Gabriel identifia dans le même temps les notes de l’arpeggio oscuro, réorganisées en une combinaison inédite. Dès que cette mélodie nouvelle eut cessé de s’égrener, un accord d’outremonde lui répondit, en un écho d’une surnaturelle puissance. Gabriel se sentit possédé.

Envoûté.

Aspiré.

Dans l’épisode suivant

D’où peut provenir cette nouvelle mouture de l’arpeggio oscuro ? Qui l’expédie ainsi sans se faire connaître ? Et dans quel but ? Faut-il y voir la réplique de Rezzi ou de Guarneri au chantage exercé sur eux par Vernon Gabriel ? Autant de questions qui ne peuvent donner que des réponses erronées, ainsi que vous le comprendrez dès notre prochain rendez-vous : Résurgence.

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Ce qu’il convient de savoir…

Alors que Vernon Gabriel raconte à Antonio Guarneri comment il a neutralisé leur adversaire commun, Giancarlo Rezzi. Il a usé de l’arpège pour soumettre le maître de la Loge de soie à un chantage à sa façon. Le Nashville Duke prétend à présent avoir piégé Guarneri en recourant au même subterfuge.

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