Vernon Gabriel se retourna. Sonia Kristensen lui faisait face, son regard d’un bleu impérieux rivé sur lui. Serena présenta sa belle-sœur à celui qui l’avait amenée dans une voiture si rouge, et déclina en retour l’identité du Nashville Duke.

« Je ne saurai dire à quel point votre geste m’a touchée, le remercia la veuve en le gratifiant d’une poignée de main un peu molle. Il était impensable qu’Adrian soit inhumé sans Key.

— La clé du dernier passage… C’était tout naturel, s’inclina Gabriel. On ne sépare pas un héros de son arme.

— Rien ne vous obligeait à nous la céder pour rien.

— J’avais été payé d’avance en mélodies bien sonnantes. » mentit le commerçant. On aurait cru, à l’entendre, qu’il n’avait jamais entamé une journée sans ingérer au lever une bonne rasade de Dark Theatre. Il renouvela ensuite ses condoléances avant de revenir sur l’interpellation dont il avait fait l’objet :

« Ainsi, selon vous, quelqu’un de mal intentionné l’aurait poussé ? Vous n’acceptez pas l’hypothèse du suicide ? »

La compagne de Di Sante passa une main nerveuse dans le flot cendré de sa chevelure, comme si elle repoussait l’idée ainsi qu’une mèche rebelle. Ses prunelles délavées exprimèrent une immense lassitude.

« Raconte-lui, toi, comment les choses se sont passées, soupira-t-elle à l’adresse de Serena. J’en ai assez de rabâcher la même histoire. »

Elle n’eut pas à prier davantage sa belle-sœur. Celle-ci se fit un devoir d’apprendre à Gabriel dans quelles circonstances particulières était décédé son frère : de l’intrusion mystérieuse jusqu’aux multiples références à Blind Windows. Quand elle le jugeait nécessaire, Sonia ajoutait un détail, rectifiait un point du récit. Sa voix singulièrement éraillée rappelait Bonnie Tyler à l’ange d’Islington. Cette femme, comme dans la chanson, vivait effectivement une totale éclipse du cœur.

« Eh bien, s’ébahit Gabriel quand Serena eut terminé, vous parlez d’une mazurka… Ainsi, vous pensez que quelqu’un cherchait à susciter chez votre compagnon un mouvement de panique en éparpillant des objets relatifs à ce morceau, c’est cela ? insista-t-il, désireux de se faire préciser les soupçons du clan Di Sante.

— C’est évident, trancha Sonia Kristensen.

— Et que la personne qui se serait introduite chez vous ce soir-là l’attendait dans le clocher pour le précipiter dans le vide ? Avec l’idée que l’affolement ainsi provoqué étaierait la thèse d’un geste désespéré ?

— Exactement.

— Dans ce cas, enchaîna Vernon Gabriel, en quoi autant de rappels de cette chanson étaient-ils susceptibles de déclencher un pareil désarroi ? Est-ce que de mauvais souvenirs s’attachaient à ce morceau en particulier ? Avait-il été enregistré ou exécuté un soir dans des circonstances dramatiques, voire traumatisantes ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, reconnut Sonia Kristensen. Jamais Adrian ne s’est ouvert à moi sur ce sujet. J’ignorais même jusqu’à ce soir-là que sa phobie des chandelles était liée à ce morceau.

— Personnellement, et veuillez m’en excuser, je n’en conserve que de vagues souvenirs, avoua Gabriel. Y était-il aussi question d’un clocher ?

— Pas le moins du monde, intervint Serena.

— Mais alors, pourquoi l’agresseur – si agresseur il y a – se serait-il planqué là-haut pour y attendre votre frère, dans la mesure où ce dernier n’avait aucune raison d’y grimper ? »

Un silence embarrassé répondit à sa question. Aucune des deux femmes n’avait apparemment envisagé les choses de ce point de vue. Sonia Kristensen lui jeta un œil consterné : elle le rangeait déjà parmi les trop nombreux sceptiques qui n’avaient guère apporté de crédit à son histoire d’intrus. Serena, pour sa part, adopta une attitude moins hostile. Elle esquissa un sourire oblique, ses yeux verts pétillèrent d’intérêt : elle appréciait la vivacité d’esprit dont faisait preuve son élégant négociant en guitares millésimées.

Un piège particulièrement élaboré

Mettant à profit la passivité de ses interlocutrices, Vernon Gabriel poursuivit sur sa lancée, comme pour pousser son avantage :

« Cela dit, je suppose que vous avez raconté tout cela à la police. Hélas, vous étiez l’unique témoin de la scène. Cela limitait d’autant votre crédibilité, surtout que dans ce genre de situation, ces messieurs dames ont une tendance fâcheuse à porter d’emblée leurs soupçons sur la personne la plus proche de la victime. J’imagine aisément les sourires goguenards avec lesquels ils ont accueilli votre témoignage.

— On jurerait que vous y étiez, confirma Sonia Kristensen avec une indéniable amertume. Ils se sont en effet montrés réticents, pour ne pas dire incrédules, mais je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils me suspectaient.

— L’ombre d’un doute leur suffisait. Comment ont-ils établi si vite qu’il s’agissait d’un suicide ?

— Je leur ai montré les chandelles dans leurs bougeoirs, la statue sans tête, le journal déchiqueté. Ils ont aussitôt procédé à un relevé d’empreintes digitales là où cela était possible, et les ont comparées aux nôtres. C’étaient celles d’Adrian. Ils n’en ont trouvé aucune autre.

— Ils ont donc conclu dans la foulée que c’était votre mari qui avait lui-même disposé ces objets dans la maison, et que, délibérément ou à la suite d’un dérangement mental, il avait mis en scène son suicide.

— Vous auriez fait un remarquable détective, le complimenta Serena.

— Ou un policier plus qu’ordinaire, nuança Gabriel. Il ne faut pas disposer de plus du QI d’une laitue pour mettre en place ce qui ne peut se ranger que d’une seule façon. Un changement était-il intervenu dans l’existence de votre frère qui expliquerait un accès suicidaire et un comportement si aberrant ?

— Pas le moindre, répondit Sonia à la place de sa belle-sœur. Notre vie était même particulièrement agréable ces dernières années.

— L’était-elle moins auparavant ?

— Disons qu’elle s’apparentait à un exil confortable. Nous avions connu des jours si exaltants du temps du groupe : comment ne pas éprouver regrets et nostalgie ? Mais c’était le choix d’Adrian, il s’y tenait, de toute la force de sa volonté, et moi avec lui. Il avait renoncé à tant de choses que je me devais de le soutenir dans sa résolution, quoi que j’en pense.

— Vous n’approuviez pas totalement sa reconversion, dirait-on.

— Je m’y suis conformée, mais de là à l’accepter… Il était si frustrant de le voir placer ainsi son talent sous l’éteignoir. Vous admettriez, vous, qu’Eric Clapton soit devenu boulanger ?

— Ç’aurait quand même été du pain bénit pour ses adorateurs… Votre mari devait avoir de puissants motifs d’agir de la sorte.

— Il ne me les a jamais clairement exposés, regretta Sonia, d’une voix plus fêlée encore. »

Jamais clairement, avait-elle dit. Ce qui impliquait pour Gabriel que Di Sante y avait au moins fait allusion, et que les raisons de son effacement volontaire n’étaient pas si faciles à avouer. Son ex-compagne ne semblait pas disposée pour l’instant à s’étendre sur la question. Le musicologue jugea préférable de laisser mûrir les choses. Tandis qu’ils quittaient tous trois le cimetière à pas lents, il aborda un autre sujet :

« Ce sont les débris de la fenêtre que j’aperçois là-bas, au pied de la tour, entourés d’un ruban jaune ?

— Oui, c’est ça. La police m’a autorisée à les déblayer, mais nous n’en avons pas encore eu le temps, l’informa Sonia Kristensen.

— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, pourrais-je jeter un coup d’œil ? »

Pourquoi s’y serait-elle opposée ? Elle consentit même à l’accompagner au pied de la tour, en dépit des pénibles souvenirs qui s’y attachaient désormais. Serena, intriguée, les suivit. Vernon Gabriel dénoua le cordon de sécurité et se pencha sur ce qui restait de la fenêtre. Il examina de près les fragments de vitrage et de châssis emportés dans la chute. Il prit en main quelques tessons, les retourna plusieurs fois, les plaça à hauteur des yeux comme s’il jugeait de l’éclat de pierres précieuses. Il porta ensuite son attention sur le clocher, en évalua la hauteur, puis se déplaça sur le côté afin d’en considérer les différentes faces.

Les deux femmes le regardèrent procéder à cet examen avec autant de curiosité que d’étonnement. Leur dandy de western s’improvisait-il détective à force d’avoir trop regardé Les experts ? Sacré mélange des genres… Gabriel, quant à lui, arborait une mine de plus en plus chafouine à mesure qu’il prolongeait son inspection. Il portait régulièrement la main à la gemme sombre de sa cordelette, comme si la caresser l’aidait à se concentrer. Serena nota sans s’y attarder vraiment que la pierre émettait des scintillements rougeâtres, alors qu’elle conservait de sa visite à l’Angel Music Shop le souvenir de reflets d’une autre teinte.

Après avoir contemplé une fois de plus le faîte du campanile, Vernon Gabriel rejoignit les deux femmes et s’adressa d’emblée à Sonia Kristensen :

« Dites-moi, Adrian Di Sante était-il sensible au vertige ?

— Terriblement. La moindre perspective béant sur le vide lui flanquait un tournis immédiat. Il refusait de m’accompagner si jamais j’allais me promener au bord d’une falaise ou si je grimpais au sommet d’une tour quand nous visitions un château. Il lui fallait toujours rester au plus près du sol. Je pense que c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il s’est réorienté vers l’horticulture. Vivre au ras des mottes devait le rassurer. Mais comment l’avez-vous deviné ?

— Je ne l’ai pas deviné, je me renseignais, c’est tout.

— Vous pensez donc qu’il est tombé tout seul, par simple accident, victime de son acrophobie ? C’est peu probable, contesta la veuve, plus que sceptique : il n’éprouvait aucun trouble si une vitre le séparait du vide.

— Oh, si tel est le cas, il ne s’agit en rien d’un accident, alla dans son sens Gabriel. Je crois qu’effectivement votre compagnon a été victime d’un piège particulièrement élaboré, un redoutable traquenard. »

Sonia et Serena se consultèrent du regard : elles n’étaient donc pas seules à le penser.

« Si vous me permettez de vous importuner encore un peu, j’aurais quelques questions supplémentaires à vous poser, continua Gabriel. Tout d’abord, vous êtes-vous rendue récemment au sommet du clocher ?

— Il y a des mois que je n’y suis pas allée, assura Serena. Je n’avais rien à y faire.

— Les policiers, eux, sont forcément montés. Si l’on excepte la fenêtre brisée, ont-ils noté quoi que ce soit de particulier dans l’état des lieux ?

— Ils ne m’ont parlé de rien.

— Une preuve de plus que des zèbres on ne voit que les rayures, ricana Vernon Gabriel. Dernière chose, dans quelle mesure avez-vous insisté auprès d’eux sur le lien unissant Blind Windows et les objets déposés par votre visiteur d’un soir ?

— Si vous aviez vu s’allonger leurs lippes dubitatives quand j’ai signalé que tout ça se référait à une chanson… J’ai préféré ne pas entrer dans les détails, de peur de discréditer totalement mon témoignage. Nous direz-vous à présent où toutes ces questions vous mènent ? »

Comme si c'était la seule issue à son cauchemar

Vernon Gabriel les pria d’examiner avec lui les débris du vitrage. Il saisit un tesson et le leur montra :

« Voyez : cette vitre a été rendue opaque. On a enduit sa surface d’une sous-couche sombre avant d’y étaler un mélange d’étain et de mercure qui s’est solidarisé à l’apprêt. Exactement comme on étame un miroir, si ce n’est qu’on a veillé à obtenir une surface moyennement réfléchissante. Si l’on avait opacifié cette vitre avec de la peinture, on s’en serait rendu compte d’ici. Avec ce procédé, les vitraux du clocher continuaient à réfléchir le paysage environnant alors que de l’intérieur de la tour on ne pouvait plus le voir. Du verre aveugle, comme dans la chanson.

— Les policiers ont dû penser que c’était un aménagement volontaire, intervint Serena. Sonia ne leur a pas donné le titre du morceau : il leur était impossible de faire le rapprochement. Cela dit, comme ces Sherlock de pub jouissaient d’un esprit à peu près aussi ouvert que des canassons sous œillères, s’ils l’avaient constaté, ils auraient prétendu qu’Adrian, perdu dans son délire, avait lui-même badigeonné ces vitres afin de compléter la mise en scène de son suicide à grand spectacle.

— Or, c’est impossible, la coupa Gabriel. Observez de plus près ce fragment de châssis où sont encore en place des morceaux de vitre : celle-ci a été peinte de l’extérieur ! Or, ces vitraux ne s’ouvrent pas. La fenêtre a donc été opacifiée du dehors. Franchement, je n’imagine pas un homme sujet au vertige escaladant une échelle de plusieurs mètres pour aller peinturlurer tout là-haut, ou suspendre un échafaudage de fortune aux créneaux du clocher. Quelqu’un a effectivement tendu un piège à votre compagnon, madame Kristensen. Il savait qu’Adrian, affolé à la vue des bougies et autres références à la chanson, chercherait partout s’il n’y avait pas aussi des fenêtres aveugles – une vérification fatale qui l’a conduit là-haut. Que l’agresseur ait poussé Adrian de la chambre supérieure de la tour ou – ce qui semble être le cas, si je m’en tiens à votre récit – qu’il l’ait plongé dans une panique suffisante pour qu’il se précipite lui-même à travers ce vitrail comme si c’était la seule issue possible à son cauchemar, le résultat est tristement le même.

— Et les empreintes digitales d’Adrian sur les bougeoirs et la statuette dans ce cas ? rétorqua Serena.

— Il était assez aisé de les apposer après les avoir relevées ailleurs grâce une bande réactive appropriée. Mais ceci n’explique pas pourquoi l’évocation de cette chanson a tellement désemparé votre frère.

— Je ne saurais vous l’expliquer, se dépita Sonia. C’était la première fois ce soir-là qu’il la mentionnait depuis ses adieux à la musique. »

Vernon Gabriel sentit qu’il lui fallait mettre tout de suite à profit cette opportunité qui s’offrait.

« Peut-être que d’autres, plus ou moins proches, nous informeraient à ce sujet. Je pourrais aller les interroger. Pourquoi moi, me direz-vous ? Je dois vous avouer que j’ai conçu le projet de consacrer mon prochain livre à Dark Theatre. Cela n’a jamais été fait, que je sache, il y a là un vide à combler, et quelques honneurs à rendre. Avec votre autorisation, j’aimerais m’atteler à cette tâche et mener les recherches nécessaires.

— Vous auriez besoin de mon agrément ? persifla Sonia Kristensen. Voilà qui est nouveau. D’ordinaire, ces mêle-tout de biographes ne s’embarrassent pas de protocole.

— Ce sont en général des gens ayant davantage de considération pour eux-mêmes que de respect pour les sujets qu’ils traitent. Par un curieux retour des choses, les stars dont ils relatent l’histoire ne sont que leur faire-valoir. Et il n’est nul besoin de laissez-passer pour fouiller les latrines… Je m’efforce de me comporter différemment. Aussi vous soumettrai-je même mon manuscrit à fin d’approbation : je m’en voudrais de souiller en quoi que ce soit la mémoire d’un musicien aussi honorable qu’Adrian Di Sante. »

Sonia se laissa-t-elle abuser par tant de flagornerie ? Quelques secondes de réflexion lui suffirent avant de donner volontiers son accord à celui qui avait si gracieusement fait don de Key.

« Vous n’ignorez pas que tous les membres du groupe sont décédés, objecta-t-elle néanmoins.

— C’est justement ce qui m’a fasciné, en plus des qualités intrinsèques de ces musiciens. Ils semblent ployer sous le poids d’une destinée accablante. Comme si un sort jaloux avait exigé d’eux la rançon de leur succès. Cela ajoute à leur existence une dimension tragique en totale harmonie avec le heavy metal shakespearien qu’ils pratiquaient. Je pense que vous pourrez me fournir de quoi contacter ceux qui les ont côtoyés à l’époque : ils devraient être en mesure de me renseigner. Ces disparitions, m’a dit Serena, étaient directement à l’origine de la retraite précipitée de votre mari : elles l’avaient affecté au point qu’il avait renoncé à sa célébrité, le seul moyen à ses yeux de se soustraire à ce qu’il prenait pour une malédiction.

— Apparemment, il admettait sans surprise que ses anciens comparses aient succombé à leurs abus. Leurs morts, même aussi rapprochées, n’avaient rien d’imprévisible. Cependant, plusieurs fois, il a évoqué des circonstances troublantes.

— Plus précisément ?

— Des détails insolites qui le chiffonnaient, mais sur lesquels il ne s’est jamais étendu, comme s’il redoutait qu’en faire état ne le ridiculise, ou ne le compromette. En dépit de son mutisme entêté, j’ai cru saisir qu’il avait renié tout ce qui comptait dans sa vie pour échapper à ce qu’impliquaient ces circonstances particulières. Vous savez à quel point il était sensible aux symboles et aux présages. Il y avait perçu les signes d’une menace pesant aussi sur lui.

— Une menace ? »

Dans l’épisode suivant

Vernon Gabriel va devoir trancher entre menace réelle ou pressentiment paranoïaque Il lui faudra pour cela apprendre si les décès en série qui ont affecté les membres de Dark Theatre ne sont effectivement que de regrettables accidents, et en quoi les circonstances qui les entourent peuvent troubler à ce point. L’Arpeggio Oscuro passera donc bientôt en sixième pour un épisode qui s’annonce Plus rapide que la mort.

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Ce qu’il convient de savoir…

La précieuse guitare reçue par Serena Di Sante repose à présent dans la tombe de son frère, ex-leader de Dark Theatre, un groupe de rock aussi alambiqué qu’ésotérique. Des funérailles étrangement anonymes, encombrées de non-dits, qui laissent plutôt perplexe Vernon Gabriel, le marchand de musique de Camden Passage. Des doutes pèsent visiblement sur le suicide du défunt. Quelques éclaircissements s’imposent.