Vernon Gabriel émergea lentement de l’engourdissement dans lequel il était plongé. Il avait l’impression d’habiter un corps flasque, aux fibres dénouées. L’endroit où il se trouvait se perdait dans une sorte de brouillard floculeux. Deux formes blanches, indistinctes, flottaient à proximité.

Ses sens retrouvèrent peu à peu leur acuité. Il réalisa qu’il était étendu dans un lit étranger. Une prenante odeur d’antiseptique imprégnait l’atmosphère, épaissie par un excès de chauffage. Un bip électronique pointillait l’air de son signal répétitif. Quand sa vue retrouva sa netteté, au bout de quelques minutes d’une laborieuse accommodation, Gabriel comprit en identifiant le duo de silhouettes pâles qu’il était allongé dans une chambre d’hôpital, surveillé par un médecin et une infirmière.

« Je vous souhaite un bon retour parmi nous, monsieur Gabriel, déclara l’homme qui portait un stéthoscope en licol. Je suis le docteur Graham. Pouvez-vous nous dire quelque chose ? Comment vous sentez-vous ? »

Le praticien s’exprimait avec la voix lénifiante d’un anesthésiste. Maître Vernon se crut un moment sujet à une hallucination car l’homme présentait une ressemblance sidérante avec Wilko Johnson, le guitariste malingre de Dr Feelgood…

Gabriel répondit par un « Où suis-je ? » proche du grommellement, trois pauvres syllabes rauques qui eurent bien du mal à s’extraire de son gosier.

« Ne forcez pas votre voix, lui conseilla Graham. Vous devriez retrouver assez vite la maîtrise de vos cordes vocales. Toutes ces journées de silence forcé ont rouillé la mécanique, c’est normal. Vous vous trouvez au Charing Cross Hospital. Comme je suppose que vous ne vous souvenez pas pour le moment de votre accident, je vais vous mettre au courant de ce qu’il vous est arrivé. N’hésitez pas à m’interrompre si vous peinez à suivre, ou si m’entendre vous donne mal au crâne. Dans ce cas, nous remettrons le flash-back à plus tard. Je suis cependant persuadé que vous êtes parfaitement réceptif, apte à comprendre, et sans doute impatient d’apprendre comment vous vous êtes retrouvé ici. »

Gabriel leva le bras pour acquiescer de la main, un geste d’une étonnante difficulté. Son membre ankylosé lui donna l’impression de peser un quintal tant il peina à le soulever du drap.

Le docteur Graham renvoya d’un geste l’infirmière qui l’assistait, s’assit sur une chaise placée au chevet de Gabriel et se lança dans un exposé qui tenait autant du fait-divers que du bilan médical. Il apprit à son patient que celui-ci avait été trouvé inanimé chez lui et conduit d’urgence dans son service, en proie à ce qui s’apparentait à un coma profond. Graham ne tarda pas à s’apercevoir que ce diagnostic était erroné. L’inconscience de Gabriel n’avait rien à voir avec un état comateux ordinaire.

Selon le médecin, il s’agissait d’un cas plus exceptionnel, qu’il ne pouvait définir que par une forme inédite d’autosédation. Tout se passait comme si son sujet avait été tétanisé sous l’effet d’une sorte de survoltage cérébral. Son corps avait réagi en se plaçant de lui-même en état de stase généralisée. Ses fonctions vitales s’étaient mises au ralenti, comme pour une hibernation. Son cœur battait avec une extrême lenteur. Aucune assistance respiratoire n’était nécessaire, en dépit du rythme affaibli des poumons.

Ce qui en revanche empêchait d’assimiler cet état végétatif à un coma, c’était la fantastique activité mentale signalée par les électroencéphalogrammes. Le cerveau de Gabriel semblait en ébullition, et cette effervescence s’était prolongée sans le moindre répit tant qu’avait duré sa léthargie.

« Combien de temps ? ânonna Gabriel.

— Près de trois semaines.

— Quel jour sommes-nous ?

— Le 16 mars. Nous vous avons réceptionné le 25 février. »

Gabriel réalisa à ce moment que sa mémoire était bien plus affûtée que ses capacités physiques. Les données qu’elle lui transmettait avaient de quoi le stupéfier. Le 25 février était le jour où, dans son existence d’origine, il avait exécuté l’arpège à l’envers, le jour où il avait été propulsé sur cet autre plan de la trame.

« Quelle heure est-il ? » demanda-t-il, comme si cela pouvait revêtir la moindre importance pour quelqu’un émergeant d’une vingtaine de jours de néant.

« Deux heures de l’après-midi. Vous avez émis les premiers signes de réveil il y a environ une heure. »

Sentir ses lèvres fruitées

Gabriel connut un moment de totale incompréhension. À 01 PM ce 16 mars, il se trouvait à Coldmole Cottage, loin de Fulham Palace Road. C’était à cet instant précis qu’il avait reçu le singulier appel téléphonique, et qu’avait retenti à son oreille cette forme inédite de l’arpège. Il réalisa soudain ce que cela signifiait : il venait de réintégrer la dimension initiale de sa vie, après trois semaines de séjour quelque part ailleurs sur la trame du destin.

Tandis qu’il peinait à admettre cette idée d’un retour inopiné dans son histoire originelle, le docteur Graham poursuivait le récit de sa crise. Tout avait été tenté pour le sortir de ce sommeil pathologique dans lequel il avait sombré : stimuli chimiques, électriques, mentaux. Sans aucun résultat.

« Face à ces échecs répétés, un de vos proches a suggéré une autre forme de stimulation. Acoustique, celle-là. Comme je n’avais aucune compétence dans ce domaine, je m’en suis remis à ses propositions. Cette personne s’est chargée de concevoir le protocole thérapeutique, a fait installer ici l’équipement nécessaire. Et cela a marché. Il ne fait aucun doute que c’est cette méthode pour le moins originale qui vous a ramené vers nous. Votre sauveur a été prévenu de cette heureuse issue. Il est en chemin. Il ne devrait plus tarder maintenant. »

Comme si elle s’était entendue interpellée par ces mots, Serena Di Sante fit brusquement son entrée dans la chambre.

« Mais c’est vrai ! s’exclama-t-elle. Vous êtes réveillé ! »

Elle se rua vers le lit, emportée par une allégresse presque puérile. Son arôme de lotus vint flatter les narines renaissantes de Gabriel. Il s’attendait à se retrouver aussitôt enfoui dans sa chevelure fauve, à sentir ses lèvres fruitées humecter sa bouche desséchée. Elle se limita à prendre sa main entre les siennes, et à la presser avec plus de compassion que de tendresse.

« Vous ne pouvez savoir à quel point je suis soulagée de vous voir éveillé. »

Soulagée… Pas heureuse. Cette absence d’affection déclarée, la retenue manifestée dans ses propos autant que dans ses gestes, tout confirma à Gabriel qu’il était bien de retour en l’état antérieur des choses, dans cette vie où aucune idylle ne s’était nouée entre Serena et lui. Sur le moment, il ne sut s’il devait se réjouir d’avoir réintégré sa seule existence authentique, ou se désoler de voir abolie la complicité amoureuse qui les liait.

« Je vais vous laisser un moment, s’excusa Graham. D’autres patients m’attendent. De toute façon, mademoiselle Di Sante est bien plus à même que moi de vous expliquer par quel procédé singulier elle est parvenue à vous rappeler à la conscience. C’est à elle plus qu’à moi que vous devrez vous montrer reconnaissant. »

Une fois le médecin sorti, un long silence s’établit entre Gabriel et sa visiteuse. Celle-ci paraissait déguster ce moment, non parce qu’il lui apportait du réconfort, ou l’émouvait de quelque manière, mais simplement comme un instant de triomphe. On lisait dans son intense regard vert la satisfaction d’une victoire brillamment acquise. À la limite, la jeune femme semblait se réjouir davantage d’avoir eu raison que de voir Gabriel tiré d’affaire. Il n’y avait décidément plus d’effusion entre eux. Parce qu’il n’y en avait jamais eu. À moins qu’il n’y en eût pas encore…

« J’ignore ce qu’il s’est passé, mais puisqu’ apparemment je vous dois mon réveil, je vous remercie pour votre intervention, quelle qu’elle soit. Je suis très curieux d’apprendre comment vous vous y êtes prise. Racontez-moi vite tout ça.

— Vous êtes peut-être encore trop faible, le ménagea Serena.

— Il est certain que je ne suis pas tout à fait prêt à courir un mile. Je me sens par contre assez fringant du bulbe pour accepter une mise à jour de ma mémoire.

— Si vous insistez… »

Gabriel avait pris grand soin de renoncer à la familiarité de langage qu’il avait adoptée durant sa liaison imaginaire avec la flamboyante Italienne. Il en éprouva la même gêne que dans la situation inverse, telle qu’il l’avait vécue lors de sa supposée excursion dans une dimension parallèle. S’éloigner volontairement de Serena était aussi déconcertant pour lui que l’avait été auparavant son acclimatation à leur proximité inopinée.

Sans cesser de lui tenir la main, Serena entreprit d’expliquer tout ce qu’il était advenu depuis que Vernon Gabriel avait quitté son basement flat de Chelsea, au matin du 25 février. Il venait de rencontrer Mahindana à Mimosa Street et était encore bouleversé par le spectacle atroce du corps sans vie de Marco De Ridder, inséré sans prière entre les deux guitares lyres coréennes. Serena l’avait senti réellement affecté. Elle avait même failli le retenir quand elle l’avait vu partir pour Charlton Place d’un pas mal assuré.

Andy avait appelé la jeune femme en fin de matinée pour lui apprendre qu’il avait retrouvé son patron inconscient dans l’appartement de l’étage. S’étonnant de ne pas le voir descendre au magasin, le petit luthier hirsute était monté aux nouvelles. Gabriel gisait dans son living, au pied de la table où trônait la lyre jumelle. Ni Andy ni les secours appelés en urgence ne furent capables de le ranimer : il restait insensible à toute sollicitation. Il avait été aussitôt transféré à Charing Cross.

Une obscure série de chiffres et de lettres

Serena s’était rendue à son chevet aussi vite que possible. La perplexité des médecins ne la rassura guère. Elle vint régulièrement aux nouvelles dans les jours qui suivirent, et faute d’en recevoir, ne put que veiller impuissante auprès d’un Gabriel dans les limbes. Une semaine plus tard, les meilleurs spécialistes n’avaient obtenu aucun résultat. Ils se perdaient en conjectures embarrassées face à une léthargie si inaccoutumée. Même s’il ne s’agissait pas d’un coma véritable, cet état d’inconscience risquait de se prolonger, sans qu’il fût possible d’en estimer la durée.

La sœur d’Adrian Di Sante se rappela alors que Gabriel, peu avant de prendre congé, avait évoqué la possibilité de jouer l’arpeggio dans le désordre, avec l’espoir irraisonné de mettre un terme au cauchemar dans lequel il se débattait depuis sa découverte. Qu’on l’ait retrouvé abattu au pied de l’instrument semblait indiquer qu’il s’y était risqué, la mélodie produite ayant provoqué on ne savait quelle forme de commotion cérébrale. L’on pouvait facilement prêter ce genre d’effet à un schéma harmonique assez malsain pour, sous sa forme de départ, pousser les gens à errer des heures à l’aventure, sans la moindre conscience de leurs agissements. Si tel était le cas, il n’était pas insensé de supposer que ce qui avait été provoqué par l’arpège pouvait être réparé par lui.

Sans entrer dans des détails qui l’auraient conduite à un séjour apaisant en chambre capitonnée, Serena avait suggéré au docteur Graham de recourir à des stimulations acoustiques. Gabriel vivant en permanence dans un environnement musical était susceptible de réagir à une sonorité familière, prétendit-elle. Guidée par une prudence compréhensible, à aucun moment elle n’avait évoqué l’arpège ni précisé à quel type d’excitation mélodique elle songeait recourir.

Dès qu’elle eut une idée précise de ce qu’elle allait entreprendre, Serena se rapprocha d’Andy. L’assistant du Nashville Duke adhéra sans hésitation à son projet, s’attelant aussitôt à la tâche. Ils partirent de l’enregistrement de l’arpeggio réalisé par Gabriel et son luthier dans le but de piéger Marco De Ridder à Coldmole Cottage. Chaque note en fut échantillonnée, puis numérisée séparément afin de procéder ensuite à toutes les combinaisons possibles. L’accord de répons fut également passé au sampler, avant d’être soumis à une analyse acoustique destinée à formuler les règles de résonance sympathique qui présidaient à son apparition. Il en résulta une sorte de fonction biscornue à laquelle Serena ne comprit rien, une obscure série de chiffres et de lettres propre à donner la migraine aux mouches, mais qui, une fois testée de façon répétée sur différents assemblages de notes, se révéla parfaitement opérationnelle. Tout cela effectué à l’analyseur de fréquences : il n’était pas question d’écouter à tympan découvert des sons aussi pernicieux, les courbes de l’oscilloscope suffisaient.

Andy équipa ensuite un puissant ordinateur d’un logiciel capable de calculer toutes les variations potentielles de l’arpège et de les exécuter les unes à la suite des autres à partir des données sonores précédemment échantillonnées. L’idée de Serena consistait à installer cet appareillage dans la chambre où végétait Gabriel, équiper ce dernier d’écouteurs et laisser la machine passer en revue les innombrables possibilités de mélodies qu’elle avait calculées. Il ne resterait plus dès lors qu’à espérer que l’une ou l’autre de ces compositions annulerait l’effet de celle jouée par Gabriel. Le docteur Graham, désarmé face à ce cas qui le dépassait, avait validé l’expérience, mené par la puissance de persuasion d’un « Après tout, pourquoi pas ? » à la mesure de son désarroi.

Cela faisait donc près de dix jours que le PC ajouté aux moniteurs de surveillance médicale dévidait ses grappes de notes. Jusqu’à ce 16 mars où l’éveil escompté s’était finalement produit.

« Il est alors possible de déterminer la combinaison qui m’a éveillé, en conclut Gabriel, trop hâtivement peut-être.

— Ce n’est pas aussi simple, le réfréna la jeune femme. »

Quand Graham avait appelé Serena pour l’informer de l’événement, il lui avait appris que l’étude immédiate de l’électroencéphalogramme n’avait révélé aucune secousse notable. L’effervescence cérébrale affectant Gabriel était si intense qu’une péripétie mentale de plus n’était pas décelable. Le fait est que ce bouillonnement interne avait décru en même temps que son patient donnait des signes de réveil de plus en plus manifestes.

« Rien ne prouverait alors qu’une des variations de l’arpège m’ait tiré du sommeil, souligna Gabriel, avec une présence d’esprit qui le surprit lui-même.

— Au contraire, le détrompa Serena. C’est une chose établie. Graham en est convaincu. Vous devez savoir que dans les premières minutes de l’expérience, vous vous êtes montré immédiatement réceptif à ces stimulations. À chaque nouvelle forme de l’arpeggio, votre corps a répondu par des tressaillements. L’équipe médicale a donc placé des capteurs de contractions musculaires afin d’effectuer un suivi de ces sursauts. Il s’en est produit un beaucoup plus intense que les autres juste avant que vous ne donniez les premiers signes de remontée.

—.On connaît donc l’heure précise de mon réveil. Ce qui devrait permettre d’identifier l’accord qui m’a délivré.

— Hélas, je n’ai pas songé un instant à faire synchroniser l’ordinateur avec le système de monitoring. Compte tenu de la vitesse de défilement des arpèges, il est possible de situer approximativement quand l’événement s’est produit, mais avec une marge d’erreur conséquente. On peut le deviner à une dizaine d’occurrences près. Pourquoi ? Vous avez envie de reproduire l’expérience ?

— Une fois me suffira, Dieu merci, protesta Gabriel. Je ne tiens pas à connaître une nouvelle fois cet état de bois mort. Toute ma reconnaissance, vraiment, pour m’avoir apporté l’étincelle. »

En même temps qu’il savourait sa résurgence, qu’il sentait la vie irriguer à nouveau son corps encore gourd, le Nashville Duke se trouva envahi de pensées ambiguës. Il s’étonnait de l’extrême précision avec laquelle il se rappelait tout ce qu’il avait imaginé durant sa léthargie prolongée. Il était capable de décrire le cours de ces vingt journées d’aberration comme si elles étaient les plus mémorables de son existence. Comment était-ce possible ? Jamais il ne s’était souvenu si nettement de ses rêves ni d’idées fortuites. La plupart de ses songes, éveillés ou pas, s’évaporaient immanquablement par une évanescence naturelle. Seuls quelques-uns, plus marquants, subsistaient. Il n’y avait que le vécu, lui semblait-il, qui fût capable de s’imprimer en lui avec une force pareille.

« Qu’est-ce qui vous préoccupe ? lui demanda Serena, sensible à sa perplexité.

— Je repense aux paroles prononcées par Graham à mon réveil. Du moins les premières que j’aie perçues. Il m’a souhaité un bon retour parmi vous. Comme s’il pensait que pendant trois semaines je m’étais trouvé transporté dans un autre monde. »

L’image d’une immense trame de tissu diaphane se présenta à son esprit, se mouvant à l’infini sous le souffle d’une brise venue d’ailleurs.

Dans l’épisode suivant

Suivant la pente de ses doutes, Gabriel va se livrer à une analyse minutieuse des souvenirs conservés de son séjour supposé sur l’autre plan de la trame. Si beaucoup de choses y relèvent effectivement de la pure élucubration, d’autres, plus troublantes, correspondent par trop à des réalités que le Nashville Duke est censé ignorer. Vous apprendrez quelle conclusion il en tire dès l’épisode suivant : En plongée.

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Ce qu’il convient de savoir…

Alors que Vernon Gabriel raconte à Antonio Guarneri comment il a neutralisé leur adversaire commun, Giancarlo Rezzi. Il a usé de l’arpège pour soumettre le maître de la Loge de soie à un chantage à sa façon. Le Nashville Duke prétend à présent avoir piégé Guarneri en recourant au même subterfuge.

Pour en savoir plus

- sur le coma
- sur la sédation

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- le Charing Cross Hospital