Au lendemain de son retour à la conscience, Vernon Gabriel fut transféré dans une autre aile du Charing Cross Hospital afin de bénéficier d’une semaine de rééducation. Son corps engourdi par vingt journées d’immobilité avait besoin d’être remis en état de gigoter. Il lui fallut donc se plier aux exigences de ce traitement, et se prêter à des séances répétées de manipulations kinésiques, d’ergothérapie et de divers massages psychologiques. Ces soins astreignants lui laissèrent néanmoins tout loisir de réfléchir à sa situation, on peut même dire de la ressasser. Il s’était mis à penser à reculons, ne cessant de réviser l’enchaînement de péripéties dont son cerveau avait créé l’illusion. Les choses étaient si nettes dans son esprit qu’elles ne paraissaient en rien le fruit d’un quelconque délire. Il en vint même rapidement à se demander si ces divagations n’éclairaient pas d’un jour nouveau les circonstances récentes de son existence réelle.

Il avait d’abord renoncé, peut-être prématurément, au mirage de la trame, tant il était évident que tout ce qu’il avait cru vivre sur un autre niveau de destinée n’était que le fruit de son imagination émancipée. Il n’en voulait pour preuve que l’influence décisive de ses lectures sur le déroulement de la plupart de ces épisodes fictifs. De toute évidence, l’utopique bouquin de Schneider-Heissenkröten, La trame de la vie, avait imprégné ses songes. Le souvenir de ces pages visionnaires, frais de quelques mois à peine, avait orienté leur cours erratique, allez savoir pourquoi.

Il en allait de même de ce qui s’attachait à la figure baroque d’El Loco. Gabriel vouait une inextinguible admiration aux textes d’Edgar Allan Poe. C’était également une inspiration majeure pour le Grand Cinglé. Cette commune adulation pour le poète de Baltimore lui avait dicté les innombrables réminiscences qui avaient émaillé les visites à Moaning Manor et à Dunwich. Ses fantasmes s’étaient naturellement saturés d’images empruntées à La chute de la Maison Usher, au Masque de la Mort Rouge, à La cité en la mer. De même l’épisode du Wooden O, fortement décalqué sur sa propre virée à l’Ice Age, s’était logiquement paré des références shakespeariennes dont étaient adornés les morceaux de Dark Theatre.

Son esprit en surchauffe, s’embrasant de ces combustibles littéraires, s’en était nourri pour une flambée mentale dont le processus ne présentait en somme aucun mystère. Tout cela n’était qu’un rêve fermenté, né des levures de son intellect. Quant à sa liaison d’emprunt avec Serena, il préféra ne pas s’appesantir sur les désirs inavoués qui l’avaient engendrée…

Un doute persistant l’empêcha néanmoins de rejeter comme telle cette dérive onirique, ainsi qu’on s’empresse au réveil de repousser les ultimes visions d’un cauchemar oppressant. Une telle construction cérébrale n’avait nul besoin d’un temps considérable pour dérouler ses extravagances. Quelques minutes de rêve suffisaient d’ordinaire à donner l’illusion d’une histoire de plusieurs heures, voire de plusieurs jours. La fulgurance du cerveau se dispensait d’obéir aux contingences de la durée commune. Or, dans le cas de son trip au long cours, tout s’était déroulé en temps réel. Ces trois semaines de démêlés imaginaires avec Di Sante, De Ridder, Guarneri et Rezzi s’étaient écoulées sur autant de jours que nécessaires à leur crédibilité.

Sans entrer dans des détails qui l’auraient fait passer pour aussi dérangé qu’El Loco, Gabriel en toucha deux mots au psychologue de Charing Cross chargé de son suivi. Celui-ci lui démontra, en termes aussi savants que lénitifs, qu’il subissait de la part de son cerveau un phénomène de rationalisation, ou de normalisation. Perturbé par une suractivité prolongée, son intellect saturé cherchait de lui-même à retrouver sa quiétude en lissant ce qui pouvait l’être. De tout ce qu’il avait produit durant sa phase de prolifération, il ne retenait qu’un enchaînement partiel de faits susceptible de s’inscrire dans la durée véritable de la crise. L’explication ne convainquit pas vraiment Gabriel. La sensation persistait en lui d’avoir réellement vécu tout ça.

Une idée conservée de ses heures de remue-méninges émergea alors. Quand il s’était cru transporté sur un autre niveau du Grand Canevas, il s’était demandé à quoi s’occupaient pendant ce temps les autres Gabriel. Celui dont il avait pris la place dans les bras de Serena s’était-il trouvé transféré en échange dans son univers initial, condamné comme lui à déambuler dans un monde familier auquel il ne comprenait plus rien ? Ou bien, autre éventualité, son corps était-il resté en cale sèche dans son existence originelle, plongé dans un état végétatif, tandis que son esprit était parti batifoler dans une dimension différente ? Cette conjecture-là épousait à la perfection le singulier coma dont on venait de l’extraire.

Plus il y songeait, plus sa perplexité croissait. Le Nashville Duke n’avait-il pas exclu précipitamment la thèse absurde d’un séjour effectif dans une autre vie possible ? Il en vint à se dire que l’impression d’exactitude laissée par son passage dans les limbes méritait d’être approfondie. D’une façon ou d’une autre, il lui fallait mettre à l’épreuve cette troublante véridicité.

Une curieuse addiction musicale

Quand Serena Di Sante lui rendit visite, ainsi qu’elle s’y obligeait chaque jour, il lui demanda de lui procurer en douce un smartphone. L’usage des téléphones portables était banni dans l’enceinte de l’hôpital, mais le personnel soignant s’affranchissait avec si peu de vergogne de cette interdiction que Gabriel n’allait pas se priver de la braver à son tour. Quelques excursions sur le Net s’imposaient pour procéder aux vérifications qu’il souhaitait.

La jeune Italienne lui fournit dès le lendemain l’appareil désiré. Elle s’était même rendue illico à l’Angel Music Shop afin d’y récupérer le mobile personnel du marchand de guitares. Serena suivait la convalescence de ce dernier avec une assiduité exemplaire. Une telle attention de sa part était tout à son honneur, et plutôt flatteuse pour Gabriel, mais celui-ci en retenait le sentiment décevant que ces venues quotidiennes visaient davantage pour la demoiselle à s’assurer de la pérennité d’une victoire personnelle que de la santé réelle de son bénéficiaire. Elle avait adopté également à son égard une attitude protectrice qui l’agaçait un tantinet. Elle le choyait, le maternait, mais après avoir goûté avec elle dans ses songes à de si intenses embrassades, il espérait de sa part autre chose qu’un comportement de mère poule. Tout compte fait, leurs rapports s’avéraient désormais aussi faussés dans la réalité que dans le déroulé de leur idylle hypothétique.

Gabriel se garda de partager ses états d’âme avec Serena. Il prétendit avoir besoin du smartphone pour tromper son ennui. La jeune femme, quant à elle, se risqua à quelques allusions au problème qui les occupait avant l’accident, sans toutefois aborder franchement la question, peut-être dans un souci louable de ménager encore son protégé. Elle évoqua en termes nébuleux l’exécution de De Ridder et se demanda, comme à sa seule intention, si la fin tragique du Batave mettait pour eux un terme à la série de drames qui avait conduit à la mort de son frère. Gabriel les avait prétendus libérés désormais de tout péril, mais elle s’inquiétait du mystère entourant l’identité de celui dont l’intervention radicale les avait tirés d’affaire. Qu’un personnage aussi pervers hante leur existence ne cessait de l’angoisser. Autant de questions qui incitèrent davantage Gabriel à examiner de plus près le contenu de ses rêveries prolongées. Se pouvait-il que celui à qui ils devaient cette trêve fût un héritier de Guarneri, guidé par la vengeance, tel que celui qu’il avait croisé au cours de ses errances mentales ?

Afin de mesurer la crédibilité de son délire, Gabriel préféra examiner d’abord l’éventuelle justesse de certains points secondaires. Sans trop comprendre pourquoi, il commença par s’informer de ce qu’était réellement devenu le vieux Sam Hodgson, son estimé confrère de Denmark Street, censé avoir hérité d’Iron Swan et de ses sœurs à six cordes quand Adrian Di Sante avait inopinément déposé les armes. Dès que le plus acharné de ses kinésithérapeutes eut cessé de le pétrir, il alla se planquer sous son drap pour donner quelques coups de fil clandestins. Il appela celui qui avait succédé à Sam dans son échoppe. Le nouveau gérant lui apprit que son prédécesseur avait pris une retraite forcée et que celui-ci essayait de retrouver ses esprits perturbés dans une institution psychiatrique proche de Southampton. Il avait entendu parler d’une curieuse addiction musicale, sans pouvoir préciser davantage la pathologie en question.

Ce renseignement déconcerta évidemment Gabriel au plus haut point. Certes, son Hodgson à tête de Lennon ne séjournait pas dans une clinique de Kew, ainsi qu’il se l’était figuré, mais la vieillesse aux abois qu’il lui avait prêtée était une réalité. Comment avait-il eu une si juste intuition de la folie du bonhomme ? Qu’il l’eût rêvé sous la garde d’un docteur Edward s’expliquait aisément : le nom de ce praticien faisait rime et écho à celui d’Helen Hayward, l’élégante psychiatre de Knightsbridge qu’il avait rencontrée en enquêtant sur Phil Deschanel. Mais pour le reste ?

Il fouilla dans sa mémoire, se rappela les longues conversations tenues avec son voisin de pas-de-porte. Sam se déclarait souvent incapable de se passer du grand, du vital, de l’essentiel Rock’n’Roll – avec des majuscules dignes de couronner Dieu le Père. Il en absorbait à chaque heure du jour et de la nuit, s’en gavait comme d’une drogue, et proclamait que sa vie ne serait jamais que paroles et musique. Voilà qui expliquait comment le cerveau en ébullition de Gabriel le lui avait représenté victime de cette folie en soundtrack qui le tenait cloîtré dans la maison du docteur Edward. Il n’en restait pas moins vrai qu’Hodgson avait sombré pour de bon dans un dérangement comparable, à en croire le repreneur de son antre à boucan. Ce que Gabriel avait fantasmé se révélait exact, sur ce point du moins. Coïncidence ? Haute probabilité ? Cela l’interpella suffisamment pour qu’il se lance dans d’autres investigations du même type.

Il s'agissait de votre fantôme

Suivant dans ses pensées la piste d’Iron Swan, il revint sur la visite à Moaning Manor et les fumeuses négociations avec El Loco. Qu’en était-il dans la réalité ? Tout le monde connaissait les excentricités de ce dingo, largement diffusées dans la presse. Qu’il ait introduit ce personnage dans son délire à la suite de sa visite inventée à l’asile de Kew était dans l’illogique des choses. Il s’enfonça dans les méandres du Net pour tester la vraisemblance de leurs rencontres fictives. Un entrefilet ne tarda pas à lui sauter aux yeux : il y était mentionné que le rocker fou se terrait pour le moment dans le Berkshire, dans sa résidence de Mourning Manor. Le castel en pleurs… Sans doute Gabriel avait-il glissé sur cette information sans y prendre garde alors qu’il consultait la presse spécialisée – ce qu’il faisait régulièrement, mais plus par conscience professionnelle que par intérêt véritable, on le sait. La nouvelle s’était enfouie au plus profond de son inconscient, d’où l’avait tirée ensuite son imagination galopante. Mourning s’était mué en Moaning. Des pleurs aux gémissements, il n’y avait qu’un trébuchement, auquel l’avaient poussé ses lectures d’Edgar Poe. Quoi qu’il en fût, cela aussi était vrai.

Il put dès lors expliquer de la même façon son escapade à Dunwich, la cité engloutie. Il avait certainement lu, vu ou entendu quelque part un reportage sur la ville disparue, il y avait plus ou moins longtemps de cela, sans lui attacher là encore d’importance particulière. Il était persuadé que si on l’avait questionné avant le 25 février sur ce bourg du Suffolk, il aurait déclaré en toute sincérité ne rien savoir à son sujet. Son ciboulot échauffé s’était chargé d’exhumer cette bribe d’information tapie dans ses souvenirs, et de l’exploiter à plein.

Il avait probablement appris aussi par la bande que, dans l’évêché de Worcester, une église St John-the-Baptist accueillait les adeptes hirsutes du White Metal et qu’on y donnait des messes bien tapageuses. Il s’était vraisemblablement inspiré après coup du nom du saint qu’on y vénérait pour broder l’horrible anecdote du baptistère fatal. Tout se tenait, alors que cela aurait dû s’effilocher comme un rêve se périme.

C’était désormais pour lui une évidence : il était parvenu à bâtir en rêve une histoire en totale adéquation avec la réalité, s’emparant de graines d’informations enterrées dans ses tréfonds, les faisant germer, pour qu’éclose l’illusion d’une autre vie, proche à s’y méprendre de la vraie. Poussant plus avant sa réflexion, Gabriel en vint à se demander s’il en allait ainsi du reste ? Se pouvait-il que ce sommeil révélateur lui ait permis également de résoudre en songe toute l’affaire ? Qu’une cogitation souterraine, fondée sur des indices qui avaient échappé à sa clairvoyance ordinaire, ait dissous le mystère ? Rien ne semblait à présent plus probable à ses yeux que la faida dont l’avait entretenu l’héritier Guarneri, une lutte séculaire opposant les descendants du Cénacle et un groupe de réfractaires à l’arpège initié par Rezzonico. Il y avait là matière à d’autres vérifications, aussi affolantes fussent-elles a priori.

Gabriel en était à ce point de ses supputations quand Serena Di Sante fit son entrée dans sa chambre pour l’une de ses visites quotidiennes. Elle s’enquit de sa santé et de ses progrès, avec cette sollicitude maternelle qui lui déplaisait tant. Puis, passant du coq à l’âne, dans l’intention apparente de le divertir, elle l’informa d’une rencontre inattendue :

« Savez-vous qui j’ai croisé dans le hall de l’hôpital juste avant de monter vous voir ?

— Sa majesté la Reine, je sais. Elle venait juste de prendre de mes nouvelles.

— Désolée, je ne l’ai pas reconnue. Son chapeau avait dû s’envoler… Non, il s’agissait de votre fantôme.

— Mon fantôme ?

— Non, pas votre spectre en personne, seigneur Hamlet. Je veux parler de l’homme dont vous m’avez causé à votre retour d’Italie. L’individu qui ressemble tellement à Francesco Sforza, duc de Milan, prince de mes ancêtres. »

Gabriel en demeura pétrifié dans ses draps. Celui qui dans son délire se nommait Rezzi, celui que Guarneri junior lui avait présenté comme le plus redoutable agent de la Loggia di seta, l’homme de tous les dangers arpentait bel et bien Londres en ce moment. Voilà qu’une fois de plus s’avéraient ses fantasmes. Le Nashville Duke n’eut plus désormais aucun doute sur la conduite à adopter. Il devait prendre au sérieux ce qu’il aurait tant voulu tenir pour un rêve sans conséquence notable.

Dans l’épisode suivant

Puisque se confirme ainsi tout ce qu’il a conçu durant sa période de léthargie, Gabriel n’a d’autre solution que de reprendre un par un les éléments de solution que sa dérive mentale lui a apportés, vérifier si, en plus de Sforza, ne se trouverait pas aussi à Londres un héritier de Guarneri, et définir les mesures qui s’imposent face au danger que représentent ces personnages, si leur réalité est avérée. Une nouvelle phase de son enquête s’amorce, telle que vous la suivrez dans le prochain épisode : Charybde et Scylla.

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Ce qu’il convient de savoir…

Vernon Gabriel vient de s’éveiller d’un coma de forme inédite, durant lequel son cerveau, tournant à plein régime, lui a fait croire qu’il avait été transféré dans une destinée parallèle. Il doit son réveil à une initiative de Serena Di Sante, qui a su utiliser la puissance de l’arpeggio de façon astucieuse. Tout ne semble cependant pas s’expliquer pour autant.

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