« Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »

Mademoiselle Serena, les prunelles en feu, la chevelure électrique, avait fait une entrée fracassante dans l’Angel Music Shop. À sa suite se glissa, bien moins tonitruante, la pâle silhouette de Sonia Kristensen, apparemment de retour de son hivernage au Danemark. C’était un assaut en règle que venaient livrer à Vernon Gabriel les dames de pique du clan Di Sante. Le musicologue tenta d’esquiver l’attaque en se montrant onctueux :

« Heureux de vous revoir, Sonia. Les neiges danoises ont visiblement eu un magnifique effet sur votre teint. Êtes-vous en Angleterre depuis longtemps ?

— J’ai atterri hier. Je m’attendais à un retour plus paisible. On dirait que pour votre part vous n’avez guère hiberné.

— En effet. Je crois avoir beaucoup avancé dans l’affaire qui nous occupe.

— Plus que vous n’auriez dû, si j’en crois les dernières nouvelles du Net, intervint une Serena particulièrement remontée. J’ai étrenné il y a peu l’épatant petit logiciel d’alerte que propose mon moteur de recherche. Dès qu’apparaissent sur la toile les noms de Di Sante ou de Dark Theatre, je suis immédiatement avertie. Et je ne suis toujours pas revenue de ce que j’ai lu ce matin. On annonce que vous avez découvert les partitions qu’Adrian avait emportées à Stockholm il y a quinze ans. Qu’il est possible d’en tirer parti et d’enregistrer enfin l’album abandonné. Que vous n’allez laisser personne d’autre que vous s’en charger. Que vous avez déjà recruté cinq musiciens suffisamment fans des Dee Tees pour se substituer à eux. Que vous vous préparez à entrer en studio avec ce joli monde. Et que vous allez produire la chose, tout seul comme un grand. Dites-moi que je rêve, Vernon. Pour qui vous prenez-vous ? Et d’où sortez-vous au juste ces partitions ?

— De mon imagination, tout simplement. »

Serena Di Sante demeura interdite. Gabriel avait soufflé sa colère comme la flamme d’une bougie. Il ne restait dans le regard de la jeune femme qu’une vague incandescence. Just a candle flickering softly, comme disait la chanson.

« Il faut que je vous explique un certain nombre de choses, mesdames, reprit le Nashville Duke. Si vous voulez bien me suivre à l’étage. »

Ils gagnèrent l’appartement du haut. Gabriel pria ses deux visiteuses de s’installer le plus confortablement possible, leur servit un thé fleuri propre à les apaiser et se lança dans les explications promises. Il leur annonça qu’il avait quasi totalement résolu le mystère entourant la mort d’Adrian à l’Ermitage, ainsi que celle de ses partenaires avant lui. Il leur exposa l’histoire de la vendetta à rebondissements opposant les descendants du Cénacle Précieux aux zélateurs embrigadés par Rezzonico pour empêcher à jamais l’arpeggio de retentir. Il leur raconta comment, après deux siècles de manipulations mortelles, Adrian avait été à son tour choisi comme appât pour permettre au camp des premiers de s’en prendre une fois de plus aux seconds. Comment, sous le couvert de Logavel, qui contrôlait Spade Records – il l’avait vérifié – ces derniers avaient tenté de désunir le groupe grâce à Marco De Ridder, sans résultat. Comment les choses avaient échappé au contrôle des initiateurs du piège, si bien qu’ils n’avaient pu empêcher les éliminations successives des Dee Tees. De Ridder, secondé par Rabbleholme, avait fini par retrouver Adrian bien des années plus tard, en dépit des précautions prises, et l’avait lui aussi exécuté. Les héritiers du Cénacle les avaient à leur tour sortis du jeu, avec le décorum nécessaire, ce qui avait entraîné l’arrivée à Londres de celui qu’il fallait se contenter de dénommer Sforza. Le jeu de massacre de cette infernale faida était destiné à se poursuivre si l’on n’y portait pas remède.

Gabriel s’abstint avec soin de préciser qu’il avait reconstitué le puzzle depuis son lit d’hôpital, emporté par le cours tourmenté de ses pensées à la dérive.

« Je ne dispose malheureusement d’aucune preuve de tout ça, regretta-t-il. J’ai remis en place toutes les pièces, mais il ne s’agit que de présomptions. Si j’étais en mesure de les confirmer, je serai à l’heure qu’il est dans le bureau de l’inspecteur Mahindana. J’ai donc dû me débrouiller seul pour trouver un moyen de confondre ces messieurs qui nous nuisent. Voilà pourquoi j’ai lancé l’information qui vous a tant fait bondir, chère Serena. Ces gens aiment user de la stratégie de l’appât : parfait, je ne vais pas me priver de l’employer en retour.

— Cette histoire de partitions miraculeusement retrouvées est donc un leurre ? insista la jeune femme.

— Pure invention de ma part.

— Et ce band que vous avez monté, ce projet de production aussi ? enchérit Sonia Kristensen, avec une œillade humide d’admiration qui déplut fort à sa belle-sœur.

— Ah non. Ça, c’est vrai. Je m’enferme dès après-demain avec ces jeunes gens entre les murs épais du Southgate Abbey Studio. »

Serena, en quête de la première objection venue pour se redonner une contenance, s’étonna qu’il ait disposé si vite d’un studio libre. Gabriel précisa que la crise de l’industrie musicale avait limité le nombre de projets en cours et que les studios d’enregistrement guettaient désespérément le client. Il était loin le temps où les Moody Blues publiaient deux albums par an.

« J’ai obtenu sans problème de quoi me glisser dans leur planning indigent. L’endroit me convient à merveille. Je connais la disposition des lieux pour m’y être rendu du temps où je louais des guitares aux groupes en session. J’espère y attirer nos adversaires. La crainte que ne résonne encore l’arpeggio oscuro devrait les motiver. Je manœuvrerai dès lors en sorte qu’ils ne nous causent plus jamais aucun tort.

— Mais comment comptez-vous vous y prendre ? s’inquiéta Serena. C’est bougrement risqué de vous offrir ainsi en pâture.

— Je vous remercie de tant de sollicitude mais ne vous faites pas de souci pour moi, la tranquillisa Gabriel. Je sais exactement comment agir. La tactique à suivre est aussi nette dans mon esprit que si j’avais déjà vécu tout ça. »

Gabriel était seul à pouvoir savourer la justesse d’une telle remarque.

Le charme morose du cloître

Deux jours plus tard, le Camden cow-boy investissait le studio de Southgate Abbey, une austère bâtisse perdue aux confins de Bracknell Forest, au bord d’un coin de lande oublié par l’urbanisation intensive du Buckinghamshire. Quand le légendaire Manor Studio avait fermé ses portes en 1995, à la suite du rachat de Virgin Records, des promoteurs bien inspirés avaient acquis, restauré et équipé ce vieux monastère, dans l’espoir d’offrir aux rockers en mal de tranquillité un lieu équivalent à l’antique boîte à musique aménagée à Shipton on Cherwell par l’astucieux Richard Branson. Le cadre, gothique à souhait, était susceptible d’inspirer les groupes les plus romantiques. Son atmosphère monacale conviendrait aussi aux managers exigeants, désireux d’assagir des ouailles davantage portées à la gaudriole qu’au recueillement. L’ancienne salle capitulaire était devenue local d’enregistrement ; la chapelle accueillait idéalement les plus grands ensembles, orchestres symphoniques, chœurs ; l’ex-scriptorium abritait désormais la cabine de mixage. Quant au cloître, il permettait aux musiciens d’y tourner en rond entre deux prises, dans l’attente d’une divine inspiration…

Après une notable période de succès, à la fin des années 90, l’effet de mode était passé et ceux qui recherchaient ce lieu pour sa qualité d’ambiance avaient été remplacés par des artistes forcés de s’y reclure, pour ne pas dire punis, en raison de budgets en drastique restriction. Dark Theatre lui-même y avait enregistré un de ses albums, mais ce n’était pas pour cette raison que Gabriel avait choisi de tendre ses filets au SAS, même si cette forme de retour aux sources rendait plus crédible sa prétendue entreprise de résurrection.

Le Nashville Duke avait recruté parmi sa clientèle les figurants destinés à son simulacre de production. Cinq jeunes hirsutes élevés aux riffs nourriciers des Dee Tees, trop contents d’être appelés à enfiler les gants de leurs maîtres à ferrailler. Gabriel savait qu’il devrait affronter leur dépit, voire leur colère, quand, une fois son tour joué, il leur apprendrait que tout cela n’était que gesticulation. Il espérait les apaiser en leur confiant que cette farce nécessaire avait pour but de venger leurs idoles de ceux qui les avaient réduits au silence.

Ce groupe d’émules plus qu’émus découvrit non sans réticences le lieu de ses futurs exploits musicaux. Cette journée de début avril était plus que sinistre, le genre de jour caverneux que réserve souvent le printemps britannique quand il se croit obligé de prolonger sans raison le mercredi des Cendres. Une pluie glaçante, un ciel de tombe, tout contribuait à plomber l’ambiance. Dans cet environnement funèbre, l’abbaye de Southgate rappelait qu’on n’y venait pas jadis pour rigoler. La morosité y sourdait de la moindre pierre. Ce sombre sous-bois, cette déprimante jonchée de lande, grise, spongieuse : le monastère donnait l’envie de croire en Dieu comme on rêve d’en finir. Cette disposition des lieux était une des raisons qui avaient poussé le Nashville Duke à choisir l’endroit. Son isolement avait poussé les propriétaires à l’entourer de caméras de vidéosurveillance. Qu’on vienne par les bois ou par la plaine, l’on ne pouvait échapper à leurs objectifs. Voilà qui le mettrait à l’abri de toute agression à l’improviste.

Le premier jour des sessions, puisqu’il ne disposait évidemment pas des partitions dont il avait proclamé la découverte, Gabriel astreignit son commando de métalleux à s’exercer en hors-d’œuvre sur quelques morceaux royaux du répertoire des Dee Tees. Cela les occupa jusqu’au soir. Pendant ce temps, il s’enferma dans la cabine en compagnie de l’ingénieur du son attaché au SAS afin de se familiariser avec la console et les batteries d’equalizers, harmonizers, compresseurs et réverbérations qui clignotaient autour de lui. Il constata que, conformément au souvenir qu’il en gardait, la régie donnait par une double baie vitrée, d’un côté sur le studio de l’ancien chapitre, de l’autre sur celui de la chapelle.

Quand la nuit s’annonça, aucun des musiciens ne souhaita profiter plus longtemps de l’hospitalité de Southgate Abbey. L’on y mettait pourtant des chambres confortables à la disposition des artistes désireux de passer la nuit sur place, au plus près des micros. Si jamais une idée soudaine leur venait en cours d’insomnie, ils n’avaient qu’un couloir à franchir pour aller l’enregistrer aussitôt. Les mercenaires de Gabriel, peu enclins à goûter sous la lune au charme déprimant du cloître, préférèrent regagner Londres, quitte à affronter les embouteillages du lendemain matin après s’être englué dans les bouchons du soir. C’était bien ce qu’avait escompté leur employeur. Persuadé que ceux qu’il souhaitait piéger ne tarderaient pas à agir, il tenait à déblayer le terrain pour leur permettre d’attaquer à leur aise. Il avait misé sur la puissance de repoussoir de l’endroit, devinant que ses jeunes loups ne désireraient pas s’y attarder plus que nécessaire. Si leur présence dans la journée empêchait toute tentative de l’ennemi, leur départ était une puissante invitation à s’approcher nuitamment.

Après avoir pris un dîner ascétique dans l’ancien réfectoire des moines, Gabriel s’excusa auprès de l’ingénieur qui lui avait tenu compagnie : il prétendit avoir à écouter avant de se coucher quelques rough mixes des répétitions du jour. Tandis qu’il s’esseulait face à la console, le monastère plongea dans un silence résigné. On y aurait entendu un rosaire s’égrener. Le Nashville Duke vaqua à ses préparatifs. Il plaça en position de lancement ses enregistrements, boucla les deux portes de coffre-fort qui donnaient accès à la pièce, l’une par le studio capitulaire, la seconde par la chapelle. Il n’existait aucun autre moyen de le rejoindre en cabine. L’épaisseur considérable des vitres renforcées ouvrant sur les salles attenantes le mettait à l’abri d’une agression éventuelle. Quant à l’isolation phonique, de tout premier ordre bien entendu, il se promettait de l’exploiter pleinement le moment venu.

Les ténèbres trompeuses de la lande

Gabriel s’enfonça confortablement dans son fauteuil, un immense siège à roulettes, au dossier enveloppant au possible, où l’on avait l’impression de se noyer d’aise. Pete Ward, le Houdini des manettes, disposait du même modèle à l’Izmir Voice : ce devait être une sorte de trône à producteur. Enfoui dans son bien-être, le Nashville Duke n’avait plus qu’à prendre son mal en patience, les yeux rivés sur l’écran splitté qui délivrait en simultané les images de vidéosurveillance. Restait à espérer que cette nuit serait la bonne. Ce dont il était quasiment persuadé, étant donné le soin avec lequel il avait diffusé dans les médias concernés la date précise de début des sessions. Ces messieurs ne pouvaient pas ne pas savoir, et lui savait parfaitement comment les recevoir. Ils avaient certainement placé l’abbaye sous surveillance depuis le matin. Les départs successifs des musiciens, puis de la plupart des membres du personnel leur donnaient l’opportunité d’agir sans délai.

La principale incertitude tenait à la possibilité de réaliser un coup double, plus difficile à gérer qu’un traquenard individuel. Il existait une forte probabilité que les deux clans se manifestent cette nuit simultanément, l’un cherchant à piéger l’autre. Cela présenterait l’avantage de les neutraliser en une fois, mais l’inconvénient de rendre plus périlleuse l’exécution de la manœuvre prévue. Tandis qu’il scrutait sur son moniteur les niches d’ombre du sous-bois et les ténèbres trompeuses de la lande, les scènes déjà vécues au cours de son passage dans les limbes défilèrent en quelques secondes dans son esprit : l’entourloupe de St-John-The-Baptist, le coup fourré du Grantchester, le chantage imposé à ces messieurs après les méfaits supposés de leurs doppelgängers. Tout cela avait été répété en songe. Il ne restait plus qu’à donner pour de bon la représentation, avec les quelques innovations et perfectionnements jugés nécessaires. Le chemin était tout tracé.

Il n’était pas encore minuit quand Gabriel surprit sur son écran quelques formes douteuses se mouvant dans l’obscurité des taillis. Il se colla au moniteur pour tenter de mieux y voir, mais rien de significatif n’apparut. Le vent s’amusait peut-être à lui jouer des tours.

Une voix s’éleva alors derrière lui, s’exprimant avec un accent italien aussi prononcé que suave.

« Un peu de patience, monsieur Gabriel. Ils sont en chemin. »

Le Nashville Duke fit brusquement tourner son fauteuil afin de faire face à celui qui l’interpellait de la sorte. À sa grande stupéfaction, il ne vit personne : il n’y avait que lui dans cette cabine. Était-il la victime d’une hallucination ? Des scories de ses jours de cogitation effrénée lui encombraient-elles le cerveau au point de produire de tels mirages ?

Le fauteuil de l’ingénieur du son, relégué dans un coin de la pièce, lui tournait le dos. Par-dessus l’appuie-tête se leva un bras. Une main esquissa un geste de salut. L’on ne pouvait deviner que quelqu’un se trouvait assis là en raison du considérable volume du dossier. Le siège pivota lentement sur son axe et celui qui venait de parler apparut. Un homme que Gabriel ne connaissait que trop : l’amateur de mandoline électrique, celui qu’il avait entrevu dans la Jaguar verte, le jour de sa sortie du Charing Cross, l’Antonio Guarneri de ses songes.

Dans l’épisode suivant

Comment le supposé Guarneri a-t-il pu se glisser dans la place avec la discrétion d’un fantôme ? Quelles sont au juste ses intentions ? Le plan élaboré par Vernon Gabriel est-il du coup remis en cause ? Patience. Les réponses à tant de questions vous seront fournies dans l’avant-dernier épisode de L’Arpeggio Oscuro : En une nuit si noire.

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Ce qu’il convient de savoir…

Sorti du sommeil révélateur d’un coma hors du commun, Vernon Gabriel s’est aperçu qu’il a résolu en songe toute l’affaire de l’Arpeggio. À quelques variations près, le contenu de son supposé délire se trouve confirmé par les faits. Ceux qu’oppose la faida séculaire née des découvertes du Cénacle se trouvent bel et bien à Londres. Gabriel sait désormais quel traitement leur appliquer.

Petit lexique à l’usage des néophytes des studios

- rough mix : mixage sommaire permettant de se faire une idée d’un morceau à peine enregistré, équivalent des rushes au cinéma