Vernon Gabriel éprouva une curieuse sensation quand il s’engagea dans Mollow Mews. Il y régnait un silence absolu, quasi surnaturel en comparaison de l’effervescence dominicale dans laquelle bourdonnait Columbia Road, juste à côté. L’archange d’Islington n’avait jamais entendu parler de cette rue à l’écart, mais il est vrai qu’il n’était guère familier de l’aimable dédale de Shoreditch. Devant lui s’alignait une double rangée de maisons basses, typiques de ce quartier de l’East End, avec leur unique étage et leurs façades de briques ternies par la pluie et la pollution. L’ancien cœur du Londres cockney subissait lui aussi depuis une dizaine d’années un inexorable lifting immobilier. Une bourgeoisie aisée avait accaparé les logements ouvriers, transformant en secteur résidentiel les troubles ruelles ceinturant Whitechapel.

Gabriel repéra le 27, une petite bâtisse tout à fait semblable aux autres, récemment rénovée. Quand il pressa la sonnette, son écho retentit longuement, comme s’il se propageait dans une infinie succession de pièces inoccupées. N’obtenant pas de réponse, le Nashville Duke s’apprêtait à renouveler son geste lorsqu’on lui ouvrit enfin.

Ce n’était visiblement pas Stefanie Finnegan qui l’accueillait. Sur le seuil, les paupières plissées et le sourcil froncé, se tenait une adolescente d’un âge difficile à définir en raison de son accoutrement. C’était un pur spécimen de Lolita gothique qui se dressait devant lui, avec des joues livides pommadées à l’excès, des yeux lugubres cernés de khôl et des oripeaux tarabiscotés mariant le noir et le mauve mieux qu’un convoi funèbre. Le seul éclat de cette triste donzelle émanait d’un regard d’un bleu violent, égaré dans les mèches envahissantes d’une chevelure anthracite veinée de retouches d’un vert cadavéreux.

« Vous avez rendez-vous avec ma mère, c’est ça ? bougonna la jeune fille d’une voix atone. Elle vient de téléphoner : elle arrive. Elle revient de son jogging à Haggerston Park. »

Elle avait prononcé jogging comme si elle pensait connerie.

« Installez-vous dans le salon, là, poursuivit miss Tristesse, sans honorer sa phrase de la moindre inflexion. Elle va pas tarder. Enfin… c’est ce qu’elle a dit…, ajouta-t-elle d’un ton désabusé. »

Siouxsie Junior lui désigna du menton un sofa encombré de coussins.

« Est-ce que je dois vous ajouter à la liste ? marmonna-t-elle ensuite.

— Quelle liste ?

— La liste de ceux qui se sont figurés devenir aisément mon beau-père… »

Sans attendre de réponse, elle fit volte-face, abandonnant derrière elle un lourd effluve de grand-messe, lys et encens mêlés. Elle ne se soucia pas davantage de son hôte, négligeant de lui proposer l’obligatoire tasse de thé. Elle précisa toutefois en s’éloignant d’un pas traînant :

« Si vous avez besoin, appelez-moi. Ah oui… mon nom est Death. »

Sous le coup de cette annonce extravagante, Vernon Gabriel se laissa choir dans le divan indiqué et prit son mal en patience. L’intérieur dans lequel il se trouvait ne trahissait en rien le passé de Stefanie Finnegan. Qu’elle ait été la compagne d’un des perpétuels agités de Dark Theatre paraissait impensable à la vue de cette décoration empreinte de sagesse autant que de conformisme. Tout ici n’était que luxe (modéré), calme (plat) et volupté (relative). Aucun souvenir, aucune icône ne rappelait les temps excentriques.

Gabriel avait décidé de mener ses recherches dans l’ordre. Il avait donc pris contact trois jours auparavant avec celle qui avait partagé l’existence de Chris Sledziewski, le premier des membres du groupe à périr prématurément. Sonia Kristensen lui avait aimablement confié la liste des personnes à contacter afin de recueillir les témoignages que la rédaction de son livre nécessitait. Il avait d’abord téléphoné à cette Stefanie Finnegan et rendez-vous avait été fixé chez elle pour ce dimanche matin de novembre.

Il n’y avait pas grande distance entre Islington et l’East End. Gabriel était venu en voisin. Un bref tronçon de métro d’Angel Station à Old Park, puis un trajet à pied raisonnable à travers Shoreditch. Tout sur le parcours avait ravivé en lui le souvenir de Di Sante. Il avait ainsi longé le cimetière de l’église Saint Leonard, placé sous l’inlassable vigilance de sa flèche monumentale. Un pâle soleil presque hivernal tentait de réchauffer les marbres de la nécropole. C’était là qu’étaient enterrés nombre de comédiens de l’époque élisabéthaine, les Burbage, Spenser, Sly, Colley, ceux qui avaient bravé les préjugés du temps et s’étaient illustrés sur les scènes du Theatre, du Globe ou du Rose. L’écho des vers de Shakespeare persistait sur ce quartier glorieux où était né le drame à l’anglaise. Autant de réminiscences qui assaillaient l’esprit de Gabriel en même temps que résonnait en lui le souvenir récent des riffs torsadés de Dark Theatre qu’il avait révisés.

Il avait mis à profit les temps morts que lui laissait son travail au magasin pour réécouter attentivement les six albums du groupe, s’imprégner de leurs paroles abstruses, parcourir diverses biographies. Somme toute, avec le recul, il avait davantage apprécié le heavy metal alambiqué de Di Sante & Co que lorsqu’il l’avait découvert durant les Nineties.

Si Dark Theatre lui apparaissait toujours comme un cas à part dans le rock britannique – le seul à s’être aventuré sur les voies à haut risque du hard rock progressif –, il le considérait désormais davantage comme un franc-tireur pétri d’originalité plutôt que comme un hiatus. Son particularisme provenait sans doute du fait que c’était le moins britannique des groupes anglais, pour reprendre la formule dont la presse rock nationale avait affublé les Dee Tees. Tous étaient certes natifs du Grand Londres, mais chacun s’enracinait au-delà du Channel, plus loin au cœur de l’Europe. Di Sante en Italie, et les autres en Pologne, Hollande, France et Allemagne. D’où un background culturel différent, une sensibilité moins british, un goût inné des fioritures et des abstractions. Autant de signes distinctifs qui avaient permis à Dark Theatre de s’extraire du commun des rockers insulaires.

Le marché aux fleurs qui se tient chaque dimanche sur Columbia Road avait également ramené les pensées de Gabriel vers Adrian Di Sante, alias Davison. Il s’était rappelé l’étonnante nef sous verre visitée avec Serena, peu après les obsèques. Tous ces bouquets colorés épandus à sa vue auraient pu s’épanouir dans la serre du paladin devenu jardinier.

Par delà la porte noire

Stefanie Finnegan rentra enfin de sa séance de jogging. Une grande pouliche blonde essoufflée, dont le survêtement rose fluo auréolé de sueur rendait une puissante odeur de suri et d’effort.

« Ma chauve-souris de fille a manqué à tous ses devoirs, évidemment, soupira-t-elle en découvrant son visiteur planté dans le sofa. Pardonnez cet accueil, monsieur Gabriel. Je vais vous servir un thé, et le temps que vous vous ébouillanterez le gosier avec, je vais prendre une douche et me rendre présentable. »

Le Darjeeling qu’elle lui offrit était encore plus brûlant qu’annoncé, et à peine consommable quand Mrs Finnegan réapparut plus tard, nimbée de l’arôme insistant d’un gel de bain au monoï. Elle avait troqué sa tenue de sport pour une autre, aussi immaculée que rutilante, qui lui donnait l’allure d’une barre énergétique : elle faisait sans doute partie des adeptes du négligé comme costume du dimanche. Le grain soyeux de son épiderme et une french manucure impeccable signalaient pourtant qu’elle devait recourir en semaine à un arsenal cosmétique bien fourni. C’était une sorte de gravure de mode en habit de stadier, dont les paupières de faon battaient joliment l’éventail par-dessous un flot de mèches d’un blond chimique.

« Votre si accueillante fille s’appelle réellement Death ? plaisanta Gabriel pour détendre l’atmosphère.

— C’est Beth en fait, rectifia Stefanie Finnegan. Mais elle refuse qu’on l’appelle autrement que Death. Elle est née il y a quinze ans, après le décès de Chris. Quand elle a été en âge de faire les comptes qui dérangent, elle a réalisé qu’elle avait été conçue avant l’accident. J’ai eu le tort de lui avouer que cela s’était même produit la veille. De ce jour, elle a considéré qu’elle était la fille de la mort. Elisabeth s’est alors complu dans le deuil et s’en est fait une parure. L’adolescence n’a rien arrangé : elle s’est métamorphosée en Barbie des abysses. Croyez-moi, Theatre of Tragedy, Tristania et autres ont résonné plus d’une fois par-delà la porte noire.

— La porte noire ?

— C’est ainsi que cette joyeuse luronne a repeint l’accès à sa chambre. Son antre est à peu près aussi accueillant que l’intérieur d’un cercueil, encombré de décorations macabres, tenu dans une pénombre constante. Elle y vénère comme des reliques les souvenirs hérités du groupe de son père. Elle m’a appris un jour que ses camarades de classe l’appelaient Death au lieu de Beth. Elle a alors ajouté de sa voix d’encagoulée : “ Ça me va tout à fait. ” Ne l’appelez pas autrement si vous désirez vous en faire une amie. »

Gabriel ne tenait pas à ce point à s’attirer la tendresse de ce ténébrion… Pendant qu’il songeait à l’improbable au-delà que bornait la porte noire, Stefanie Finnegan en vint au motif de sa visite :

« Cela m’a fait un choc, l’autre jour, au téléphone, quand vous m’avez appris la mort d’Adrian. Si Sonia avait mon adresse, elle aurait quand même pu m’envoyer un faire-part.

— Sans doute l’aurait-elle fait, l’excusa Gabriel, si Di Sante n’avait pas tellement tenu à finir dans l’anonymat le plus complet. Cela dit, elle ne m’a fourni que votre nom : je me suis débrouillé seul pour savoir comment vous contacter.

— Ainsi, vous allez consacrer un livre aux Dee Tees, monsieur Gabriel ? Était-il nécessaire d’attendre pour cela que le dernier d’entre eux ait cassé son ultime corde ?

— C’est un pur concours de circonstances qui m’a conduit à m’intéresser à ces garçons seulement maintenant. Il est toujours temps de réparer l’oubli, non ? Je suis sûr que vous allez m’apprendre beaucoup de choses passionnantes sur ce groupe hors du commun, l’embauma-t-il en déclenchant son dictaphone. Je vous remercie infiniment de m’accorder cette interview. Autant commencer par le début : comment avez-vous connu Chris Sledziewski ? »

L’ancienne compagne du batteur de Dark Theatre, avant de répondre, ébroua sa crinière encore humide. Elle relata ensuite sa rencontre avec celui que l’on avait surnommé Iron Lung, tant étaient époumonantes les accélérations produites sur sa double grosse caisse, et impressionnante la force motrice qu’il conférait au groupe. Dans les années 90, Miss Finnegan travaillait au New Musical Express. Moitié journaliste, moitié groupie, de son propre aveu. Elle avait renoncé au journalisme pour partager l’existence trépidante de Monsieur Poumon d’acier. Celui-ci, à jamais fonceur, et donc d’une incurable imprévoyance, l’avait laissée sans la moindre disposition testamentaire en sa faveur. Elle avait donc repris sa profession et trimait à présent pour un groupe de magazines de mode.

« Je pensais ne jamais rien connaître d’aussi hystérique et d’aussi désaxé que le milieu du rock, précisa-t-elle à ce propos. Je me trompais. Cet univers de prétendues midinettes est largement aussi détraqué, poudré à la cocaïne et vicié par la plus corrosive des jalousies, croyez-moi. Heureusement, cela me paie de quoi offrir ses tartines de fard à ma Batgirl. »

Ce gracon ne vivait que sur la voie rapide

Elle évoqua ensuite sa vie avec son Christopher, les relations entretenues par celui-ci avec les autres membres du groupe, les limites de sa contribution musicale – telles qu’elle était en mesure de les percevoir.

« J’ignore totalement ce qui s’est passé à Stockholm, précisa-t-elle, anticipant l’inévitable question. Leur producteur avait exigé qu’aucun proche ne les accompagne. Ni filles ni curieux, dehors les parasites : il voulait enregistrer à studio fermé afin d’obtenir du groupe un maximum de concentration. Ils sont revenus fâchés à mort, sans que jamais Christopher ne daigne m’en présenter la véritable raison. Dissensions insurmontables, divergences radicales, radotait-il, comme si c’était là le destin inéluctable des groupes de rock. Ce qui m’a surprise le plus fut que la troupe éclate totalement, sans même se scinder en clans opposés. Le motif de la querelle avait dû être d’une extrême gravité pour les éparpiller à ce point. Ils ne se sont jamais réconciliés ensuite.

— Ils ont quand même assisté aux funérailles de votre compagnon, je suppose.

— Seul Adrian a daigné se déplacer.

— Ce qui explique, glissa Gabriel, qu’il était informé des circonstances singulières entourant la mort de son batteur.

— Des circonstances particulières ? Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Ce fut un accident de circulation aussi ordinaire que prévisible. Christopher était un fou de vitesse. Ce garçon ne vivait que sur la voie rapide. S’il a acheté à l’époque cette maison perdue dans le Kent où nous avons vécu quelques années, c’était uniquement parce qu’elle possédait suffisamment de garages pour parquer sa collection de bolides et parce qu’elle se trouvait à deux coups de volant du circuit de Brands Hatch. C’est d’ailleurs en revenant d’un meeting de courses que Chris, sans doute ivre de surrégimes, a planté sa Dodge à peine payée dans un muret plus dur que lui.

— Rien d’insolite ne s’est produit alors ? insista le Camden cow-boy.

— Vous êtes du genre têtu, vous, se débattit Stefanie Finnegan. Absolument rien d’étrange ne s’est passé. À part peut-être…

— Quoi donc ? frémit Gabriel.

— Une histoire de stickers. Rien de bien palpitant. Un jour, dans un parking souterrain de Londres, alors qu’il récupérait sa Viper, Chris a noté que quelqu’un avait ajouté un autocollant sur l’une des ailes. Un guépard en pleine course. Cela lui a plu, il l’a laissé en place. Un peu plus tard, ce fut le sticker d’un tourbillon qui fut collé sur la trappe de réservoir, alors qu’il faisait du shopping à Dartford.

— Étant donné les goûts musicaux qu’il affichait, je me doute bien qu’il n’effectuait pas un pèlerinage aux maisons natales de Mick Jagger et Keith Richards.

— Ah ? J’ignorais que ces lascars étaient du Kent. Avec leur dégaine et leur trogne, je les imaginais plutôt ressortissants de Soho. Quelques jours plus tard, alors que la voiture était garée devant la maison, l’image d’une balle en vol fut ajoutée sur l’autre aile. Christopher comprit que c’était là l’hommage d’un fan un peu dérangé.

— Pourquoi cela ?

— Eh, s’indigna-t-elle, révisez vos classiques si vous tenez à publier un livre crédible ! C’était comme dans Faster.

Faster (than death) ? Le morceau du troisième album ? Celui qui avait fait passer le Speed King de Deep Purple pour une tortue à bout de souffle ?

— Voilà qui est mieux, monsieur l’érudit du rock. C’étaient trois références au refrain : Faster / Than a cheetah on the run / Faster / Than a whirlwind in the storm / Faster / Than a bullet thru’ the air / Faster than death. Excusez-moi de ne pas vous l’avoir chanté, par respect pour la belle voix de Phil. Le harcèlement invisible de ce supporter sans gêne a à peine dérangé Chris. Il a grogné juste pour le principe : qu’on respecte si peu son précieux engin n’a provoqué chez lui qu’un vague agacement. Somme toute, ces stickers de circonstance flattaient son amour de la vitesse et ne déparaient pas sa chère Dodge.

— Adrian a-t-il été instruit de ces détails ?

— Lorsqu’il est venu aux obsèques, il signore Di Sante est passé devant le garage de Longfield où la carcasse de la Viper avait été déposée à côté des pompes à essence. Il s’est arrêté pour l’examiner, et a remarqué les autocollants. Il m’en a parlé après la cérémonie, et je lui ai appris comment ils étaient arrivés là.

— Je suppose que cette Dodge a été expertisée.

— Une inspection vite bouclée, pour ne pas dire bâclée. Pourquoi s’attarder sur les motifs d’un accident aussi probable, n’est-ce pas ?

— Je vois… Ainsi, Mrs Finnegan, bougonna Vernon Gabriel, l’on n’a donc jamais émis le moindre doute sur le caractère purement accidentel de la mort de Chris. »

Son interlocutrice le dévisagea bouche bée, sans saisir immédiatement le sens exact de sa question.

« Seriez-vous en train de sous-entendre qu’il aurait été victime d’un acte de malveillance, monsieur Gabriel ?

— Laissez-moi vous raconter comment est mort Adrian Di Sante. Vous comprendrez ensuite pourquoi je fais plus que le sous-entendre… »

Dans l’épisode suivant

Une personne paraît la mieux placée pour dissiper les pans d’ombre qui s’attardent sur le destin de Dark Theatre, décidément bien nommé. Mais le gaillard passe pour peu commode, rechigne à sortir de sa coquille. Vernon Gabriel devra se montrer aussi habile que diplomate pour en apprendre davantage, comme vous le constaterez en lisant l’épisode suivant de L’Arpeggio Oscuro : Les confidences de l’Œuf.

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Ce qu’il convient de savoir…

Il semble établi qu’Adrian Di Sante, ex-leader de l’ésotérique Dark Theatre, a été la victime d’un traquenard fatal. En a-t-il été de même pour les autres membres du fameux groupe de heavy metal, prématurément disparus dans des circonstances prétendues insolites ? C’est que va chercher à établir Vernon Gabriel, le revendeur de mythes à six cordes, qui, flairant le doux parfum du mystère, a décidé de consacrer son prochain livre à Di Sante et consorts.

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- death : la mort
- background : acquis, fond
- iron lung : poumon d’acier
- faster than death : plus rapide que la mort
- faster than a cheetah on the run : plus rapide qu’un guépard à la course
- than a whirlwind in the storm : qu’un tourbillon dans la tempête
- than a bullet thru’ the air : qu’une balle de revolver fendant l’air