Un brouillard sans réelle vigueur s’effilochait ce matin-là entre les façades de brique d’Islington. Pas un de ces smogs puissants qui étouffent si souvent Londres, juste une vapeur indolente qui se contentait d’encotonner les faîtes des immeubles, faute d’avoir la force de s’appesantir assez sur les trottoirs. La légèreté de ce voile n’empêchait guère Serena de s’orienter. Pourtant, quand elle déboucha de Duncan Street sur le quai de Regent’s Canal, la brume s’épaissit soudain, sans doute condensée par les flots froids et sombres de la voie d’eau. On y voyait toujours, mais beaucoup moins.

La jeune femme jeta autour d’elle un regard hésitant, se demandant à présent quelle direction prendre. À sa gauche, au-delà d’un rideau d’arbres dénudés, le flux morne du canal disparaissait dans la bouche d’ombre du tunnel fluvial. Il n’en émergerait que du côté de King’s Cross, noir comme Styx, avant d’aller longer les pelouses de Regent’s Park et baigner Little Venice au-delà. De l’autre côté s’alignait une flottille de house-boats hétéroclites, aux ponts déserts et aux fanaux éteints. Les entrelacs du brouillard stagnaient sur eux avec une triste langueur, comme un chagrin muet sur tant de coques vides. Les bateaux sans vie semblaient s’y fondre en un naufrage au ralenti, n’être plus que les spectres d’eux-mêmes.

Cette perspective morose rappela à Serena une mélopée flottante signée Genesis. Silent sorrow in empty boats

Elle frissonna, serra autour de son cou le col relevé de son trench-coat et s’engagea dans la rue sur berge. Devant elle s’alignait comme à la parade une série de demeures individuelles de bon standing, serrées les unes contre les autres dans une uniformité toute britannique : une blanche enfilade de rez-de-chaussée dénuée de fantaisie, sous deux étages pareillement parés de briques, et un toit lourdaud qui se fondait dans la brouillasse.

La jeune femme parcourut la rue dans son entier sans repérer ce qu’elle cherchait. C’était pourtant l’adresse que lui avait indiquée Vernon Gabriel. « Au Salty Dog, sur Vincent Terrace » : avait-il dit. Serena regrettait maintenant d’avoir raccroché si vite, sûre de son sens de l’orientation, alors que le marchand de guitares lui demandait si elle était bien certaine de trouver. La sœur d’Adrian Di Sante avait tout de suite imaginé que Gabriel lui fixait rendez-vous dans un pub, bien que le nom de l’établissement eût été plus approprié sur Limehouse Dock qu’à Islington. Étrange idée que d’aller s’appeler le Loup de Mer quand on donne sur les eaux mortes d’un canal…

Visiblement, Serena s’était trompée : on n’apercevait pas le moindre débit de boissons dans ce secteur plutôt résidentiel.

La jeune femme fit demi-tour et longea à nouveau Vincent Terrace. Ce qu’elle avait pris pour l’intitulé d’un pub était certainement celui d’une de ces maisons bicolores qui se dupliquaient devant elle – même si cela paraissait encore plus incongru de baptiser de la sorte son domicile. Elle dut se rendre à l’évidence : il n’y avait pas de Loup de Mer à l’horizon. Elle se préparait à appeler Gabriel pour s’avouer perdue quand un habitant du quartier sortit de chez lui pour promener son airedale. Elle l’interpella avant que le brouillard ne l’aspire. Le maître et son chien se retournèrent d’un même mouvement. Le regard de la bête était bien plus cordial que celui de son propriétaire.

Voilà que cet Arlequin vivait sur l'eau

« Bonjour ! les salua Serena. Pourriez-vous m’indiquer où se trouve une résidence appelée le Salty Dog ? »

L’airedale agita la queue tandis qu’à l’autre bout de la laisse on se retenait de montrer les crocs.

« Il n’y a pas de résidence qui s’appelle comme ça, répondit-on à Serena avec une sorte d’infinie contrariété. C’est ça, le Salty Dog… »

D’un mouvement de menton particulièrement méprisant, l’homme désigna un house-boat noir accoté à son quai, de l’autre côté du canal. Sans davantage d’explications et encore moins de courtoisie, il tira sur la laisse et entraîna son chien dans la brume.

Tandis qu’elle gagnait l’autre rive en passant par-dessus le tunnel d’Islington, Serena n’en finissait plus de s’étonner de la personnalité protéiforme de ce Vernon Gabriel : comment cerner un personnage aussi déconcertant, ce duplicata de dandy new wave toujours costumé en Casanova de western, ce gentleman au flegme onctueux qui cachait sous un abord policé un tempérament furieusement épris d’électricité, ce commerçant aux allures de conservateur de musée doté de la perspicacité fulgurante d’un détective surentraîné ?

Et voilà que cet Arlequin vivait sur l’eau, tel un matelot à la retraite, sur un bateau à jamais privé d’erre. Vous parlez d’un loup de mer… Était-ce une volonté délibérée de sa part que de se rendre à ce point insaisissable ? Pour Serena, on ne pouvait répondre à cette question que par l’affirmative. Le tout était de savoir ensuite pour quelle raison ce charmant quadragénaire cherchait tellement à échapper à la compréhension de ses contemporains.

Le Salty Dog dormait sur son amarre parmi les autres embarcations. C’était une lourde barge aplatie sur l’eau, incapable d’affronter la vague, dont les cuivres lustrés avec soin contrastaient vivement avec sa livrée noire. Des stores vénitiens, baissés sur toutes les baies du rouf central, empêchaient de voir à l’intérieur du logement.

Serena s’engagea sur la passerelle. Une cloche dorée pendait près du bastingage. Se sentant obligée de se prêter à un simulacre de rituel maritime, la jeune femme la fit tinter pour s’annoncer. La silhouette de Vernon Gabriel apparut aussitôt dans l’encadrement de la porte la plus proche.

« Permission de monter à bord, lança-t-il d’un ton malicieux. »

L’intérieur du Salty Dog était aménagé sans surprise, dans la plus pure tradition du grand large, avec un mobilier d’acajou tel qu’on en trouvait chez tant d’antiquaires de Londres. L’ensemble était accueillant, intime, chaleureux, et définitivement digne de ces vieux garçons maniérés qu’on tient pour des célibataires de l’art.

Un arabica odorant attendait Serena dans une cafetière de vermeil posée sur un coffre à cordages reconverti en guéridon verni. Pour une fois que l’on ne lui proposait pas la canonique nice cup of tea, sa nature italienne avait de quoi se réjouir.

« J’ai racheté ce bateau à un fan de Procol Harum, d’où son nom, expliqua Vernon Gabriel en la servant. Vous êtes sans doute trop jeune pour connaître cette chanson. Quand j’ai vu le panneau For Sale accolé à ce titre porteur de tant de souvenirs et de rêves, j’y ai lu comme un appel. Je ne pensais pas trouver un logement aussi original si près d’Angel Station. Il s’agit d’un des plus vieux house-boats de Londres, savez-vous ?

— Décidément, ironisa Serena, guitares, voiture, domicile, vous vous complaisez dans le millésimé. En matière de dames aussi, vous ne vous meublez que dans l’ancien ?

— Oh, je les apprécierais plutôt comme les fruits ou les fleurs, mûres déjà, pleinement épanouies, mais encore fraîches toutefois. »

Serena se demanda si cette galanterie lui était destinée : avec sa trentaine bien affirmée, elle se flattait de correspondre à semblable profil. Se sentant trop perméable à tant de courtoisie, elle jugea préférable de dissiper son début d’embarras en rappelant le motif de ce rendez-vous inattendu.

« Ainsi Vivian Vandevelde vous donne du fil à retordre ? Cela ne m’étonne pas d’elle. Cette fille a toujours eu un caractère de chien de garde. »

L’ancienne épouse de Steve Vandevelde avait d’abord carrément refusé de recevoir le musicologue. Elle l’avait sans doute pris pour un fouineur en mal de scandale à exhumer. Celui-ci avait insisté en se recommandant de Sonia et de sa belle-sœur. Dans ces conditions, lui avait-elle répondu, elle acceptait de lui parler si l’une d’elles l’accompagnait. Comme Gabriel éprouvait quelques scrupules à importuner la veuve d’Adrian, il s’était permis de contacter Serena pour bénéficier de sa caution. Si son assistance lui semblait nécessaire, la perspective de revoir sa flamboyante chevelure fauve n’était pas pour lui déplaire non plus. L’intéressée ne s’était guère fait prier : même si elle en eût refusé l’aveu à quiconque, à commencer par elle-même, le Camden cow-boy l’intriguait assez pour lui donner envie de le rencontrer à nouveau.

« Je vous remercie d’avoir si obligeamment accepté de me seconder auprès d’elle. Je ne doute pas qu’avec votre aide, nous vaincrons ses réticences.

— Si cela nous permet d’en apprendre un peu plus, je suis prête à vous suivre au fin fond du Suffolk. À ce propos, je dois vous apprendre qu’à la suite de vos judicieuses observations à l’Ermitage, Sonia a repris contact avec la police. Ces messieurs, un peu embarrassés, ont décidé de rouvrir l’enquête, mais seulement à l’échelon local. Je doute qu’ils obtiennent un quelconque résultat. Et vous, de votre côté, avez-vous progressé dans vos recherches ?

— Plus ou moins, mégota Gabriel avec une moue éloquente. Un pas en avant, un pas en arrière. »

Il préféra débuter le compte-rendu qu’il lui devait par sa visite chez Manager Supremo Edouard Georges Ier. Serena tiqua en apprenant que mister Egg imputait la mort de son frère à un prévisible accès de paranoïa.

« Et Adrian aurait attendu quinze ans avant de céder à cette psychose ? ricana Serena. Cela ne tient pas debout. S’il avait mis fin à ses jours dans les mois qui suivirent le split, j’admettrais cette explication. Mais l’exemple de ce pauvre Steve montre qu’on ne couve pas si longtemps une folie suicidaire. »

Cette gemme a une âme

Vernon Gabriel estima l’objection sensée et le fit tout de suite savoir, ce qui eut pour effet d’apaiser son invitée. Il lui relata ensuite sa visite chez Stefanie Finnegan. Au fur et à mesure qu’émergeaient les similitudes entre les décès d’Adrian et de Chris, le regard vert de Serena s’éclaira au lieu de s’assombrir. En dépit des soupçons de malveillance qu’établissaient ces coïncidences, celles-ci lui donnaient raison, et cela suffisait à changer ses idées noires en triomphe. Les conclusions étaient si évidentes qu’elle s’abstint même d’épiloguer, préférant plaisanter un peu :

« Dites-moi, monsieur Gabriel, à vous entendre raconter tout ça, on jurerait que la Clyde vous coule au fond du gosier. Ne seriez-vous pas un tantinet écossais ? »

Cette remarque narquoise fit légèrement s’empourprer Gabriel. Depuis qu’il s’était établi à Londres, il s’efforçait de réprimer ses restes d’accent glaswegian. Mais, quand l’élan d’un récit l’emportait, il lui arrivait de laisser librement les r lui rouler à nouveau au fond de la gorge, trahissant ainsi les années passées auprès de sa mère au royaume du chardon.

Le plus étonnant était que Serena venait de lui servir, à quelques mots près, la même phrase malicieuse que lui avait adressée Sharleen Spiteri, quelque treize ans plus tôt. La scène lui revint aussitôt à l’esprit avec une remarquable netteté. Quelle n’avait pas été sa surprise de voir entrer un jour dans sa boutique de Denmark Street l’espiègle petite diva de Texas. Attirée par sa réputation, elle avait poussé sa porte dans l’espoir de se procurer une Fender Telecaster noire et blanche ayant appartenu à Joe Strummer. C’était pour elle un instrument mythique. Elle reconnaissait volontiers que la fière attitude rock du leader de The Clash était à l’origine de sa vocation musicale. L’envie irrépressible d’adopter une telle posture l’avait poussée à quitter le modeste salon de Glasgow où elle exerçait ses talents de coiffeuse pour se lancer dans une carrière beaucoup plus échevelée.

Ce jour-là, Vernon Gabriel avait un peu ébréché les rêves de miss Sharleen. Celle-ci s’était laissé abuser par la légende, entretenue à dessein, selon laquelle Strummer serait resté fidèle à la guitare de ses débuts, d’où les nombreuses blessures que portait l’instrument, comme autant d’héroïques souvenirs des combats livrés au front ardent du rock. Gabriel apprit à sa petite compatriote que la légendaire Telecaster bicolore existait en fait en plusieurs exemplaires. Strummer, pour punk qu’il était, et rebelle qu’il se prétendait, n’en portait pas moins un soin maniaque à son matériel. Soucieux de bénéficier des derniers progrès techniques, il avait plusieurs fois changé d’instrument, mais en exigeant des luthiers qu’ils conservent à sa guitare la même apparence usagée, attitude punk oblige. Vernon souriait à la pensée de ces artisans s’appliquant à écailler le vernis de l’instrument qu’ils venaient de peaufiner avec tant de soin, à lui infliger griffes et entailles pour lui rendre l’aspect miteux adéquat à la légende dépenaillée du groupe. Une parodie tout à fait comparable à celle pratiquée par les Allman Brothers, qui, avant de monter sur scène dans leur Dixieland natal, troquaient leurs jeans neufs pour des pantalons élimés, histoire d’offrir à leur blues huileux toute la crédibilité requise…

Sharleen Spiteri et lui avaient sympathisé à cette occasion. Elle l’avait invité peu après dans la grande maison blanche qu’elle venait d’acquérir du côté de Regent’s Park. Une vaste bâtisse encore vide où elle se sentait trop loin de Glasgow pour se trouver vraiment chez elle. Ils avaient recréé ensemble un petit coin d’Écosse, de quoi se tenir à l’abri de la condescendance narquoise que leur vouaient tous ces Anglais alentour. Ils s’étaient retrouvés par la suite plusieurs fois à Glasgow, et avaient notamment passé une soirée mémorable dans un club surchauffé de Vincent Street, pour un concert des pittoresques Iron Mac Maiden, une indescriptible bande de hallebardiers autochtones qui rejouaient en kilt et en béret les riffs mythiques de la Fille de Fer, épaississant de leur accent goudronné à la stout les lyrics exaltés de Bruce « Air Raid Siren » Dickinson.

« Êtes-vous encore avec moi ? » le rappela Serena, qui s’était aperçue de son absence. Le Nashville Duke repoussa d’un coup les pulsations électriques de ses songes pour se retrouver dans le rouf silencieux du Salty Dog. Il s’excusa de sa rêverie sans en avouer la nature, et, un peu confus, caressa instinctivement la gemme sombre de son bolo tie, comme pour se tranquilliser. Celle-ci émit en réponse quelques scintillements cuivrés.

« Cette pierre noire que vous portez en cravate m’intrigue, l’entreprit aussitôt la jeune femme. C’est curieux : chaque fois que je vous rencontre, ses reflets ne paraissent pas de la même couleur.

— C’est exact, reconnut Gabriel en l’empoignant, comme pour la dissimuler. Elle possède un éclat changeant. En fait, cette gemme a une âme. Ce serait un peu long à expliquer. Peut-être un jour serons-nous assez proches l’un de l’autre pour que je vous apprenne de quoi il retourne. »

Serena ne sut comment interpréter cette déclaration équivoque. C’était autant l’expression à peine avouée d’un désir d’intimité qu’une fin de non-recevoir.

Comme s’il percevait la gêne éprouvée par sa vis-à-vis, Vernon Gabriel crut bon de rompre ce moment de flottement entre eux.

« Et ai-je encore eu l’honneur et l’avantage de m’illustrer dans l’un de vos rêves éveillés ?

— Non. Le dernier concernait Adrian. »

Serena raconta que lors de ce nouveau songe matinal, son frère et elle se trouvaient réunis dans son studio privé. Celui-ci égrappait sur Key des accords étrangement dissonants. Puis il soupira, et reconnut que le groupe aussi avait perdu son harmonie. Comme sa sœur lui demandait pourquoi, il répondit qu’ils avaient partagé quelque chose qu’ils n’auraient pas dû, qu’ils s’étaient empoisonnés avec.

« Une drogue ? lui ai-je demandé, poursuivit Serena. Non, soupira-t-il, une assomption… Il n’a rien ajouté. J’ai eu l’impression que ce rêve condensait sans les expliciter une somme d’allusions confuses qu’il avait laissé échapper dans les semaines qui suivirent le split. »

Sur ces mots, la jeune femme s’abandonna à un silence embarrassé, comme si elle s’entêtait à élucider l’insoluble énigme à laquelle la soumettait cette scène plutôt absconse.

« Et si nous nous mettions en chemin ? la bouscula Gabriel afin de la tirer de cette torpeur malsaine. Nous avons un bon bout de route à faire jusqu’au Suffolk. Il est temps d’aller réveiller ma Camaro. »

Ils traversaient peu après les ultimes volutes de brume qui paressaient sur Regent’s Canal. Alors que Serena, sensible à l’humidité malsaine de la berge, se calfeutrait dans son vêtement, Gabriel déambulait dans ces vapeurs frisquettes veste ouverte et chemise brodée à l’air.

« Vous n’avez donc pas froid ? s’étonna sa compagne.

— Cela fait des années maintenant que j’ignore ce qu’est le froid, répondit-il avec une mine renfrognée. »

Serena comprit qu’il lui faudrait là encore beaucoup se rapprocher de cet impalpable gentleman avant d’avoir part à ce mystère aussi.

Dans l’épisode suivant

Dans quel but Vernon Gabriel et Serena Di Sante se rendent-ils dans le Suffolk ? Est-ce là que les attend cette Vivian Vandevelde qui paraît si peu d’humeur à les aider ? Les réponses à ces questions vous seront fournies dès le neuvième épisode de L’Arpeggio Oscuro : Ce ne sont qu’ombres vives.

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Ce qu’il convient de savoir…

Selon le manager de Dark Theatre, le fameux groupe auquel Vernon Gabriel consacrera son prochain livre, la mort suspecte du guitar hero Adrian Di Sante ne serait due qu’à un désarroi paranoïde amplifié par les décès en série des autres membres de DT, survenus juste après une séparation aussi brutale qu’inexplicable.

Pour en savoir plus

- sur Joe Strummer

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- house boat : bateau servant d’habitation
- silent sorrow in empty boats : chagrin silencieux sur des bateaux vides
- salty dog: loup de mer
- nice cup of tea : une bonne tasse de thé
- for sale : à vendre (probable jeu mots de Gabriel avec to sail : faire voile)