« J’ai l’impression que cette histoire vous tient de plus en plus à cœur. »

Vernon Gabriel jeta un coup d’œil furtif vers Serena, assise à sa droite, conduite américaine oblige, tandis qu’il engageait sa Camaro rouge sur une route plus que secondaire qui plongeait en sinuant dans le bocage environnant. Dans l’habitacle flottait l’exotique fragrance dont aimait s’empanacher sa passagère, ce parfum capiteux qu’il ne parvenait toujours pas à identifier. Sous un ciel gris à désespérer un corbeau, le Suffolk étendait son plat pays, une campagne d’une déprimante monotonie où l’ovin l’emportait visiblement sur l’humain.

« Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? demanda-t-il à sa passagère en reportant ses yeux sur la chaussée capricieuse.

— Oh, je ne vous imaginais pas acceptant de fermer votre chère galerie pour vous lancer sur des chemins de cambrousse.

— Rassurez-vous, mon magasin est resté ouvert. J’emploie à l’année un luthier remarquable qui n’a pas son pareil pour vous fretter une touche à neuf ou restaurer le double bobinage d’un humbucker. Euh… hésita-t-il, se reprochant d’ainsi jargonner : il s’agit d’un micro… Je laisse de temps en temps à cet orfèvre le soin de tenir boutique à ma place, c’est excellent pour son moral. Cela lui permet de débonder sa science auprès des clients ébaubis. Et vous-même ? J’espère que pour m’accompagner vous n’avez pas dû vous affranchir de vos contraintes professionnelles.

— Oh, je suis plus que libre sur ce point. Je fais office de correspondante à Londres pour divers journaux et magazines italiens. Je dispose donc d’un emploi du temps aussi souple qu’aéré. »

Afin d’atténuer l’ennui d’un trajet où la seule distraction, forcément soporifique, consistait à dénombrer les moutons dans les prés, Serena lança Gabriel sur son sujet de prédilection : la guitare et ses mythes. À son tour de déballer sa science : il n’y avait pas que pour son luthier que ce devait être le meilleur des psychotoniques. Elle lui demanda s’il existait des instruments de légende qu’il rêverait de suspendre à ses murs sans oser vraiment l’espérer. Ce n’était pas que la question en soi l’intéressait, mais la conviction avec laquelle Gabriel évoquait ses précieuses guitares était un spectacle à elle seule : voir quelqu’un se délecter à ce point est un régal en soi.

Il l’entretint donc avec une volubilité sincère de la Tiger de Jerry Garcia customisée, s’il vous plaît, par Doug Irwin, le sorcier de Sonoma ; de la Gretsch rouge en forme de boîte à cigare malmenée par Bo Diddley ; de la Frankenstrat de Van Halen, monstrueux hybride possédant un son de Gibson dans un corps de Fender. Et que dire de Pearly Gates, la biblique Les Paul 1959 de Billy Gibbons, le ZZ prophète à longue barbe ? Serena se serait crue à une séance de surenchère électrique, sans cesse relancée par un « Qui dit mieux ? » implicite. De quoi oublier la morosité de ce trajet sous les nuages bas du Suffolk. Heureusement toutefois qu’ils n’avaient pas à rouler ainsi jusqu’à Ipswich.

Cette voie qui ne mènerait nulle part

De peur de se montrer raseur, Gabriel ramena ensuite la conversation sur les mystères qui l’occupaient. Il désirait notamment connaître la part qu’avait eue Serena au secret de la retraite de son frère. Celle-ci lui apprit qu’en fait elle ne l’avait pas rencontré pendant les treize années qui séparaient sa disparition de sa mort. Adrian lui avait demandé comme la plus vitale des faveurs de ne rien chercher à savoir de sa nouvelle existence et d’ignorer de bon cœur où il allait se réfugier. Ils avaient néanmoins maintenu le contact durant tout ce temps en échangeant leurs tendresses par le biais d’Internet ; Skype leur avait permis de continuer à se voir et à s’entretenir de vive voix. Adrian aurait pu se trouver en Nouvelle-Zélande plutôt qu’au Surrey, cela aurait été la même chose. Celui-ci s’était toutefois refusé à tout échange téléphonique, comme s’il eût redouté qu’on plaçât la ligne de sa sœur sur écoute. Sentant à quel point son isolement lui importait, Serena n’avait jamais rompu sa promesse de ne pas chercher à le retrouver. Elle n’avait découvert l’existence de l’Ermitage que lorsque Sonia l’avait informée du décès du soi-disant Adrian Davison.

Un autre point méritait pour Gabriel d’être éclairci : pendant ces années, Serena avait-elle jamais eu l’impression de se trouver sous surveillance ? Des présences nouvelles autour d’elle, des questions insistantes auraient pu donner à penser qu’on cherchait à retrouver le frère en épiant la sœur. Elle était d’une nature si vive que ce genre d’espionnage n’aurait pas échappé à sa perspicacité. Serena affirma qu’à aucun moment elle n’avait suspecté la moindre filature. Ce n’était pas en s’attachant à elle que l’agresseur d’Adrian avait trouvé sa proie, elle en était persuadée.

Bien que s’enfonçant au cœur d’une campagne reculée, l’itinéraire depuis Sudbury jusqu’à Crowbridge Station était balisé de façon correcte. Gabriel et sa passagère eurent toutefois la surprise, en parvenant à destination, de constater que la localité attendue n’existait pas. Point de pont, point de corneille : il n’y avait à Crowbridge qu’une gare désaffectée. Mais pas abandonnée : à leur grande stupéfaction, Vivian Vandevelde résidait dans cette station, un vaste bâtiment typique de l’architecture ferroviaire, aux dimensions en totale contradiction avec le désert rural alentour. Saint-Pancras du bout du monde. Pour quels passagers avait-on édifié cette bâtisse sans rapport avec le trafic supposé de l’endroit ?

Le passage d’un véhicule devait être ici chose rare : attirée au dehors par le ronronnement félin de la Camaro, une femme entre deux âges, d’une ascétique maigreur, les attendait sur le parvis de la gare. Serena l’embrassa avec une cordialité de commande. Elle revint ensuite, à la demande de leur hôtesse, sur les circonstances de la mort d’Adrian. Sans doute l’avait-elle trop sommairement informée quand elle avait sollicité par téléphone l’entrevue que désirait Gabriel. Elle lui présenta ensuite celui-ci. Vivian Vandevelde posa sur le Nashville Duke un regard si scrutateur qu’il en était urticant. La méfiance se lisait sans peine au fond de ses prunelles d’encre. La longue chevelure argentée qui tombait en flots raides de part et d’autre de ses joues creuses renforçait l’impression d’austérité qui émanait de leur hôtesse. Une infinie robe grise, quasi monacale, achevait de rendre décourageante cette silhouette trop grêle.

« Ainsi, c’est vous qui voulez écrire un livre sur les Dee Tees ? » l’entreprit-elle en se dispensant de toute formule de bienvenue.

Gabriel acquiesça, puis, désireux de se montrer aimable malgré tout, s’étonna du domicile improbable de la dame. Celle-ci lui expliqua d’une voix sans chaleur que c’était son mari Steve qui avait eu l’idée de racheter cette gare quand elle avait été mise hors service à la suite de la privatisation de la British Rail, durant les années 90. La compagnie en charge de ce secteur avait renoncé à exploiter les voies au-delà de l’embranchement de Northfork, au nom du saint dogme de la Rentabilité primant sur le Service. Vandevelde s’était offert station, quais, entrepôts et rails pour trois miettes de muffin.

« Stevie avait toujours rêvé habiter dans un endroit où personne ne devait rester le soir, précisa-t-elle. Un ancien musée, un magasin en faillite, une gare abandonnée… Il a donc sauté sur l’occasion. Il faut dire que résider là où les gens ne font que passer sans jamais s’arrêter a quelque chose de fascinant. Il adorait s’installer sur un banc, là, sur le quai, à contempler durant des heures le spectacle de ces rails devenus inutiles et la perspective de cette voie qui ne mènerait plus nulle part. Les idées lui venaient ainsi en lieu et place des trains. »

À l’évocation du défunt keyboard wizard de Dark Theatre, sa voix s’était réchauffée, avant de s’enrouer, pour finalement se briser. Gabriel sentit passer le flux d’une émotion réelle. Cette femme était visiblement de ces veuves opiniâtres qui s’enferment à jamais dans leur devoir de mémoire. Gabriel se laissa gagner par une certaine empathie, oubliant la fraîcheur de l’accueil et l’abord revêche de cette garde-barrière de la vie. Il comprenait mieux à présent les réticences opposées à leur rencontre : Vivian Vandevelde devait veiller comme sur le plus précieux des trésors à la sacro-sainte renommée de son aimé, et la préserver farouchement puisque c’était son ultime bien. Serena l’avait averti : cette femme avait un caractère de chien de garde, mais ce n’était pas par férocité, seulement par fidélité.

L’intérieur de Crowbridge Station n’avait plus rien d’un hall de gare. Le bâtiment avait été réaménagé pour composer un intérieur douillet où il devait faire bon vivre. Gabriel nota d’emblée qu’un monde séparait Vivian Vandevelde de Stefanie Finnegan. Alors que la demeure de cette dernière s’abstenait de tout hommage à son compagnon disparu, sans doute afin d’édulcorer la douleur de la perte, tout n’était ici que rappel et célébration : photos de concert, pochettes d’album, babioles promotionnelles conservées des opérations de merchandising. Gabriel, en laissant son regard errer sur ces reliques, remarqua toutefois qu’il n’y figurait aucun cliché du groupe dans son entier. Seule comptait visiblement l’icône majeure de l’organiste mort. Fallait-il voir dans cette exclusivité un signe d’idolâtrie ou une marque de rancœur ?

Le doute à ce sujet le rendant circonspect, Gabriel jugea préférable de débuter leur entretien en demandant à son hôtesse de lui parler seulement de la place de Steve Vandevelde dans le groupe, de sa contribution personnelle, de la façon dont il avait vécu le succès sidérurgique de Dark Theatre. Puisqu’il ne s’agissait que d’évoquer son cher compagnon, Vivian se prêta à ses questions avec un bon vouloir que son attitude première, plus que réservée, ne permettait pas d’espérer. Davantage emportée par la puissance de ses réminiscences que réellement mise en confiance, elle fit s’écouler les confidences, se consolant d’anecdotes qui valaient pour elle autant de morceaux de bravoure.

Vernon Gabriel la laissa se rapprocher sans l’y forcer des sujets qui le préoccupaient au premier chef. La sentant suffisamment disposée à affronter ses souvenirs les plus sombres, il en vint en douceur au drame final :

« Croyez-vous que la séparation du groupe ait pu le déprimer au point qu’il se suicide, ainsi que le pense son ancien manager ?

— Tiens, c’est nouveau. Egg pense, à présent ? Je le croyais seulement capable de compter… »

Mrs Vandevelde convint que la séparation du groupe avait sérieusement affecté son époux, mais bien moins que l’annonce de sa maladie. Serena ne sachant pas plus que Gabriel de quoi il retournait, elle leur apprit, non sans gêne, que l’on avait diagnostiqué chez son compagnon les prémices d’une sclérose en plaques, quelques semaines à peine après son piteux retour de Suède. C’était beaucoup pour un seul homme. En dépit de la lenteur avec laquelle le mal était appelé à se propager, la nouvelle de cette affection avait miné son Steve au point qu’il estima sa vie fichue. Comme il souffrait par ailleurs d’un tempérament fragile porté à la dépression, il avait sombré dans un désespoir assez profond pour le conduire au suicide.

« Je ne voudrais pas remuer de douloureux souvenirs, s’aventura Gabriel, mais son décès s’est-il accompagné de circonstances insolites, de petits faits bizarres qui l’auraient précédé ?

— Insolites, dites-vous ? se crispa Vivian Vandevelde. Mais tout est insolite dans sa mort ! Suivez-moi. Le mieux est que vous vous rendiez compte par vous-même. Je vous emmène à la Halle aux Ombres. » déclara-t-elle en se levant avec une vivacité inattendue.

Une nef de métal informe

Serena et Gabriel échangèrent un regard chargé d’incompréhension avant d’accompagner leur hôtesse au dehors. Ils se retrouvèrent sur le quai principal de la station désaffectée. L’endroit qui s’étendait devant eux se révéla parfaitement entretenu : des rails protégés de la corrosion, un ballast soigneusement désherbé, des bancs peints à neuf, des vasques débordant de plantations. Voilà qui constituait le plus singulier des jardins, mais Gabriel admit qu’il était possible d’éprouver une certaine forme de bien-être à paresser au soleil dans ce décor soigné, à laisser défiler ses pensées dans l’attente d’un train qui ne passerait jamais.

Un regard sur sa droite lui révéla cependant un paysage tout différent. Quelques dizaines de mètres plus loin, les voies ferrées se perdaient dans un véritable terrain vague envahi d’herbes folles et de buissons confus. Une zone totalement à l’abandon s’ouvrait au-delà, bornée par les silhouettes épaisses de plusieurs entrepôts, sans doute d’anciens dépôts et des hangars d’entretien délaissés par les successeurs de la British Rail. On apercevait de loin en loin un bout de rail rouillé résistant à la poussée du chiendent, une tête d’aiguillage noyée dans une marée de chardons. Un wagon égaré achevait de se délabrer au milieu de cette désolation.

Vivian Vandevelde les pria de la suivre et s’engagea dans la jachère. Elle se dirigea ainsi vers le plus imposant des bâtiments à l’abandon. Celui-ci, privé de tout vitrage, présentait un aspect moins dégradé que les autres et la porte imposante qui en condamnait l’accès s’effaça sans souffrance quand leur guide en actionna l’ouverture électrique. Le spectacle qui s’offrit alors à Serena Di Sante et Vernon Gabriel les cloua sur place de saisissement.

L’entrepôt était encombré jusqu’au toit d’un invraisemblable amoncellement de carcasses de wagons éventrés, de caténaires brisées, d’essieux désossés. Une motrice dévastée dressait à la verticale sa silhouette pathétique, si haut qu’elle butait contre les poutres métalliques de la charpente. On aurait juré que la plus effroyable des catastrophes ferroviaires s’était produite à l’intérieur de cette bâtisse. Ce désastreux empilement bouchait la perspective mais l’on était en droit de supposer que le local, pourtant vaste, était entièrement bondé de ces débris.

« The Hall of Shades. » soupira Vivian Vandevelde en leur désignant du menton cette improbable casse.

Elle leur expliqua alors en quoi consistait le dernier projet artistique auquel s’était attelé son mari, une entreprise menée en marge de Dark Theatre. Steve Vandevelde rêvait de ressusciter les fantasmagories, ces mises en scène surnaturelles que Robertson avait créées à Paris à la fin du XVIIIe siècle. On invitait alors des spectateurs intimidés à parcourir un dédale de corridors obscurs que l’on peuplait d’apparitions cauchemardesques grâce à des lanternes magiques camouflées avec soin. Le tout dans un climat étouffant entretenu à grands renforts de sonneries de cloches et de grincements de chaînes.

Vandevelde avait conçu une attraction macabre de ce genre. Peut-être inspiré par l’ambiance ferroviaire des tunnels de l’horreur qu’il fréquentait assidûment dans les kermesses de son enfance, il avait imaginé proposer son spectacle dans le décor cataclysmique d’un accident de chemin de fer. Il avait pour cela racheté patiemment les épaves des moindres déraillements survenus en Grande-Bretagne, les compagnies tenant pour une aubaine de céder cette encombrante ferraille à si bon prix. Tout cela avait été accumulé dans l’entrepôt dont Serena et Gabriel contemplaient à présent l’impressionnant chaos.

L’intention de l’artiste était d’user des plus récentes technologies visuelles pour bâtir dans ce labyrinthe de débris un théâtre d’ombres d’un genre nouveau. On serait convié à s’y égarer, à s’effrayer d’apparitions holographiques plus vivantes les unes que les autres, avant de parvenir, au cœur de cet enfer, à une nef de métal informe où Vandevelde offrirait, tel un feu d’artifice salvateur, sa dernière extravagance musicale. Gabriel imaginait volontiers l’effet dantesque que produirait, après un périple terrifiant parmi les ombres vives de ces ruines, l’apparition du musicien, juché sur sa pyramide de claviers, pour une de ces exhibitions de virtuosité pharaonique dont il avait le secret.

« C’est au fin fond de cet entassement que cela s’est passé, les informa Vivian Vandevelde. Je vais vous y conduire, vous pourrez par la même occasion profiter du spectacle… »

Elle s’approcha d’un pupitre de commande et actionna successivement quelques manettes. La porte se referma derrière eux comme un rideau de métal, puis toutes les lumières s’éteignirent. L’obscurité qui envahit le hangar n’était toutefois pas totale : l’amas de tôles informes et de rames ravagées était hanté par des lueurs mouvantes qui permettaient d’y voir assez. On aurait dit que s’attardaient dans ce chaos quelques faibles foyers d’incendie. Une illusion, bien sûr. En revanche, murs et plafond avaient disparu dans les ténèbres les plus profondes.

Vivian les invita à s’engager avec elle dans ce Pearl Harbour ferroviaire. Ils durent sinuer à sa suite entre les épaves, se couler parmi les pans de métal tordu. Ses deux visiteurs progressaient avec peine : ils trébuchaient sur les débris répandus sur le sol, se contorsionnaient pour éviter les aspérités coupantes des ferrailles enchevêtrées. Le long de leur trajet, avec des caprices de feux follets, s’allumaient et s’éteignaient des lumières plus ou moins blafardes, éclairant par intermittence les flancs des wagons en ruine. Sur ces écrans aléatoires apparaissaient des ombres fugaces, certaines à peu près humaines, d’autres franchement monstrueuses ou guère identifiables, mais toutes incroyablement vivaces. Elles donnaient l’impression que ce décor de carnage était peuplé par les fantômes difformes des victimes estropiées. Des bruits de frottements, de raclements, de reptation, se faisaient entendre ici et là. Gabriel se crut replongé dans ses lectures d’adolescent : ces aberrations fugitives lui parurent lovecraftiennes en diable.

Ils déambulèrent ainsi parmi les ombres, se laissant souvent surprendre par le passage d’une forme hideuse. S’il se fût agi de simples projections statiques, l’effet eût été médiocre, digne d’un film de série Z. Mais ces figures possédaient la souplesse du vivant, ce qui rendait leurs apparitions réellement inquiétantes.

Il fallut emprunter un itinéraire si tortueux qu’au bout de quelques minutes ils furent d’autant plus désorientés que leur attention était continûment captée par l’irruption d’images inattendues. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, le Nashville Duke sentait de plus en plus proche derrière lui le souffle saccadé de Serena. Elle avait vite renoncé aux commentaires narquois dont elle avait ponctué le début de leur trajet. La sœur de Di Sante n’en menait apparemment pas plus large que lui à présent.

Plusieurs fois ils durent passer par l’intérieur de voitures aux parois déformées, progresser parmi les carcasses des fauteuils arrachés, piétiner le verre des vitres explosées. La fantasmagorie tournait au parcours du combattant.

« Il va falloir nous glisser par là-dessous. » annonça Vivian devant eux.

Ils la virent s’accroupir, s’agenouiller, puis s’engager à quatre pattes dans un étroit boyau ménagé sous un wagon-citerne qui leur barrait le passage. Gabriel la suivit, puis se retourna pour placer la main au-dessus de la tête de Serena et lui éviter de se cogner. L’obscurité l’empêcha de noter sa grimace d’agacement lorsqu’elle s’extirpa de ce tunnel à taupes.

« Tiens ? s’étonna la jeune femme en se redressant. Où est passée Vivian ? »

Gabriel fit volte-face, et constata que leur guide avait disparu.

« Vivian, attendez-nous, l’interpella-t-il. »

Sa demande se perdit dans le vide. Non seulement il n’obtint aucune réponse, mais la veuve ne daigna pas rebrousser chemin pour venir les chercher. Il renouvela son appel, en forçant la voix, sans obtenir de résultat.

« Qu’est-ce que ça signifie ? bougonna Serena. Elle ne nous a quand même pas laissés en plan ?

— J’ai bien peur que si. Avez-vous pensé à semer des cailloux sur le chemin que nous avons emprunté ?

— Je serais bien incapable de le retrouver. Et vous, Vernon ? »

C’était la première fois qu’elle l’appelait par son prénom. L’intéressé eût préféré qu’elle renonçât à ses « monsieur Gabriel » dans de plus agréables circonstances.

« Je suis aussi perdu que vous.

— À quoi cela rime-t-il, selon vous ?

— Au mieux, madame cherche à se payer notre tête…

— Sinon ?

— Sinon, il se pourrait que, fort inconsidérément, nous soyons venus nous livrer à celle qui, j’ignore pourquoi, a châtié les Dee Tees pour avoir causé le suicide de son cher Steve. »

Dans l’épisode suivant

Pour savoir dans quel but Vivian Vandevelde a égaré Vernon et Serena dans la halle aux ombres, et apprendre dans quelles circonstances l’organiste du groupe s’est suicidé de la plus insolite des façons, il faudra que l’honorable lecteur patiente jusqu’au prochain épisode de L’Arpeggio Oscuro : Le clavecin et le gibet.

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Ce qu’il convient de savoir…

Le musicologue Vernon Gabriel, accompagné de Serena Di Sante, sœur du défunt leader de Dark Theatre, se rend dans le Suffolk dans l’espoir de recueillir un témoignage qui disperserait un peu les ombres entourant la séparation et les décès en série dont fut victime le célèbre groupe de heavy mental.

Pour en savoir plus

- ZZ Top

Petit lexique à l’usage des anglicistes timides

- pearly gates : les portes de nacre
- keyboard wizard : mage du clavier (expression désignant les virtuoses à la Rick Wakeman aimant empiler autour d’eux des montagnes de claviers)
- hall of shades : la halle aux ombres